D'ALGER
Monsieur l'abbé,
Je ne sais si je dois vous donner ce nom, auquel vous semblez vouloir renoncer ; mais je veux vous le donner encore parce que j'espère,
Permettez-moi, néanmoins, de vous dire toute la peine que me cause votre lettre. Je ne me serais jamais attendu à ce que vous me donniez à remplir semblable mission auprès de Monseigneur l’Archevêque, et je ne puis vraiment l’accepter.
Je ne vous dirai qu'un mot : rappelez-vous les. engagements que vous avez pris devant Dieu et devant les hommes ni vous ni personne ne pouvez les rompre, ils vous lient pour l'éternité.
Je veux espérer que, réfléchissant aux conséquences épouvantables de votre détermination, vous vous arrêterez à temps. Daigne Notre Seigneur, qui vous a appelé à l'honneur de son sacerdoce, vous ouvrir les yeux, vous faire voir l’abime dans lequel vous allez tomber, afin que, vous ressaisissant, vous vous attachiez à Lui nour ne point périr.
S'il devait en être autrement, si vous deviez persister dans votre résolution, il ne nous resterait olus qu'à nous détourner et. à pleurer sur vous. Pour oi, je ne saurais, dans ce cas, avoir jamais plus de relations avec vous ni me croire obligé à vous envoyer quoi que ce soit.
Mais j'écarte cette pe:spective trop affligeante, qui ajou-: terait une immense douleur a celles déjà trop nombreuses et trop amères de la Sainte Eglise. J'aime mieux croire que vous nous resterez, que vous viendrez reprendre votre place au milieu de nous. Qui amat animaim suam perdet eam; et qui perdiderit animam suam în hoc mundo in vitam æternam custodit eam.
Dans l’attente d’une bonne réponse et de votre prochain retour, je demeure, Monsieur l’abbé, votre très humble et
très dévoué serviteur.
Th. TEISSIER.
Réponse de l’abbé Dupouy.
Paris, le 26 septembre 1904.
Monseigneur, Par l'intermédiaire de votre secrétaire général, vous m'invitez à venir reprendre ma place dans votre clergé. Je-décline cet honneur et je déclare que je veux rester dans la vie civile.
Vous minvitez à réfléchir et vous prétendez que je vais tomber dans un abîme en rompant des engagements que vous dites éternels. Non, Monseigneur, des engagements arrachés à l'ignorance et à la faiblesse intellectuelle d’un séminariste soigneusement reclus dès sa plus tendre enfance n’ont aucune valeur ni devant Dieu ni devant les hommes. J'espère même qu'un jour il y aura une loi pour poursuivre ceux qui se livrent à une pareille exploitation de l'enfance et de la super- stition des parents.
Je ne tombe pas dans un abîme. Je sors au contraire de
l'erreur, de l'hypocrisie, de la servitude et je vais à la liberté, à l'honneur, au travail.
. Votre charité paternelle veut bien m'avertir que je n’ai plus à compter sur sa bienveillance du jour où je ne servirai plus ses intérêts. Je vous remercie, Monseigneur, de cette charité qui est celle des exploiteurs et non celle des chrétiens.
Vous me citez une parole du Christ que vous n’avez jamais comprise, semble-t-il, peut-être parce qu'elle est en latin. Permettez au dernier de vos clercs de vous en donner humblement une explication. Jésus a voulu parler de celui qui aime plus son bien-être et sa position que sa conscience. Or, en sacrifiant ma position de prêtre, où je vis agréablement dans une belle sinécure, pour me jeter dans les incertitudes et les privations de la vie laïque, j'obéis à la parole de l'Evangile. C’est comme si le Christ avait dit: « Celui qui préfère l'assiette au beurre à sa conscience perdra la véritable vie. » Je vous demande pardon, Monseigneur, de cette comparaison un peu trop famillière peut-être, mais c’est pour vous faire comprendre que celui de nous deux qui, à cette heure, risque quelque chose pour sa foi, ce n’est pas vous dans votre splendide palais épiscopal, mais moi, infortuné pèlerin, à la recherche d’un morceau de pain honnêtement gagné à la sueur de mon front.
Veuillez donc, Monseigneur, accepter ma démission bien définitive et agréer mes civilités.
A. Dupouy, ex-curé d’Isserville.
M. l'abbé VALAISE,
prêtre du diocèse de Soissons.
J'ai le regret de vous envoyer ma démission de desservant de la succursale de Baulne-en-Brie. Je renonce, en même temps, à mes fonctions sacerdotales, qui — j'ai eu la douleur de le constater depuis longtemps — sont inconciliables avec ma dignité d'homme et mes sentiments de républicain...
M. l'abbé BORY.
Sous cetitre: « Vif incident dans une église », l'Echo | de Paris a publié le récit suivant :
Saint-Etienne, 4 octobre 1904.
Il vient de se produire à l’église de Chamalières (Haute- Loire) un incident qui est très commenté.
Dimanche, M. Pontvianne, curé de la localité, venait de terminer son sermon, lorsque son vicaire, l'abbé Bory, lui succéda dans la chaire et, jetant son surplis, cria aux fidèles qu’il était l'objet de persécutions acharnées depuis qu'on le savait républicain. C’est à ses opinions qu'il devait, ajoutait-il, d'être envoyé en disgrâce dans un village perdu dans la mon- : tagne. Faisant allusion au sermon du curé, il invita les paroissiens à ne pas se rendre au pèlerinage du Puy, qui, disait-il, n’était bon qu’à leur soutirer de l'argent. Il protesta enfin contre l'exploitation des fidèles par les prêtres et termina en criant : « Vive la République ! » Des applaudissements retentirent dans l’église. NES
M. Bory, originaire de Craponne, âgé de trente-sept ans,
était devenu l'ami de l'instituteur et de M. Berger, maire
radical de Vorez. Ces relations furent la cause de sa disgrâce.
M. l'abbé GUÉRINEAU, | prêtre du diocèse de La Rochelle.
Monseigneur, J'ai l'honneur de vous adresser ma démission de desservant des communes de Saint-Georges de Longuepierre, Nuaïllé et
Blanzay.
Nombreuses sont, Monseigneur, les raisons qui me dictent
cette grave détermination. D'abord — et surtout — la voix de ma conscience s'est fait entendre, ma foi s’est épurée;
ensuite, les belles illusions de ma jeunesse se sont, hélas! une à une envolées comme au vent les feuilles mortes; enfin,
la bonne vie commune faite d'affection, de travail et de con-
fiance réciproque m'attire et me sourit.
Dois-je le dire, Monseigneur? Comme, après l'orage, la
brise dissipe les derniers nuages et rend le ciel serein, vos
paroles recueillies, il y a un an, lors de la visite que j'ai dû
faire à Votre Grandeur, ont chassé mes dernières craintes,
dissipé mes derniers soupçons, et rasséréné mon âme. Je ne - crois pas non plus au fu es sacerdos in æternum cet épouvantail des temps anciens. Ces engagements dits solennels
ont été conclus, de ma part, d’une façon trop inconsciente !
. Aussi, je remets mes humbles galons pour rentrer tout sim-
plement dans le rang.
D'ailleurs, Monseigneur, l'histoire de ma vocation est l’his-
toire de la plupart des prêtres : elle est née d’un sentiment exagéré de piété filiale.
Il ne me souvient pas, Monseigneur, d'avoir, dans le cours
= de mon existence, cherché à faire volontairement de la peine à qui que ce soit. Donc, veuillez me pardonner si j'ai pu con-
trister votre cœur d'évèque. Ma pensée et mon désir sont loin du scandale, Dieu m’en est témoin! Ceux qui me con-
naissent peu pourront m'accuser de faiblesse, c'est leur
affaire; ceux qui avec moi ont eu des rapports d'amis, savent qui je suis et qui je veux rester.
Assurément, ce n’est pas sans une certaine émotion que je
brise avec de vieilles habitudes. 11 me faut marcher sur mon
cœur et faire pleurer peut-être des sœurs, des frères et des amis. Mais le devoir parle, l'honnêteté commande; or, la conscience doit primer toutes les affections.
Savez-vous, Monseigneur, combien, dans votre haut clergé surtout, la délation, l'hy pocrisie et le mensonge sont en honneur ? La charité, en ce qui me concerne, me défend de faire des personnalités et de citer des noms. Si, vraiment, vos collaborateurs croient en la doctrine du Maître, quelle expression pourra qualifier leurs actes!
Soyez assuré, Monseigneur, que, du fait de ma rupture, je. ne deviens pas un incroyant, un impie. Ma foi, au contraire, reste très vive et ma confiance èn Dieu très grande.
Sans doute, je laisse une vie insouciante et tranquille pour aller vers l'incertain ; mais ne quittai-je pas la servitude pour voler vers la liberté chrétienne: De plus, n'aurai-je pas, maintenant, la faculté de penser à ma guise et l'avantage : d'exprimer, au besoin, mon opinion PErSOntelE sur le régime politique actuel ?
Vous ne l'ignorez point, Monseigneur, Dieu n ’abandonne pas ceux qui se confient en lui. C’est aussi de lui seul que j'attends mon jugement. Le jugement des hommes m’importe peu. ;
Daïgnez, Monseigneur, agréer l'hommage de mon profond respect.