LETTRE OUVERTE A M. RENARD
Vous venez de quitter l'Église romaine.
Il était inévitable que cette démarche, venant de vous, eût un retentissement mondial. Acariâätrement les uns vous ont blâmé, les autres vous ont joyeusement félicité et salué avec orgueil ; nul n'a pu s'empêcher de voir dans votre sortie un signe nouveau des temps où nous entrons. Les penseurs, à votre occasion, se sont posé de nouveau la question de savoir si le souffle de liberté qui passe sur les intelligences poussera l’humanité, émancipée des orthodoxies étroites,
vers le christianisme libéral ou vers la pure philosophie.
Ce n'est point le souci de ces problèmes qui me pousse à vous écrire. Non, c’est une simple souffrance, une souffrance aiguë que plusieurs détails de votre vie ont encore avivée en moi. Je désirerais que nous causions de 0s mères. Le voulez-vous ?
Sans l'avoir vue jamais, je connais votre mère et; de même facon, vous connaissez la mienne. On a dit des mères qu'il y a entre elles une franc-maçonnerie, qu'elles se devinent et se comprennent toutes. Ne croyez-vous pas qu'on en puisse ne autant des bons fils ?
Seulement, et c'est à quoi j'en veux venir, Vous avez cru devoir attendre, pour libérer votre conscience et réaliser votre vie, que cette mère adorée fût entrée dans la paix de la tombe, où plus rien ne la troublera, de vos agitations, de vos luttes... Nul ne vous jugera, nul ne vous blämera. Votre cœur a eu ses raisons, et, sans doute, raison. Peut-être un enfant n'a-t-il jamais le droit de faire pleurer sa mère. |
Eh bien! ma mère à moi, ma mère est vivante etelle pleure, elle pleure sur moi — sans savoir toute la vérité, qui eût été trop meurtrière — dans un doute horrible de ce qu'est devenu son fils, inquiète de ne le plus revoir, alarmée de son éternelle absence. Comprenez-vous, ami ?
Là-bas, aux bords d’un affluent de la Loire ang'evine, làbas où l'air est si doux, au fond d’un long jardin qui descend en pente vers les ondes tranquilles, je revois, ombreuse et fraîche, une tonnelle. Que de fois ma mère m'y entraîna pour de longues causeries pleines d'intimité. Et pendant ces entretiens, ses mains, ses chères mains que l’âge avait comme attendries plutôt que ridées, ses mains infiniment douces. pressaient les miennes dans une interminable et apaisante caresse.
Et c'est seule maintenant, courbée sous le poids de l'âge et sous le faix des chagrins, qu'elle traverse, à pas lents, le grand jardin ensoleillé, et seule qu'elle va s'asseoir, ma vieille mère, sur le banc d'autrefois, dans la tonnelle où tant de souvenirs voltigent en silence. Ses yeux attristés sondent les horizons et cherchent le fils perdu, l'enfant qu'elle ne reverra jamais. Que ceux-là qui traitent à la légère les prêtres évadés songent au combat quise livre dans un cœur filial au moment