M. CHARLES F.-B. MIEL
Sorti de la Compagnie de Jésus avec d'excellents certificats, qu'il eut soin de se faire donner par ses supérieurs sans leur laisser soupçonner l'usage qu'il voulait en faire, M. Miel s'est créé une belle situation aux Etats-Unis où il a fondé -une Eglise protestante libérale avec la forme épiscopale. Il nous avait autorisés à reproduire la note suivante où il stigmatise avec raison certains prêtres qui vont demander aux protestants
une position, espérant exploiter leur bonne foi par la flatterie.
Je suis forcé de le reconnaître, quiconque vient de Rome, pour se concilier la faveur d'un trop grand nombre de protestants, a deux moyens sûrs mais qui me répugnent également l’un et l’autre.
Le premier est à l'usage des hypocrites. Voulez-vous vous faire passer pour un véritable converti ? Il ne faut pour cela témoigner ni d'une vertu éprouvée, ni d'une tendre piété, ni d'une charité ardente, ni d’une conviction profonde ; il suffit de dire avec un certain air de componction : « J'ai la Bible que je découvris par hasard ; à la lecture de ce livre divin, le Saint-Esprit m'a fait reconnaître que je n'étais qu'un misérable pécheur, incapable de tout bien; alors j'ai senti profondément le besoin du Sauveur. Je l'ai trouvé en Jésus- Christ : et maintenant je crois en lui, et j'ai l'assurance que je suis sauvé et que je ne saurais plus me perdre. »
Voilà un langage d'un effet décisif auprès de certains réformés. Qu'un être sans principes et sans foi réelle apprenne par cœur une formule de ce genre, qu'il s'en aille la répéter sur un ton approprié aux dévots et surtout aux dévotes auxquels on l'aura présenté, il se verra accueilli comme un prédestiné, traité comme un élu de Dieu.
Le second moyen, non moins efficace pour se bien poser vis-à-vis des protestants, c'est de se donner comme l'ennemi déclaré de Rome et de ses adhérents. Or je ne saurais oublier, pour mon compte, qu’en dépit de toutes les erreurs, de toutes les superstitions et de tous les excès qu'on peut juste ment reprocher à l'Eglise romaine, c’est à elle que je dois les plus douces émotions de ma jeunesse, et l’insulter me semblerait chose odieuse de ma part, alors même qu'elle a cessé d’être pour moi l'institution sainte et divine que j'aurais été heureux de servir.
M. l'abbé ARNAUD,
prêtre du diocèse de Nimes.
Saint-Romans, 1% octobre 1900.
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Monseigneur,
Le 10 du mois dernier, j'avais l'honneur de présenter à Votre Grandeur ma démission de curé de Saint-Romans et de membre du clergé du diocèse. Je viens vous faire part aujourd'hui d’une décision plus grave, qui m'a été et vous sera bien plus pénible.
Mes convictions nouvelles ne me permettent plus de servir l'Eglise romaine. Je ne pourrais continuer à le faire sans me : mentir à moi-même et sans mentir aux autres. J’estime que la loyauté en toutes choses est le premier de tous les devoirs.
Je sors d’une Eglise que j’espérais, avec tant d'autres, voir se réformer et qui reste obstinément sourde à tous les appels. A bout de patience et d’espoir, je viens libérer ma conscience. Tout honnête homme se doit à lui-même de revenir sur ses pas lorsqu'il reconnaît s'être trompé. Eüût-l prêté cent serments, il les doit briser tous s’il reconnaît qu'il a eu tort.
Les esprits qui veulent se rendre compte de leur foi en viennent à admettre plus de charité et de libéralisme dans leur croyance que n’en professe Rome. J'en suis arrivé à être convaincu qu'il y a plus de christianisme en dehors de
Rome qu’à Rome même. L’intolérance doctrinale et pratique
du catholicisme est un anachronisme dans notre société,
Je crois donc faire un acte éminemment chrétien en sortant librement de cette Eglise et en me déclarant membre de l'Eglise universelle du Christ, qui n’a exclu personne de sa
communion.
Mon cœur et mon esprit s’élargissent; désormais, je ne serai Obligé de haïr ni d’excommunier personne. Je fais la paix avec tous les hommes. J’entre dans l'humanité, la vraie Eglise de Dieu.
M. l'abbé PLASSE, prêtre du diocèse de Lyon.
L'enquête que nous avons entreprise, sur l’état de la science ecclésiastique dans les 00 diocèses de France et sur les emplois confiés aux prêtres savants où pourvus de grades canoniques nous procure d’étranges découvertes et nous fournit des documents de valeur considérable.
En commençant notre travail par le vaste diocèse de Lyon, nous répondions au vœu formulé par le Congrès de Bourges dans l’unique but de présenter au public la statistique complète des prêtres gradés et de la situation que leur ont faite les évêques.
Voici qu’un député et conseiller général nous adresse une brochure de 27 pages in-89, intitulée : Mémoire justificatif de l'abbé Stanislas Plasse, ancien aumônier militaire, ancien curé de Saint-Didier-sur-Rochefort, retiré à Saint-Nizier d'Azergues (Rhône), contre l'ordonnance de S. E. le cardinal Coullié, archevéque de Lyon, du 6 janvier 1899.
Au lieu de passer à un autre diocèse, à celui de Cambrai selon notre programme, il nous faut rester encore sur le territoire lyonnais et analyser, par égard pour notre correspondant, l'œuvre justificative d'un prêtre que nous n’avons pas l'honneur de connaître. Il nous est facile de garder notre rôle d’enquêteur impartial et consciencieux.
M. Plasse cite le document archiépiscopal et le réfute phrase par phrase avec une verve péremptoire. Révoqué de ses fonctions de curé de Saint-Didier-sur-Rochefort, il en appela à Rome et fit condamner l’archevêque à lui payer une rente annuelle de huit cents francs.
Mgr Coullié trouve plus commode de substituer à cette rente viagère, payée régulièrement pendant plusieurs années, une place dans la maison de retraite diocésaine de Vernaison. En conséquence, il interdit au prêtre pensionné la célébration de la messe, le séjour dans son pays natal, le port de l'habit ecclésiastique, et lui enjoint de se rendre à Vernaison, « Vous y trouverez, écrit le doux prélat, un asile sacer-
dotal, où, à l'abri de toute préoccupation matérielle, vous pourrez songer à votre salut éternel. Là, au milieu de saints exemples, vous pourrez vivre en prêtre et penser aux fins dernières. »
M. Plasse refuse les faveurs cardinalices et maintient son droit de jouir de sa pension dans son pays natal. L'autorité lance contre lui les foudres spirituelles : « Pour que rien ne manque à mon écrasement, je suis condamné à cinq peines à la fois : l'interdiction de la célébration de la messe, l'interdiction du port de l’habit ecclésiastique, l'exil de mon pays natal et de ma propriété, la suppression de ma pension, et l'incarcération dans la maison de retraite de Vernaison. On n'ignore pas à l'archevèché de Lyon que ma connaissance du droit canonique m'oblige à regarder la sentence portée contre moi comme nulle, sans valeur, de nul effet, et ne m'obligeant ni en conscience ni au for intérieur. »
Nous n'insisterons aujourd’hui que sur la défense de porter la soutane et les moyens pris par l'archevêque pour forcer les autorités civiles, militaires et judiciaires à lui prêter mainforte dans sa laïcisation d'un prêtre. Laissons ici la parole à M. Plasse :
« J'écrivis à Son Eminence pour le supplier de m’accorder un sursis de quelques jours, afin de me permettre de présenter ma justification. Au lieu de me répondre selon la justice, on s’empressa de requérir M. le procureur de la République de faire exécuter immédiatement la sentence dont on ne peut ignorer la nullité. Les expressions manquent pour caractériser une haine si aveugle et un acharnement si impitoyable. Il est vrai que cette haine et cet acharnement poussés à l'excès justifient ma cause.
« M. le procureur de la République me fit informer très délicatement, par l'intermédiaire de M. le juge de paix, de ce qu'on exigeait de lui et m'avertit que, à défaut de me soumettre à l'ordonnance de S. E. le cardinal archevêque de Lyon, je serais fout de suite poursuivi correctionnellement (art. 259 du Code pénal). Il paraît qu'on exigeait à Lyon le refus du plus petit délai, car une notification me fut faite le surlendemain par M. le maire accompagné du garde champêtre.
« J'écrivis alors à M. le procureur pour solliciter de sa
bienveillance un sursis indispensable à ma défense. Plus humain et plus juste que l'archevêque, il me l’accorda et je pus lui soumettre une ébauche de mon Mémoire. Après l'avoir lue, il me fit savoir que l'autorité judiciaire n'a pas qualité pour discuter les décisions disciplinaires prises par les évêques. Je l'informai alors de mon pourvoi en Conseil d'Etat. II me répondit que, mon recours n'étant pas suspensif des mesures prises contre moi, si je continuais à porter le costume ecclésiastique, il serait obligé de me poursuivre correctionnellement. En même temps, il priait M. le maire de lui faire connaître si je continuais à porter publiquement l'habit ecclésiastique. N'ayant point de vêtements civils et me trouvant dans l'impossibilité absolue de m'en procurer, je demandai à M. le procureur ce qu'il entendait par port public du costume ecclésiastique. Il me répondit le lendemain qu'il m'était interdit de me laisser voir en costume ecclésiastique même dans la cour ou le jardin attenant à mon habitation, mais que dans l'intérieur je demeurais libre de le porter.
« C'est ainsi que je suis prisonnier, gardé à vue dans ma propre habitation. Je ne sors pas, et j'évite même d’approcher des fenêtres dans la crainte d'être aperçu. Je suis prévenu que ma maison est continuellement entourée d’'espions apostés par un faux frère transformé en garde-chiourme et par les fausses dévotes qu'il a soulévées contre moi. Je ne puis donc sortir, ni pour me procurer les aliments nécessaires à ma pauvre sustentation, ni, plus malheureux que les prisonniers d'Etat, pour satisfaire au précepte d'entendre la messe le dimanche. Ma bonne vieille mère est mourante ; d'un jour à l’autre je dois attendre une catastrophe ; il ne me séra pas possible d'aller à 500 mètres de mon habitation recevoir son dernier adieu, ni de l'accompagner à sa dernière de- Mere eu
Doux pays, le diocèse de Lyon!
(Le Chrétien Français.)
PTE
M. l'abbé JOUET,
prêtre du diocèse de Toulouse.
Sorti du clergé en 1885, M. l'abbé Jouet s'était d'abord rallié à l'Eglise Gallicane du P. Hyacinthe. Il est devenu par la suite un des collaborateurs du Chrétien Français. M. Jouet est mort au mois de novembre 1900.
M. ALFreb ARNAUD.
M. Alfred Arnaud était un simple frère mariste que nous avions connu à Marseille. Au mois de février 1901 il s'est. laïcisé et, après quelques jours passés dans notre maison à Sèvres, il a trouvé une position dans l’enseignement. Depuis lors il est devenu pour nous un collaborateur si dévoué que nous avons cru devoir lui donner une place dans cette nomenclature.
M. l'abbé GRENIN.
Élève du séminaire Saint-Sulpice, à Paris, M. Grenin voulait sortir de l'Eglise romaine et entrer à la Faculté de théologie des Vieux-Catholiques, à Berne. Son supérieur lui refusa le certificat qui lui était nécessaire et qui était d’ailleurs bien mérité, comme il l’a déclaré lui-même devant témoins.
Les évêques, de même, ont souvent refusé ces certi-
ficats aux prêtres qui sortent du clergé. Nous nous demandons de quel droit un supérieur peut se permettre ce refus pour la seule raison que l'intéressé veut se servir de ces attestations ailleurs que dans l'Eglise. (Voir le Chrétien Français du 28 février et du 7 mars 1901.)
M. l'abbé RENARD.
Le 24 mars 1901, les journaux annonçaient la démission du célèbre professeur et savant belge, l'abbé Renard, de l'Université de Gand.
Il terminait ainsi une lettre adressée à un de ses amis et publiée dans l'Etoile Belge :
Lorsque je quittais, il y a vingt ans, l’ordre des Jésuites, je venais de rompre, én posant cet acte que beaucoup considèrent comme la défection d’un soldat à son drapeau, des liens chers longtemps, mais contractés à un âge où l'imagination et le sentiment sont nos maîtres. Quand je sortis du couvent, la raison en moi avait accompli son œuvre. Cependant, j'étais prêtre; ma vieille mère, courbée prématurément par la maladie, n'avait, peut-on dire, que moi au monde. Elle représentait la seule tendresse qui me restàt, et je savais que la foi seule lui avait fait accepter courageusement les peines qui étaient venues l’assaillir. Et puis, pour l’avouer, l'exemple de tant de patientes et pures vertus qu'il m'avait été donné de voir autour de moi durant ma vie de moine m'arrêtait en pleine analyse des dogmes.
Je me disais que, malgré les incertitudes du moment, je n'avais pas le droit de troubler les dernières années de ma mère, pour laquelle ma sortie de l'Eglise eût été un coup fatal. Cependant la science avait pris toute ma vie : je m'absorbai en elle, conservant pour tous, en réalité pour ma mère seulement, le simulacre d’une croyance qui s'évanouissait.
Ma mère mourut il y a deux ans; j'étais libre. La maladie redoutable dont je me croyais atteint paralysa mon élan et je connus alors des angoisses telles que peu d'hommes, peutêtre. les ont traversées. Aujourd'hui je me ressaisis : la santé et avec elle la force me sont revenues ; il est temps encore, « il est temps de servir la vérité ». f'estime, en me mariant, que le foyer de famille est un asile surtout à mon âge et que là seulement se puise la sainte force pour la vie, cette rude bataille qui est la lutte pour la vérité.
Un souffle nouveau vivifie les intelligences, des idées qui ont été pendant des siècles directrices des consciences font place à une conception large et vraie de la réalité. La science marche et chacune de ses conquêtes est un coup décisif porté au Surnaturel. Je revendique, tard sans doute, mais de toute la force de ma conscience d’honnête homme, mon droit à la liberté... Si ma résolution n’a pas votre admiration, je suis persuadé que, entre le prêtre incroyant et l'homme qui veut être sincère, votre estime n’hésitera pas.
Après la démission de George Mivart, celle de l'abbé Renard devait produire une grande impression dans le monde entier et principalement dans le clergé. À propos de cette démission, le Chrélien Français du 11 avril 1901 publiait l’article suivant, que je crois devoir reproduire ici pour donner une idée des angoisses qui attendent le prêtre qui veut s'affranchir.