‹ Ceux qui s'en vont, 1895-1904Chapitre 20 sur 48 · UNE ÉVASION · texte numérisé non relu

UNE ÉVASION

J'évite dans cette nomenclature les récits anonymes. Je crois cependant devoir donner une place à la lettre suivante que le Chrétien Français du 26 février 1903 a reproduite et qui jette sur les mœurs cléricalés un jour qu'il est bon de faire connaître.

Monsieur le Rédacteur en chef,

Vous avez parlé déjà deux fois dans votre journal d'un jeune prêtre des environs de Châlons qui a quitté ses ouailles et lâché la soutane. Un peu de détails sur cette affaire intéressera vos lecteurs et montrera sous un jour... bizarre les mœurs des gens d'Eglise.

Dégoûté de subir les avanies de ses supéricurs hiérarchiques, ce jeune prêtre, que nous désignerons sous l'initiale M..., et qui avait pourtant déjà gagné l'estime de ses paroissiens, préféra jeter le froc aux orties plutôt que de devoir se mettre à plat ventre devant son évêque. Il quitta donc ses paroissiens à regret et vint chercher un emploi dans une ville de l'Est.

Gros émoi dans la gent cléricale! Il fallait surveiller le transfuge. On le fit espionner, et le restaurant où il prit pension n'avait jamais vu autant de curés, de frères et de sœurs que depuis qu'il possédait ce nouveau client.

On avait un but : il fallait à tout prix ramener cette brebis égarée.

En haut lieu, on envoya au pays natal de M... un délégué pour peser sur sa famille et on parvint à décider son frère à se rendre auprès de lui.

Le délégué avait fait promettre au frère de n'arriver qu'à jour et heure fixes. Or, quand il arriva à X..., il constata que sa consigne n'avait pas été exécutée et trouva réunis les deux frères. j

L'affaire se corsa.

En raison de ses bonnes relations avec M...,le délégué

fut poliment invité à déjeuner. Pendant le repas il expliqua que « Monseigneur » était disposé au pardon, que tout pouvait s'arranger et que, finalement, le fugitif reprendrait tout de suite.sa place parmi ses anciens collègues.

— Je n'ai pas de pardon à recevoir ni à implorer; ma conscience ne me reproche rien; je n'ai, en outre, aucune confiance en des promesses que vous ne tiendrez pas et ma résolution, est inébranlable, répondit fermement le jeune évadé.

Le délégué n'insista pas. Après déjeuner on fit un tour en ville et, comme par hasard, on fit rencontre d’un religieux qui connaissait M... Causerie, compliments, etc., puis invitation à dîner chez les Frères. M. M... ne vit pas, ne se douta pas qu'on l’attirait dans un véritable guêpier.

On dina et on aborda la question! On insista, on pria, on -supplia, pour qu’à genoux il se confessat devant cinq de ces messieurs, le supérieur en tête.

De la prière on en vint à la violence. On voulut forcer l'ancien prêtre à se mettre à genoux en lui poussant les jambes et en lui pressant les épaules. M... résista et demanda à plusieurs reprises à sortir pour rentrer chez lui; ces messieurs ne le permirent pas et l’en empêchèrent par la ‘force,

A neuf heures et demie on poussa M... dans une chambre qu'on ferma à clef.

Il ouvrit la fenêtre pour s'évader; hélas, il oubliait qu'il était au deuxième étage ! Fou de douleur et de rage, il dut rester dans la chambre, regrettant amèrement d’être venu en tel lieu.

Soudain un coup de sonnette retentit. Peut-être est-ce la liberté »

En effet, le propre frère de M..., qui avait assisté à une grande partie de ce qui s'était passé dans la journée, avait d’abord pris le train pour s'en retourner au pays : mais à quelque dix lieues, pris de soupçons, il était retourné à X... et, ne trouvant pas son frère dans sa chambre, venait le réclamer.

Le frère directeur refusa d’abord de relâcher M...; mais après beaucoup d'insistance, et reculant devant la menace d’un scandale, .il rendit enfin la liberté au prisonnier. En

sortant de sa prison, celui-ci tomba dans les bras de son frère en disant . « Tu me sauves la vie », et il s'évanouit. Il fut de longues heures avant de recouvrer toutes ses facultés.

Ce récit est entièrement de la plus grande authenticité, quoiqu'il tienne du roman et du moyen âge.

Avis aux naïfs et aux croyants.

Je suis le propre frère de M..., et j'ai assisté à presque tout .ce que je vous raconte ci-dessus.

Veuillez agréer, Monsieur le Rédacteur, etc.

Mr:

M. l'abbé LEGRAND, -

oblat de Marie-Immaculée.

Voir le Chrétien Français du 19 février 1903.

M. l'abbé PIETRI, prêtre du diocèse de Montpellier.

Quatorze années d’études approfondies de la théologie et un contrôle impartial des faits et gestes des « hommes de Dieu » m'ont conduit à cette douloureuse déception dont la navrante réalité me fait regretter trop amèrement le temps que j'ai passé sous la soutane. Je me trouve le ministre d’une religion injurieuse à la Divinité, foncièrement immorale, et, au point de vue économique, ruineuse pour la société.

éneall dla EM OES ERE

M. l'abbé Marcez HÉBERT,

directeur de l'Ecole Fénelon, à Paris.

Au commencement de l’année 1903, M. l'abbé Marcel Hébert publia dans la Revue de Métaphysique et de morale un article qui le plaçait non seulement hors du clergé, mais même hors du christianisme. Cependant M. l'abbé Hébert gardait encore la soutane et l'Archevêché de Paris, n’osant pas sévir contre une personnalité si estimée, gardait le silence. Alors le Chrélien Français publia un article qui provoqua la franche explication parue dans le numéro du 23 avril 1903. Je la reproduis ici avec la réplique qui l'accompagnait.

A Monsieur André Bourrier, directeur du Chrétien Français.

: Paris, 18 avril 1903.

Monsieur,

: L'article que vous avez bien voulu me consacrer dans le numéro du 16 avril touche à des matières tellement complexes . et délicates que je crois devoir insérer dans votre journal les

quelques rectifications ou observations suivantes : 10 [1 n'est pas exact que j'aie « recommandé à mes jeunes * philosophes » la lecture de l'Esquisse de A. Sabatier; c’est entre les mains d'hommes faits, préoccupés des problèmes religieux, capables de se faire une conviction personnelle, que j'ai mis ce très remarquable livre. J'ai toujours cherché de mon mieux à éveiller la conscience et l'intelligence de mes élèves, mais j'aurais eu scrupule à troubler leurs croyances. Pas un seul n’a lu mes Souvenirs d'Assise. Cet opuscule, écrit pour de jeunes amis.qui avaient quitté l'Ecole Fénelon depuis plusieurs années, n’est sorti d'un cercle intime que par trahison ou délation. C’est une année après avoir été expulsé de l'Ecole que j'ai cru devoir le publier dans la Revue Blanche (15 septembre 1902). Mais laissons toutes ces

118 CEUX QUI S'EN VONT questions trop personnelles ; lés idées, les convictions seules importent.

20 Non, je vous assure, je ne me considère nullement comme « incrédule », puisque j'ai une foi profonde en la valeur objective de la conscience, de la raison et du sentiment religieux. Les lecteurs de mes deux articles de la Revue de métaphysique et de morale s'en rendront compte facilement. Ce qui est vrai, c'est qu’à mes yeux l'hypothèse d’une personnalilé divine se brise, s'anéantit contre l'insoluble objection de l'existence du mal. De plus, l'Evangile, le Christ doivent, je l’affirme d’après les résultats de la critique, être considérés comme des «idéalisations » par la conscience humaine de réalités historiques fort différentes de ce qu’elles sont devenues grâce à cette merveilleuse transformation.

En effet, le Jésus historique s’est trompé en croyant à son prochain retour sur les nuées, en exorcisant et faisant exorciser les malades ; les récits évangéliques renferment quantité d'inexactitudes, contradictions, erreurs et superstitions aujourd’hui inacceptables. Le Jésus Historique, les écrits évangéliques his/oriques ne sont donc pas plus infaillibles que les Conciles ou le Pape. Si l'Évangile, si le Christ nous apparaissent comme parfaits, c’est qu'ils sont devenus l’incarnation de la conscience humaine; cette conscience, ayant trouvé en eux d'elle-même une admirable expression, a pris soin d’en rejeter et ne cesse d’en éliminer, au fur et à mesure de son évolution, tout ce qui répugne à elle et à la raison.

3° Et ceia vous explique pourquoi je ne me suis pas fait et ne me ferai point protestant même libéral. Même libéral, le protestant, par sa tradition ou du moins sa phraséologie, est ou paraît enchaîné à l’infaillibilité d’un livre: le Nouveau Testament, ou d'une personne : Jésus.

Or, cette infaillibilité est une fiction. Le protestantisme libéral n’est donc qu’une demi-mesure, une équivoque, tout comme le catholicisme symbolique; ce sont des expédients de transition. L'Humanité cultivée, consciente, ne reviendra plus à ces fantômes du passé. Elle ne sera pas davantage protestante que catholique; elle s'efforcera d'être humaine. Dès lors ne perdons plus notre peine à entretenir de respectables mais vaines illusions. Préparons les voies aux progrès futurs en éveillant les consciences et en les formant au

culte de la Vérité, de la Justice, de la Solidarité, cette Trinité de l'avenir.

4° Si j'ai cru devoir conserver encore l'habit ecclésiastique, c'est que j'étais sûr, d’une part, que mes idées avaient été assez nettement exprimées pour qu'il n’y eût pas d’équivoque possible; d'autre part, j'ai voulu montrer que je n’agissais point par entraînement ni avec précipitation et queje ne cesserai d'admirer et d'aimer dans l'Eglise catholique tout ce que la conscience humaine y a réalisé de bon et de beau. Mais je comprends parfaitement que la loyauté et la logique puissent m'obliger à rentrer dans le rang plutôt qu'à remonter dans une chaire. Si donc je prends la « truelle », ce sera pour aider à bâtir quelque Maison du peuple et non pour essayer vainement de masquer les lézardes de jour en jour grandissantes des temples du passé.

Metillezagréer, etc...

Abbé Marcel HÉBERT.

Les quelques inexactitudes que rectifie cette lettre, nous les devions aux « légendes » qui circulent dans le clergé ou que la Vérité Française a consacrées de sa publicité, comme l'histoire de la lettre de M. Hogan, mort en écrivant à M. l'abbé Marcel Hébert. Nous espérons que cette feuille mettra le même empressement que nous à rectifier.

Et maintenant, qu’il nous soit permis de dire à M. l'abbé Marcel Hébert la joie fraternelle que nous avons ressentie à la lecture de sa lettre. Oui, nous n'avons plus de doute aujourd'hui : malgré quelques différences philosophiques, - c'est un frère que nous avons devant nous, et un frère d'armes.

M. l'abbé Hébert croit, de toute son âme, à la conscience, au sentiment religieux. Il a le culte de cette adorable Trinité : « Vérité, Justice, Solidarité. » C’est plus qu'il ne faut pour faire un croyant et un homme religieux. L’ex-directeur de l'Ecole Fénelon, est mieux que moi à même de savoir que la conscience et le sentiment religieux, la Vérité, la Justice et la Solidarité, doivent reposer sur quelque chose de vivant et de réel, si l'on ne veut pas en faire de « respectables mais vaines illusions ». Ce quelque chose de suprême, appelons-le comme on voudra, M. l'abbé Hébert le salue et

l'adore comme nous. Le sacrifice immense qu'il vient d’accomplir en brisant sa carrière, sa vie et son cœur, nous donne la conviction que, s'il a accepté cet héroïque martyre, c’est qu’il s’est cru en présence non de quelques « fictions », mais d’incontestables « réalités ». C'est là un bel exemple donné à tous ces clergés — de quelque Eglise qu'ils soient — qui vivent de symboles et d'interprétations, et dont la religion n’est en somme qu'un vil écoïsme ou un hypocrite esotérisme.

Que le problème du mal subsiste encore pour nous, c'est hélas ! vrai et cela sera encore longtemps vrai pour tous, même pour M. l'abbé Hébert, dont la Trinité est aussi impuissante que l’autre à expliquer le problème.

Jésus-Christ demeure pour lui, comme pour nous, la plus auguste idéalisation de cette conscience humaine qui réclame la Vérité, la Justice et la Solidarité à celui qui s’est défini : Chemin, Vérité et Vie.

Oui, sans doute, cette adorable figure du Christ, on l’a isgnoblement caricaturée et les siècles se sont plu de bonne heure à la souiller de leurs théologies et de leurs superstitions, comme les bourreaux du prétoire l’avaient couverte de leurs crachats et de leurs soufflets.

Travaillons, comme la Véronique de la légende, à rendre à cette figure sa primitive beauté. Pour cette œuvre, les autorités infaillibles n'ont plus rien à faire. Les conciles et les papes ont fini leur triste besogne ; la Bible elle-même, dont la critique a ébranlé l'autorité littérale, n’a plus les mêmes prétentions, mais celui que M. l'abbé Marcel Hébert définit admirablement l’ « incarnation de la conscience humaine » reste éternellement debout.

Et c’est pour cela que nous saluons avec notre honorable correspondant, avec l'abbé Loisy aussi bien qu'avec Harnack, cette critique moderne « qui prend soin d’en rejeter — de Jésus-Christ — et ne cesse d'en éliminer au fur et à mesure de son évolution tout ce qui lui répugne — c'est-àdire, à la conscience et à la raison ».

M. l'abbé Marcel Hébert pense que l'humanité de l'avenir ainsi régénérée ne sera ni catholique ni protestante. D'illustres protestants, M. Edmond de Pressensé entre autres, ont pensé de même. Ceci ne nous émpêche pas les uns et les

autres de saluer ces « expédients de transition » en attendant le but si désiré.

Quand M. l'abbé Marcel Hébert aura ouvert sa Maison du Peuple, nous ne serons pas les derniers à aller nous asseoir au pied de sa tribune — nous ne disons pas de « sa chaire ». — Nous l’encouragerons de nos vœux et de nos moyens dans cette œuvre qui consiste à chasser ces mêmes démons que le Christ exorciserait s'il revenait de nos jours : l’alcoolisme et la paresse, l'égoïsme et la débauche, la superstition et l'hypocrisie.

Nous ne sommes pas de ces disciples qui vinrent un jour dire à Jésus : Maitre, nous avons vu un homme qui chasse les démons en ton nom et nous l'en avons empéché parce qu'il ne nous suit pis. Nous savons que Jésus leur répondit : Ne l'en empéchez pas, car qui n'est pas contre vous est avec vous.

André BOURRIER.

PS. — La démission de M. l'abbé Marcel Hébert est à nos yeux un fait de la plus haute importance, soit parce que nous sommes en présence d'un sujet des plus distingués du clergé parisien, soit parce que le fait que des hommes d’une pareille valeur intellectuelle et moralé en viennent à se détacher de leur Église sans autre cause que la ruine de leur foi et le cri de la conscience est un symptôme d'une désagrégation fatale dans un clergé qui en est réduit à condamner ses meilleurs intellectuels où à supporter dans son sein les pires hérésies. Nous promettons de tenir nos lecteurs au courant

de cette évolution et de ses conséquences.

M. l'abbé Henri JOUFFROY,

missionnaire au Japon et en Chine.

... En deux mots, mon enthousiasme, mon ardeur et ma

jeunesse ont été exploités dès l’âge de quinze ans, au sortir

du lycée, par des hommes qui ont cru peut-être bien faire

et que je ne maudis pas. Séduit par l’héroïsme apparent de la vie de mission, chauffé à blanc pendant des années dans un séminaire qui met son mérite à former les fous de la rue du Bac (c'est ainsi qu'ils s'appellent eux-mêmes), j'étais parti au Japon, ignorant tout de la vie, soit cléricale, soit laïque; je ne connaissais qu'une chose, l'obligation d’obéir à une foule de pratiques puériles : chapelets, bréviaire, scapulaires, confréries, méditation ; autant de liens, qui devaient assurer mon salut et qui en réalité ne servaient qu’à abrutir mon esprit.

Heureusement le contact du monde, soi-disant païen, m'ouvrit de plus larges horizons.

La rivalité étroite des sectes chrétiennes, leurs anathèmes réciproques ne me parurent pas moins absurdes que les scissions dans les sectes bouddhiques, et le Dieu dont ils se prévalaient pas moins ridicule que l’Amida du Bouddhisme. Ce fut le premier coup à ma foi imperturbable, parce que non discutée jusque-là.

Non plus dans les livres étroits de la théologie dogmatique du P. Hurter ou de la théologie morale de Gury, je refis, seul, mon éducation religieuse ; et de mes réflexions sortit l’idée d’un Dieu, beaucoup plus grand, plus vrai, que celui des catholiques.

L'esprit de discussion était entré dans mon cœur, je ne m'arrêtai plus et toutes les idoles tombèrent une à une. Je résolus de m'émanciper tout à fait.

La lutte a été brève mais dure. En trois ans j'ai rose ma liberté.

Je reste chrétien dans le sens large du mot, maïs je ne veux plus faire partie ni comme prêtre, ni comme serviteur, d’une Eglise qui n’a de divin que le nom qu’elle s’octroie ; œuvre des hommes, instrument d’asservissement que je renie en tout et pour tout.

M. l'abbé FLEURIOT, prêtre du diocèse de Constantine.

Voir le Chrétien Français du 18 juin 1903.

[Le] ©)

M. l'abbé TAILLEFERT,

prêtre du diocèse de Moulins.

... Je quitte la soutane avec le seul regret de lavoir portée pendant plus de vingt ans. Je ne puis douter que cet habit pe soit une livrée d’hypocrisie, de lâcheté, de tyrannie, d’iniquité. Et je vous adresse, en même temps, ma démission de prêtre d’une Eglise qui ne m'inspire plus confiance, dès qu'elle emploie la duplicité et la violence pour faire accepter ses lois et ses croyances...

M. l'abbé TARIN, prêtre du diocèse de La Rochelle.

Voir le Chrétien Français du 25 juin 1903.

M. l'abbé GIROU,

prêtre du diocèse d'Oran.

... Toutefois ces vexations d’un clergé fanatique ont eu des résultats appréciables pour moi : tout cela m'a démontré qu'il n y avait pas seulement dans l'Eglise romaine des éparés mais des ministres haineux faisant fi des maximes de l'Évangile et des exemples du Christ. Ensuite cela a ouvert les yeux à ma mère qui s’est encore plus rapprochée de moi et j'ai eu aussi la consolation de voir mon plus jeune frère se tourner vers la Réforme.

M. l'abbé ROQUEPLAN, prêtre du diocèse de Montpellier.

M. Roqueplan, vicaire de la commune de Sérignan (Hérault), a avisé, à la date du 29 juin, son curé qu'il cessait ses fonctions ecclésiastiques. Il adressait, en même temps, en deux lignes, sa démission à l'évêque.

Le lendemain, M. Roqueplan se présentait dans la même commune en habit civil et demandait en mariage une jeune fille de la localité, dont la famille lutte depuis des années pour l'idée républicaine.

M. Roqueplan a été agréé et le mariage est fixé au mois d'août prochain.

Cette évasion a mis en émoi les cléricaux. Il a suffi d'une simple visite de M. Roqueplan à notre collaborateur biterrois, pour qu'aussitôt on accusât le Pefif Méridional d'avoir détourné de son devoir religieux M. Roqueplan.

Curés de Béziers et d’autres lieux ont vainement tenté de le ramener à l'Eglise romaine. On lui offrait même d'indemniser sa fiancée, la famille, et de lui offrir une retraite dans un château des Hautes-Pyrénées.

Aucuné proposition n’a pu détourner M. Roqueplan de son idée, nettement arrêtée, de sortir modestement, sans bruit, de l'Eglise, et de devenir un véritable citoyen.

(Extrait du Petit Méridional.)

M. l'abbé CHATEAU,

prêtre du diocèse de Bordeaux.

Éminence,

Il y a des heures où l'on doit se taire et d’autres où il faut parler. Ma conscience m'oblige à rompre le mutisme pour vous faire connaître, enfin, mon état d'esprit. Comme je ne

relève plus que d'elle et de Dieu, je vous parlerai actuellement en toute franchise.

Parvenu au seuil de l’âge mûr, après une jeunesse douloureuse, je passe à une autre Eglise et aspire à une vie nouvelle. Ce n’est point, comme vous pourriez le croire, une question de cœur ou d'argent. Professeur pendant neuf années consécutives dans un de vos collèges, j'ai trop vu, trop entendu, trop réfléchi. L'histoire de l'âme qui cherche avec loyauté son chemin est parfois bien triste. Les rapports quotidiens et les études sérieuses détruisent à la longue préjugés et illusions. Personne ne sait ce qu'il m'a fallu souffrir, dans cette étape de travail, de lutte et de chaorin silencieux. Aujourd'hui, je reprends courage, car la crise morale touche à son terme définitif. Il est doux de penser qu'à travers les inévitables vicissitudes l'homme sincère marche vers la joie, l'individu s'émancipe.

J'estime pour mon propre compte que le fossé se creuse de plus en plus entre le catholicisme romain et la société moderne. Le retour aux croyances et aux mœurs des premiers siècles chrétiens s'impose. Les dogmes obscurs, les lois tyranniques, les coupables abus et les scandales doivent disparaître. Le christianisme libéral tuera les principes ultramontains,car la Réforme protestante est une semeuse d'idées fécondes. Je souhaite que notre France en bénéficie. Loin d'avoir perdu la foi, je la sens s’accroître. Ma détermination volontaire me procure un regain de consolation et d’espoir. L’effort appelle la récompense. D'ailleurs, coûte que coûte, je veux être honnéte avant tout.

Et maintenant, peu m'importent le dédain, les injures ou la haine. Ce langage provient de la plénitude de ma raison et de monindépendance. L'Evangile est une doctrine d'amour, je plains ceuxiqui le déforment. Ne pouvant me solidariser avec les catholiques, je reste simple chrétien. Aux grands maux, les grands remèdes. Je vous annonce ma rupture, car il ne m'est pas possible de vivre de l'hypocrisié. Certains le font ; pérmettez-moi de ne pas les imiter, Monseigneur. Quoi qu'il advienne, je suis tranquille et allégé d’un énorme poids.

M. l'abbé Vicror FOURNIER,

missionnaire au Japon.

Je ne m'étendrai pas sur mon entrée dans la vie cléricale, l'histoire des prétendues vocations étant la même pour tous: désir des parents qui supputent et la gloire d'un « fils prêtre » et son appui plus tard ; exhortations pressantes d’un curé de campagne qui se croirait déshonoré si sa paroisse ne fournissait de temps à autre des « recrues à l'autel »..: Bref, en fait de vocation divine, pression et suggestion sur un jeune cerveau qui ne sait pas se défendre.

Eh bien! malgré tout j'ai été sincère. Je vous ai donné mes vingt ans et mon ardeur, ma jeunesse chaste et mes illusions pour aller conquérir à Dieu les âmes païennes.

Mais qu'avez-vous fait demoi, vous qui m'avez envoyé dans les missions lointaines ?

Vous deviez, disiez-vous, remplacer la famille que je laissais ; vous deviez me soutenir en raison des sacrifices que je faisais pour le but que vous me représentiez. Or, vous m'avez laissé seul, sans affection, sans appui, avec, pour tout exemple, votre étroitesse d'esprit, votre intolérance, votre égoisme, vos divisions, vos jalousies.

J'ai compris qu’une vaine gloriole, un sot fanatisme vous portait le plus souvent à envoyer en Europe des récits fantastiques accompagnés de longues listes de baptisés qui n’en avaient que le nom, et votre œuvre m'a paru ridicule. Je me disais souvent ou que le Christ que vous servez est un faux Christ, ou que vous êtes de mauvais ministres.

Lassé, écœuré, il ne me reste plus qu'à vous quitter. Par vous tous, en bloc, j'ai beaucoup souffert. J'ai souffert de l'isolement, des exactions, des injustices; j'ai souffert dans ma foi et dans ma charité.

Je n’en veux à aucun d’entre vous; mais laissez-moi vous le dire, votre œuvre est vaine et fausse; mauvaise même, car en Chine vous abusez des libertés qu'on vous donne pour empiéter sur les droits des autres.

Je suis redevenu simple fidèle, et dans d’autres commu-

nautés j'ai trouvé des frères plus accueillants, plus humains, plus chrétiens enfin. J'entends continuer à servir le vrai Dieu, le vrai Christ, mais débarrassé de toutes les extravagances dogmatiques qui faisaient sombrer ma foi, et délivré surtout de cette sécheresse étroite, de cet égoïsme farouche qui ont tué en moi toute croyance à votre charité.

M. l'abbé TOURNIER, prêtre du diocèse de Belley.

Nous n'avons pas parlé en son temps de la démission de M. l'abbé Tournier, curé de Boissey, dans le département de l'Ain. |

Ce digne prêtre était âgé de 39 ans, très estimé de ses supérieurs et aimé de ses paroissiens. D'une santé délicate on lui conseillait le repos, mais lui pensait que ses forces étaient épuisées non par le travail, mais par les angoisses de conscience au sujet de ses convictions cléricales ébranlées par une étude assidue et très indépendante des Livres Saints. ;

Disciple des abbés Loisy et Houtin, pour lesquels il avait une vive admiration, il ne se sentait pas la force, comme eux, de concilier ses convictions nouvelles avec les vieux dogmes des conciles de Trente et du Vatican.

Depuis plus d'un an, il s'était ouvert à nous de son projet de démissionner, mais nous lui avions conseillé d'attendreque sa santé fût raffermie. Un beau jour, il nous arriva, ayant abandonné son poste et prévenu son évêque de sa rupture définitive avec le cléricalisme.

Par l'intermédiaire: d'un membre du Comité d'aide aux prétres affranchis, avec lequel nos lecteurs feront bientôt connaissance, M. Tournier entra à l'Hôpital Laënnec, rue de Sèvres, comme infirmier d’abord, et ensuite comme employé. Il se réjouissait à la pensée qu’il pourrait enfin travailler avec nous pour l’évangélisation des catholiques et collaborer au Chrétien Français; mais déjà il était trop tard, le mal était

plus fort, et il dut s'aliter dans ce même hôpital où il a occupé le n° 19 de la salle Chomel.

Sa dernière maladie a été très courte, quinze jours à peine. Le 19 septembre, il rendait le dernier soupir après avoir édifié ‘ les infirmières et ses voisins de salle, qui le connaissaient pour un « évadé » et le tenaient en vénération.

Je l'avais visité deux jours avant sa mort; il m'avait encore parlé de la résignation avec laquelle il voyait approcher son, dernier moment, en exprimant le regret de n'avoir encore rien pu faire dans une œuvre dont il avait cru être un apôtre.

Il nous a légué en souvenir une Bible de luxe que nous lui avions donnée et dont les tranches dorées avaient attiré les regards d'envie de ses voisins. « Vous leur donnerez une Bible ordinaire, nous dit-il, mais vous garderez celle-ci comme souvenir d’un ami qui n'a été apôtre que par le désir. »

Il n'avait pas de famille, il n'avait plus d'amis dans le clergé, il n'avait que nous. Quelqu'un lui disait : « Vous êtes sorti trop tard. » Il répondit : « J'ai fait mon devoir trop tard, mais jeremercie Dieu de m'avoir permis de le faire à temps. » Telle à été la mort d’un évadé qui n'osa jamais se dire «converti» mais simplement chrétien.

(Extrait du Chrétien Français, du 17 octobre 1903.)

M. l'abbé LEFEUVRE,

prêtre du diocèse de Nantes.

Paris, le 16 février 1904.

Monseigneur,

L'acte de loyauté que j'accomplis en vous écrivant ces lignes est certainement de tous les actes de ma vie celui qui me coûte le plus. Il va être pour vous, Monseigneur, pour mes confrères, pour mes amis, pour un grand nombre de fidèles, la cause d’un réel chagrin, pour quelques-uns même

le motif d’un véritable scandale, C’est, en effet, ma démission

de vicaire à Saint-Similien de Nantes et de prêtre de votre diocèse que je vous envoie, décidé que je suis à rentrer dans la vie laïque.

Je ne me fais point d'illusions. Je sais que j'abandonne une vie matérielle facile, sans secousse et sans inquiétude, pour une vie remplie d’incertitudes, dans laquelle le lendemain ne sera peut-être jamais assuré pour moi.

Je pars, cependant, convaincu que j'accomplis un devoir de conscience.

Dans les diverses situations où je me suis trouvé au cours de mes dix-neuf années de sacerdoce, je me suis efforcé de faire le bien. Le doute m'envahissait. J'ai essayé de toutes manières de l’étouffer, particulièrement en m'occupant d'œuyres sociales, en me livrant à la prédication et à l'étude.

L'expérience de la vie, le travail, la réflexion n’ont fait que me rendre plus évidente la pensée que, depuis de longues années déjà, je n'avais certainement plus en moi la foi catholique. Cette constatation faite par moi, presque à la veille de recevoir de votre main la charge pastorale, me créait l’oblisation douloureuse à laquelle je me soumets en ce moment.

Je m'en vais attendre dans une modeste chambre du quartier des Ecoles, à Paris, au milieu de mes livres, à la portée des grandes bibliothèques universitaires, une situation qui me permette de rendre à mes frères les travailleurs les services que ma situation de prêtre catholique ne me permettait pas de leur rendre.

J'ose espérer, Monseigneur, que mes confrères, que ceux qui, hier encore, aimaient à se dire mes amis, que tous ceux enfin qui ont pu apprécier la franche loyauté de toutes mes actions ne me condamneront point en cette circonstance.

Ceux d’entre eux, du reste, qui depuis quelques années, ont vécu près de moi, s'étonneront moins que d’autres de ma résolution.

Je termine, Monseigneur, en vous exprimant toute ma gratitude pour la bonté que vous m'avez toujours témoignée et en vous adressant le souvenir ému et profondément respec-

. tueux de votre très humble serviteur.

P.-V. LEFEUVRE:

La Vérité Française ajoutait les réflexions suivantes :

Le démissionnaire était un abbé lancé à fond de train dans les idées démocratiques prônées par certaine école que vous connaissez bien; il était non moins lancé dans la nouvelle exégèse de l'abbé Loisy.

Cette défection ne manquera pas de causer un immense scandale; mais elle sera pour les jeunes du clergé une lumière. Il est probable que, si l’abbé Lefeuvre avait fait un peu plus de philosophie et de théologie scolastique, au lieu de perdre son temps à faire de la démocratie et de l’exégèse, genre Loisy, il n'aurait pas abouti à la perte de la foi.

M. l'abbé PEYRON, prêtre du diocèse de Fréjus.

Monseigneur,

Peut-être n’avez-vous souci, au moment où je dis à l'Église catholique un éternel adieu, que je vous déduise par le menu les raisons qui me déterminent. Je n’ai point la prétention de vous convertir. Vivez et mourez en paix — le plus tard possible — sur cette cathèdre glorieuse où de précieuses amitiés vous ont fait asseoir ; continuez à ne counaître rien du monde, de la vie, de l’art, de la pensée; et, plein de mépris pour les transfuges qu'un tel'idéal ne saurait satisfaire, promenez parmi les fleurs et la lumière de notre Provence, la sérénité béate de vos digestions et le vide solennel de votre cerveau.

Mais, quelque stérile que doive être ma parole, il convient que je parle, et pour ceux d’entre mes anciens confrères qui gravissent péniblement le douloureux calvaire où j'ai long:temps marché, et pour les hommes libres qui m'ont accueilli d'une si généreuse et si cordiale étreinte.

Comment, tout jeune, l'enfant, que les circonstances ont placé à proximité d’un prêtre féru de fanatisme, est séparé des autres enfants, est soustrait à toutes les influences qui

risqueraient de l’instruire et de le libérer; comment, dans une sorte de serre chaude, on dirige artificiellement tous ses désirs et tous ses élans vers le sacerdoce, vous ne l’ignorez point. Les manuels ecclésiastiques se font gloire de le crier bien haut: il faut, disent-ils, que les enfants destinés à la cléricature soient choisis dès l’âge le plus tendre; il suffit, pour que leur vocation apparaisse évidente, qu’ils soient pieux et modestes, qu’ils aient de l'attrait pour les cérémonies saintes, que, dans leurs jeux puérils, ils les reproduisent avec gravité, jetant sur leurs épaules, en guise de chasuble, un lambeau de la robe maternelle ou avec deux verres à liqueur simulant les burettes de l'autel.

Dès que Dieu les a ainsi marqués, on s'empresse de les enfermer dans les noviciats ou les séminaires, onles surveille, on les couve avec sollicitude, afin qu'ils résistent sans malencontre à l’éveil de la conscience et de la puberté. Puis, de degré en degré, les adolescents arrivent à l'heure fatidique du sous-diaconat qui doit les engager pour toujours. Ce n’est pas avec résignation, c’est avec joie qu'ils font le sacrifice de leur jeunesse. Qu'on ne s’avise pas de les plaindre. Ils sont morts au monde; mais cette mort, pour eux, c’est la

. vraie vie !

Telle fut à peu près mon histoire jusqu'à ma vingt-cinquième année. Cepéndant j'avais le goût de l'étude, un besoin impérieux de savoir. Je commençai par souffrir, malgré moi, de la vulgarité et de l'étroitesse du milieu où il me fallait vivre. Rien de grand, de viril, dans les préoccupations des rares Chrétiens qui fréquentaient encore le temple.

Ceux qui dans la presse s’instituaient les défenseurs de la religion n'avaient à la bouche que des injures, ou racontaient des historiettes à ce point enfantines que le cœur se soulevait de dégoût.

* Les prêtres, ces hommes de Dieu dont le caractère grandiose et la mission sublime nous avaient été dépeints sous de

si éclatantes couleurs, à quoi songeaient-ils ? Quelques-uns

mis à part, — combien rares ! — ce n'étaient que fonction-

naires bornés et cupides, supputant avec de gros rires ou des lamentations les mensualités prélevées sur la mort; ceux-ci, joyeux convives, trognes enluminées, ventres épanouis ; ceuxlà, trotte-menu,. furtifs, épaules baissées, regards éteints,

fantoches qui seraient risibles s'ils n'étaient malfaisants. Ça et là des silhouettes plus caractéristiques se détachaient en vigueur sur ces ombres falotes: Je coudoyai le faux-savant,

aux dehors affectés de dévotion farouche, Torquemada au -

petit pied, inconsolable de ne pouvoir rallumer les autodafés …

et y brûler les fils infidèles de l'Église; je connus le faux-démocrate, conférencier rageur et froid, qui se dédommageait,

dans le commerce des grands, de la méfiance des petits pour

ses instincts aristocratiques et le bloc enfariné de son libéralisme douteux. Puis, les journaux firent défiler devant mes yeux ahuris les curés majestueux, accoutumés, suivant le conseil de l’Apôtre, à dépouiller, en des garçonnières parfumées, le vieil homme, ou tels autres vicaires, chargés des « Enfants de Marie », qui trouvaient, pour augmenter le nombre des membres de leur congrégation, des moyens ingénieux, non indiqués par les statuts !..... Ê Tout cela, sans doute, ne prouvait pas directement la fausseté du christianisme; mais cela me donnait à réfléchir, m'incitait à creuser au delà des formules toutes faites que nos professeurs avaient cru stéréotyper une fois pour toutes dans mon esprit. Une autre idée commença de me poursuivre, devint une obsession: nous avons ‘beau, dans nos sermons et dans nos livres, exalter les triomphes de la foi ; la vérité est que le monde, autour de nous, vit, s’agite en dehors de nous. Quand je traversais les villes, que je voyais la foule se presser, bruyante et insoucieuse, sur les places publiques, à la‘porte des théâtres, n'avant qu'une moue de dédain pour la soutane du prêtre qui la frôlait, je me disais: « Quoi ! on peut donc vivre heureux, avoir l'âme en paix, sans se confesser, sans communier, sans crucifier sa chair et broyer son cœur !..... Hé! quoi, tous ceux-là vont-ils irfé-

médiablement à l'enfer, tandis qu’au ciel iront seuls les autres, .

les autres qui ne sont pas la millième partie de l’huma-

nité?.....» Cauchemar effrayant qu'il faut avoir subi. pour

pouvoir le comprendre ! C'est alors que je lus avec attention le livre divin, l'Evangile. Et voici qu'au lieu du Jésus de convention qu'annonce l'Eglise je me trouvai en face du vrai Jésus, rêveur sublime, à l’âme tendre et forte, débordant de pitié et d'amour, qui prêche le pardon, la douceur, la bonté, la dilection universelle, qui ne formule point de dogmes into-

er:

lérants, ne codifie aucune mômerie cultuelle, n'excommunie personne de son royaume; personne, excepté les pharisiens et les prêtres !

Or,le catholicisme qui se prétend l'héritier de sa pensée, le continuateur de son œuvre, promulgue la haine, dresse des bûchers, étouffe l'Idée, s'oppose au progrès, à la justice, tue la volonté, atrophie le cœur et le cerveau, abêtit ses fidèles par les pratiques les plus ridicules, fait de la grande religion du Christ le plus grossier des fétichismes, la plus oppressive des tyrannies. Il faut les tours de force d’une dialecte subtile, d'une fantaisie clownesque pour établir que deux choses aussi contraires procèdent légitimement l'une de l'autre. Vous ne l'avez point entendu ainsi; vous avez condamné le Savant qui prétendait vous rénover par la logique et vous avez bien fait: vous n’évoluez à l'aise que dans l'absurde.

Un dernier pas me restait à franchir. J'avais perçu l'antinomie qui, en fait, oppose l'Eglise à Jésus. En droit, à qui me devais-je attacher ? De quel côté était Dieu, le Dieu véritable que je cherchais ? La réponse ne tarda point. Dieu, être parfait, est la raison absolue. Dieu est la vérité. Dieu est la bonté. Dieu est la beauté. Dieu ne peut nous demander qu'une chose : que nous soyons des hommes. Dieu ne peut pas être un tyranneau grotesque, se complaisant à molester ses créatures, à leur imposer des attitudes inciviles, des formules ineptes, se gaudissant à les voir souffrir.....

A cette heure, je suis loin de vos foudres impuissantes, reconquis à la lumière, au milieu d'hommes au cœur large, au regard franc, à la poignée de mains chaleureuse. Et, tran-

quille sur le rivage, j'adresse ce discours comme un signe “lointain à « la barque de Pierre » qui lutte désespérément

sur les flots.

De plus en plus nombreux sont les galériens qui s'évadent, qui sautent à la mer. « C’est la débâcle! » disait naguère un prélat romain. Hé ! oui, vous n'éxistez plus que d’une existence factice, finis, à jamais finis, ne sachant que pleurnicher et geindre en des proses amorphes, pantins dont les Nérons et les Dioctétiens du ministère s'amusent à tirer les ficelles, et dont désormais les contorsions n'émeuvent et n’épouvantent plus.

J'aurais voulu vous quitter sans colère, sans bruit, résolu

Ca 8

à vous ignorer, tout simplement, mais je connais la férocité et la bassesse de vos âmes. Je sais quelles « toupines » d’immondices vous avez tenté de déverser sur ma tête, sur la tête de ceux qui me sont chers. Ne pouvant m'atteindre, vous avez frappé, pour assouvir votre rage, ceux d’entre les vôtres qui portent dans leur poitrine un cœur d’honnête homme, une âme fière, ceux-là qui vous sauveraient si vous pouviez être sauvés. Par bonheur, vous n’avez plus d'oubliettes : la vérité éclatera au grand jour.

J'envoie mon salut fraternel aux amis que je garde parmi les prêtres de Fréjus; je remercie les nobles citoyens qui m'ont rendu si douce l'heure redoutée de la séparation. Quant à vous, Monseigneur, s'il ne vous plaît agréer mes hommages, du moins faites-moi la grâce de m'impartir votre malédiction.

L'ex-abbé PEYRON.

M. l'abbé CELLI, prêtre du diocèse de Montpellier.

Quoi qu'il en soit, et malgré la prévision de nombreux déboires, rester à mon poste, avec les idées qui sont les miennes et dont une lutte continuelle n’a pas réussi à m'affranchir, serait me mentir à moi-même, en induisant en erreur les esprits restés attentifs à mon enseignement.

Ces raisons, je le répète, me décident à briser bien des amitiés. Elles me poussent aussi à quitter une population, au sein de laquelle j'aurais pu, malgré tout, vivre heureux si j'avais su me résigner à la conciliation des choses les plus contraires.

Tout cela, je le fais avec une vraie douleur; mais non sans éprouver la satisfaction du devoir accompli.

M. l'abbé REIX,

prêtre du diocèse de Limoges.

Je crois au Christ mais jene crois pas aux prêtres. Je crois à l'Evangile, mais jé ne crois pas à vos canons. Je crois en Dieu mais je ne crois pas à son vicaire sur terre, seul dépositaire des secrets du salut et de l'infaillibilité doctrinale.

Que d’autres fassent de ces doctrines un métier et un moyen de s’attirer honneurs et profits; moi, je ne puis, en Conscience, continuer à servir une Eglise qui n’est plus qu'un instrument de gouvernement dans la politique des hommes.

Dans ma paroisse, c'était Mme la comtesse de... qu'il fallait servir et satisfaire. Je n’ai pas eu le don de lui plaire et c'est ce qui m'a attiré vos censures.

Désormais je servirai Dieu sans l'inconvénient de vos censures et les caprices politiques de vos comtesses, je n’en serai que plus religieux et plus chrétien.

Je quitte donc l'Eglise des prêtres, Monseigneur, cette Eglise qui veut récner et gouverner; j'entre dans l'Eglise de Dieu, celle des bonnes gens, celle qui ne demande ni argent ni platitudes et qui respecte les consciences.

M. l'abbé BOISSEAU,

prêtre du diocèse du Mans.

En renonçant à mes privilèges de prêtre pour reconquérir ma dignité d'homme libre et croyant, je crois devoir vous donner les raisons de ma détermination.

Enfant j'ai cru naïvement à la religion catholique. Adolescent, le but de mes études a été le sacerdoce. Lévite brûlant de zèle, à genoux au pied de la croix, dans la solitude de ma cellule, j'ai souvent voulu mourir martyr pour ma foi.

Le martyre est venu, mais sous une autre forme, le jour où

l'étude, la réflexion et l'expérience, orientant mes idées vers cette liberté d'examen excommuniée par le dogme infaillible, m'ont prouvé que l'Eglise du Syllabus s’est écartée de l'esprit du Christ et qu'elle est devenue, par les variations et les doctrines humaines, une institution qui asservit les consciences au lieu de les libérer.

Ce fut alors pour moi une tristesse profonde, une lutte acharnée entre le cœur et la conscience. J'ai éprouvé combien vraie est cette parole d'un évadé célèbre : « Qu'il est donc cruel de remonter ainsi le courant qu'on a longtemps suivi et où l'on était si doucement porté (1)! »

Ne pouvant à aucun prix être hypocrite et enseigner ce que réprouve ma conscience, j'ai l'honneur, Monseigneur, de vous remettre ma démission de prêtre de l'Eglise catholique. Je vous la donne avec un serrement de cœur, mais aussi avec la joie du devoir accompli. D'aucuns diront que je suis un apostat ou un athée. Je ne suis ni l’un ni l’autre, car je vous quitte pour suivre le Christ, et là où est le Christ, là est l'Eglise.

M. l'abbé CHABOT,

prêtre du diocèse de Périgueux.

Voir le Chrétien Français du 16 juillet 1904.

M. l'abbé LEMEUNIER, prêtre du diocèse de Versailles.

Je quitte l'Église.

L'âme ulcérée, le cœur brisé, je me résous à Te. cette

soutane que j'ai tant désirée dans mes rêves d’adolescent et tant aimée dans mes enthousiasmes de jeune homme.

(1) Ernest Renan : Lellres d'enfance.

Après trois années de sacerdoce, dans toute la plénitude de mes droits d'homme sincère, dans le plein épanouissement de mes facultés, en pleine conscience de l'importance de l'acte que j'accomplis, je dis un éternel adieu à cette Eglise catholique, sur les genoux de laquelle j'ai été élevé, qui a nourri mes jeunes années, qui a enflammé ma jeunesse,

mais qui n’a tenu envers moi aucune des promesses qu'elle m'avait faites par la bouche de ses prêtres.

Je ne récrimine contre personne. Pas une plainte ne sortira de ma bouche. Pas un sentiment de haine ne germera dans mon cœur. Je n’en veux à personne. Les hommes sont toujours excusables, quels qu’ils soient. L'humanité est une immense famille dont tous les membres sont solidaires, et je ne change ma condition ni pour maudire ceux que je quitte, ni pour combattre ceux qui étaient hier et resteront peutêtre de loin mes amis. Je ne quitte point une coterie pour m'inféoder à une autre ; je n’abandonne pas un cléricalisme pour me lier à un autre; je m'affranchis de toute tutelle humaine pour vivre libre et indépendant.

Je quitte l'Eglise parce que ma conscience me l’ordonne, parce que les gestes religieux, qui me sont imposés par ma condition de prêtre, ne sont plus en conformité avec les croyances qui me restent. Je ne blâme pas ceux qui continuent à faire ces gestes de bonne foi, ni ceux qui persistent à les accomplir sans y croire. Les premiers sont respectables par leur sincérité; les seconds sont excusables .par les effroyables difficultés que rencontre un prêtre pour se libérer, dans une société où l'on re parle que de fraternité et de tolérance, mais où les préjugés règnent en maitres et en tyrans.

J'ai cru devoir me mettre au-dessus de toutes les considérations, quelque puissantes qu'elles aient pu me paraître, parce que j'estime qu'un homme ne vaut que par sa sincérité. Peu importe que le pain qu'on mange soit blanc ou noir, pourvu qu'il soit honnêtement gagné et non ramassé honteusement au prix de l'hypocrisie et du mensonge.

Je serai loué et blâmé, exalté et calomnié. Les uns verront en moi un traître ; les autres salueront en moi un héros. Je ne suis ni l'un ni l’autre. Je suis simplement un homme sincère, qui, cherchant loyalement la vérité, revient en

arrière, parce qu'il croit s'être engagé dans un faux chemin.

La vérité m'oblige à dire que j'aurai beaucoup plus à souffrir de ceux que je quitte que de ceux que je vais rencontrer dans ma nouvelle vie. Les prêtres, en effet, ont ceci de particulier qu'ils ne croient à la bonne foi que de ceux qui pensent comme eux. Sans doute, il y a parmi eux de fort louables exceptions, et je connais plusieurs de mes amis qui, tout en déplorant ma façon d’agir, ne cesseront jamais de me tendre une main loyale et généreuse. Mais la masse du clergé sera sévère pour moi et refusera de croire à ma sincérité.

Les uns passeront sans comprendre, ce sont les faiseurs du métier, les mercenaires du sacerdoce. D’autres hausseront les épaules, ce sont les arrivistes : ils ne croient pas plus que moi, mais ils se disent qu'il est un peu tard pour recommencer sa vie. D'autres me plaindront sincèrement et ne parleront de moi qu'avec des yeux blancs et des airs apitoyés : ce sont les naïfs.

D’autres, les sincères, verront en moi un malheureux, une victime des mauvaises lectures ou des fréquentations hétérodoxes, et, avec les accents d’une éloquence solennelle, ils ne manqueront pas de me citer comme un terrible exemple d'orgueil et d'indépendance. D'autres, enfin, se paieront le malin plaisir de salir mon acte d’affranchissement par l'insinuation perfide et la calomnie, ce sont les sectaires. Ils comprendraient qu'un protestant devienne catholique sincère, mais ils refusent d'admettre l'expérience contraire, car ils estiment qu'il faut nécessairement démériter devant Dieu et sa conscience, pour perdre la seule vérité qu’ils AFCOo 2 la vérité catholique, et surtout romaine.

Or, messieurs, je sais ce qui se dira sur moi dns vos pieuses réunions et dans vos cléricales agapes : ne vous gênez pas. Je sais ce que l’on peut dire dans ces sortes de conciliabules : je les ai assez fréquentés. Haussez donc les épaules, gémissez, déplorez, salissez, calomniez, condamnez, anathématisez : j'accepte tout d'avance avec un calme qui n’a rien d’héroïque. Vos gestes désespérés, vos plaintes hypocrites ou sincères, vos terribles et impuissants anathèmes ne me toucheront pas plus que la brise légère ne remue l'Océan. Il y a ici-bas une force invincible que vous semblez ne pas

connaître, c'est un cœur vaillant servi par uné conscience droite.

Cependant, parmi ceux que je quitte, il en est à qui je veux dire un adieu particulier.

Il y a d’abord ceux à qui je suis uni par les liens d’une éternelle reconnaissance pour le bien discret, et d'autant plus réel, qu'ils m'ont fait. Mais il me semble que je froisserais ces dévouements obscurs, ces générosités cachées, ces affections profondes, si j'insistais sur mes sentiments à leur égard. Je me tais, mais je n'oublie point.

Il y a ensuite ceux qui m'ont gratifié de leur sincère affection, qui souffrent comme moi, non seulement d’une inaction imposée, mais surtout d’une action nécessairement inefficace, et aussi mal inspirée que savamment hypocrite.

Ah ! combien de fois, chers et peu nombreux amis, nous avons parlé entre nous de tous les problèmes qui ag'itent aujourd’hui notre société, et combien de fois nous nous sommes avoué, avec un profond découragement, que l'Eglise se voit abandonnée, par sa faute, de la forte majorité des penseurs et des esprits élevés.

À vingt ans, sans doute, avec l’enthousiasme aveugle et sincère de nos âmes éprises du bien, nous avons vu dans l'Eglise la vraie incarnation de la pensée du Christ, et nous ajoutions foi aux pompeuses tirades de nos prédicateurs, qui venaient nous dire : « Vous serez les successeurs des apôtres. » Or, pour devenir les successeurs des apôtres, pour recevoir l’onction sacerdotale, nous avons passé quatre ans dans un grand séminaire, où nous avons appris les éléments de sciences vieillies, radoteuses et mortes, qui jurent dans notre société comme une arquebuse dans un arsenal moderne. Nos supérieurs n'ont apprécié parmi nous que ceux qui, doués d'une échine flexible et de vertus exclusivement passives, ont consenti à courber leur volonté, leur intellisence et leur cœur, sous la férule de leur autorité. Nous avons comprimé toutes nos facultés, imposé silence à nos révoltes intimes, refoulé toutes nos initiatives, par la seule raison que, tous les ans, il fallait faire un pas dans la hiérarchie ecclésiastique, et que tous ceux qui refusaient tant soit peu dese laisser confire, étaient impitoyablement refusés.

Puis nous avons été prêtres. Quelques-uns de nous ont

passé du séminaire dans le monde sans secousse, naturellement, sans penser qu'ils changeaient de milieu : ceux-là sont heureux comme tous les inconscients et tous les insensibles. La maison brûle : ils périront dans l'incendie sans même se réveiller.

D’autres sont entrés dans le monde avec l'espérance d’avoir un peu les coudées franches, et surtout de trouver des hommes capables de seconder, de diriger, de canaliser leurs efforts. Quelle poignante désillusion !... Ils se sont réveillés machines à sacrements, propagateurs de dévotions lucratives, vendeurs de recettes utiles, et ils n'ont vu, dans les yeux de leurs devanciers, que du scepticisme à l'endroit de leurs ardentes aspirations.

Alors ils ont dit : « À quoi bon?... Il est trop tard!... » et, avec quelques vieux bouquins pour amis, ils se sont confinés dans une petite vie inutile, découragée, inféconde.

Que voulez-vous ? Tout le monde n’a pas un tempérament qui lui permette d'assister impassible, à la perte de sa vie, à l'écroulement de ses plus chères espérances.

Je ne me sens pas le triste courage de contempler, béatement, toute ma vie, les prémisses d'un syllogisme sans avoir la force d’en tirer la conclusion. C’est moi seul qui suis responsable de ma vie, et je ne reconnais à personne le droit de se substituer à moi pour vivre à ma place. Personne ne me fera croire que le Christ puisse approuver l'inaction acceptée, : l'inutilité consentie de certains hommes, pour le simple plaisir d’obéir à des supérieurs, qui se reconnaissent et revendiquent le droit de vous faire avaler toutes les couleuvres au nom du Saint-Esprit.

Le Christ n’a parlé que de bonté; l'Eglise ne parle que d'autorité; voilà pourquoi elle se meurt. Au lieu de rapprocher les hommes, l'Eglise les désunit. Au lieu d'être l’hôpital des âmes, elle en est devenue la prison et le bagne. Au lieu de mettre sous les yeux de l'humanité le code très simple de l'Evangile : « Aimez-vous les uns les autres », elle lui montre la longue théorie des conciles et de ses anathèmes et elle dit à l'homme : « Tu peux être bon toute ta vie; situ refuses de te courber sous un seul article du dogme, fût-ce le plus petit, tu es un traître, un renégat, un hérétique, un TépProuvé. »

Et j'en arrive à cette terrifiante conclusion qui m'eût fait sourire, il y a quelques années, et qui se dresse aujourd'hui devant moi avec une implacable sévérité : L'Eglise se proclame la seule interprète authentique de la pensée du Christ; or, pour rester chrétien, il faut quitter l'Eglise.

Quel réveil pour une âme sincère et loyale qui a bâti sa vie sur le sable mouvant et qui, sans le savoir, s’est enlizée petit à petit, jusqu'au jour où, prenant conscience de son état, elle jette un cri d'alarme et appellé à son secours la partie libérée de l'humanité !

J'entrevois les sourires sceptiques et les haussements d'épaules de mes ex-confrères, j'entends leurs voix onctueuses déverser sur ma tête les plus gracieuses épithètes : fou, exalté, halluciné, dévoyé. J'entends aussi les voix glapissantes des salisseurs proclamer que mes sentiments sont plus prosaïques et moins éthérés, et qu'il faut attribuer à des motifs plus terreà-terre la raison déterminante de mon départ de l'Eglise.

Laissons dire ces professionnels de la diffamation fraternelle : je ne serai ni leur première, ni leur dernière victime. J'ai voulu simplement les démasquer parce que je sais ce dont ils sont capables.

.. Et maintenant, Ô Eglise romaine, continue à exercer ton

autorité sur les âmes qui voient encore en toi le Christ vivant à travers les siècles.

Impose tes dogmes à ceux qui chassent le doute comme une faute, et qui refusent de penser pour n'avoir point à souffrir. Cultive dans l'âme de tes prêtres la soumission aveugle, l'intolérance doctrinale et le mépris de tout ce qui n’est pas catholique. Tu creuses entre le monde et toi un immense fossé qui ne sera comblé que par l’écroulement de tes superstitions séculaires.

Tes adversaires n’ont plus à te combattre pour te détruire, ils n’ont qu’à te laisser agir : tu te charges bien désormais de ta propre destruction. Le volcan de la raison et du bon sens te recouvrira de sa lave brûlante comme jadis le Vésuve a enseveli Pompéi, et des guides apprendront par cœur une petite leçon pour montrer aux Visiteurs et aux curieux les ruines de ta hiérarchie déchue, les décombres de ta doctrine vieillie, les vestiges de ta puissante ramure, les écroulements de tes remparts démantelés.

Et l'humanité, sortant de son long rêve, s'étonnera de s'être laissé courber sous ton joug, et elle formulera toute sa science religieuse toute sa théologie nouvelle, dans ce mot qui sera le cri de l’âme humaine et qui est le mien : « Etre bon, et attendre le jugement de Dieu. »

Gabriel LEMEUNIER,

Prélre démissionnaire du diocèse de Versailles.

Le P. MOISAN,

jésuite.

Voir le Chrétien Français du 20 août 1904.

M. l'abbé FALGUIÈRE, prètre du diocèse de Perpignan.

Je ne crois plus, Monsieur l'évêque, à vos dogmes surannés, à votre morale élastique, à votre discipline autoritaire, à votre culte d’opéra-bouffe. Je m'affranchis en toute liberté de conscience etavec la plus entière sincérité. Je quitte l'Eglise, non, comme vous le pensez, pour lier mon existence à celle d'une femme aimée. Ce serait déjà louable. Mais je pars parce que mon âme franche et loyale a pris conscience de son état et a appelé à son secours la partie libérée de l'humanité !

Hélas ! ce n’est pas sans un déchirement de cœur. Je sais que des larmes amères et abondantes couleront des yeux de ma sœur aimée. Je sais que j'exaspère des parents sur l'affection desquels je pouvais compter. Je sais enfin que mes amis d'autrefois tomberont sur moi et m'accableront des vilenies les plus terribles. Je m’attends à souffrir de la part de tout ceux qui m'ont aimé. La charité chrétienne n'existe

pas pour le moment. Pour eux, mon acte de crânerie est un crime. Je les laisse dans cet état d'âme, sans rancune et surtout avec le même amour que j'ai toujours eu pour eux.

Si les circonstances bizarres de la vie me donnent les moyens de leur prouver mon dévouement, je saurai accomplir le devoir d'homme, d'ami ou dé parent.

Quant à vous, Monsieur l’évêque, continuez à vous promener en troubadour sous notre beau ciel du Roussillon.

Abandonnez les rênes du gouvernement à des vicaires généraux rageurs: envoyez les intelligences d'élite dans les montagnes et Conservez autour de vous les veules et les intrigants; distribuez force bénédictions aux enfants qui vous tendent les joues et aux belles dames qui vous sourient. Vous n'arrêterez pas la maladie de l'Eglise romaine. Elle est déjà une agonisante en France. Elle se meurt lentement. Ses adversaires n'ont plus à la combattre; elle-même s’est chargée de sa ruine.

Ainsi que l’a écrit un ancien abbé, « le volcan de la raison la recouvrira de sa lave brûlante comme jadis le Vésuve a envahi Pompéi, et des guides apprendront par cœur une petite leçon, pour montrer aux visiteurs et aux curieux les ruines de sa hiérarchie déchue, les décombres de sa doctrine vieillie, les vestiges de sa puissance ruinée, les écroulements de ses remparts démantelés. »

M. l'abbé DUPOUY, prêtre du diocèse d'Alger.

Lettre du secrétaire de l'Archevéché.

ARCHEVÉCHE Alger, le 30 août 1904.

Page 1