CONSÉCRATION DE M. GŒRUNG | A SAINT-MARTIN-DE-BOUBAUX (LOZÈRE
le 5 septembre 19017.
Saint-Martin de Boubaux est un petit village caché au
fond d’une vallée étroite et ombragée des hautes Cévennes.
D'habitude, il est paisible et, dans la semaine, les maisons sont closes, le village semble dormir.
Pourquoi le 5 séptembre y a-t-il sur la petite place du village une animation insolite ? Pourquoi y trouve-t-on réunis des hommes de toutes les classes et de presque toutes les Opinions ? des pauvres et des riches, des jeunes et des vieux, des protestants et des catholiques ? Parce qu’on va consacrer au ministère évangélique dans le temple, le futur pasteur que la paroisse s’est choisi : M. Gœrung ; parce que le séermon de consécration sera prononcé par M. le pasteur Bourrier, le distingué directeur du Chrétien Français; et cette grande foule est venue parce qu’elle a appris que le consacrant et le consacré portaient tous deux, il y a dix ans à peine, la soutane du prêtre romain : et tous veulent voir ces deux hommes et ils veulent savoir à la suite de quelle crise
|: de pensée ils sont venus à la liberté protestante.
Quatorze pasteurs de toutes les nuances ecclésiastiques (1) avaient tenu à entourer de leurs sympathies le nouveau venu
… dans les Cévennes, et à dire à M. Bourrier toute l'admiration
(1) C’étaient MM. les pasteurs Thérond, de Saint-Étienne-Vallée - Française, président du Consistoire de Saint-Germain-de-Calberte ; Baldy, de Moissac-Saint-Romans ; Jouanen, de Saint-Martin-de- Lansusele ; Rau, de Saint-André-de-Lanèze ; Guyonnaud, de Saint- Frezal; F. Martin, du Pompidou; Canonge, de Barre; Issarte, de Cassagnas; J. Martin, de La Grand’Combe; Gervais, de Tonneins ; Robert, de Pons ; Vidalot, de Roquedur, ancien prêtre ; Lamarche,
. de Négrepelisse, et Em. Rauzier, de Collet-de-Dèze. Assistaient à
Ja cérémonie comme auditeurs : MM. les pasteurs Liotard, de La Vernarède, et Roustain, de Saint-Christol-lès-Alais.
que leur inspiraient sa personne et son œuvre. M. Martin du Pompidou a commencé le service par l’invocation du nom de Dieu et la lecture de quelques passages des Epîtres, puis … M. Lamarche fait monter vers Dieu l'expression émue de notre reconnaissance. Enfin, M. Bourrier monte en chaire. Prenant pour texte une parole de l’apôtre saint Paul (aux Philippiens, ch. 11, ver. 14), il déroule devant nous simplement, sans recherche oratoire, mais d’une façon saisissante et émouvante, l'enfer du prêtre romain dont la conscience réveillée a parlé. « Ce sont les choses passées, dit-il à M. Gæœrung, oublions, mais désormais marchons, courons vers ce qui est à venir. »
Après la consécration selon le formulaire de Genève et une ardente prière de M. le pasteur Thérond, président du Consistoire de Saint-Germain-de-Calberte, M. Gœrung vient nous dire pourquoi il a tant tardé de sortir de l'Eglise . romaine alors que depuis longtemps sa conscience s'était révoltée. Sa vieille mère, une sainte femme qu'il aimait par tout ce qu'il avait de meilleur en lui, serait morte de son évasion et
il avait attendu. Mais aujourd'hui il est sorti de son pays et
de son parentage, et il est joyeux de pouvoir se consacrer désormais au service de son Maître dans toute la liberté de son âme. Je ne résume pas, je n’analyse pas les paroles qui ont été dites : le Chrélien Français les publiera sans doute. et, tous, nous en ferons une seconde fois notre profit Mais … l'immense foule qui se pressait dans le vaste temple de Saint- Martin, par son recueillement, par son émotion et parfois . même par ses larmes, a prouvé qu’elle comprenait le drame s d’une conscience qui se réveille. 33 Au banquet fraternel qui a suivi, beaucoup de toasts ont ne été portés : toast aux prêtres romains qui souffrent de leur esclavage, toast à l'œuvre bénie dirigée si vaillamment par
M. Bourrier, toast à l'union entre les deux fractions de
l'Eglise réformée.
Les différentes couleurs ecclésiastiques et dogmatiques des pasteurs présents s’harmonisaient bien. C'était l'union, l'union de l'Esprit par le bien de la paix, on se sentait frères. Et le soir en gravissant la montagne qui me ramenait chez moi, je me disais qu'il faudrait beaucoup de réunions comme celle-là pour hâter l'union entre les frères de la famille pro …
Ent te
Le
testante; on se voit, bien des malentendus disparaissent devant l’œuvre commune à accomplir. Et qu'il me soit per- … mis en terminant de remercier, au nom de tous, le directeur L du Chrétien Français pour tout le bien qu'il nous a fait. Et quant à cette phalange héroïque d'évadés qui sont ses enfants Spirituels et qu'il a amenés à nous, nous ne pouvions que les admirer de loin. Mais aujourd'hui que nous en nn avons vu quelques-uns, qu'ils nous ont dit ce qu'ils étaient et ce qu'ils voulaient, nous faisons plus : nous les aimons !
E. RAUZIER, pasteur.
Fa Discours de M. Bourrier.
Oubliant ce qui est derrière, me portant vers ce qui est devant, je cours vers le but pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ.
(PHILIP., II, 14.) sf
Mes Frères,
> Il est vraiment extraordinaire le spectacle qu'offre - votre église en ce ‘jour. Pour en trouver un semblable, il faudrait remonter de plusieurs siècles en arrière, à . ces époques glorieuses de la Réforme, où chaque se- “ maine, presque chaque jour, apportait la nouvelle d'une - conquête de l'Evangile dans les rangs du clergé ou … sous les voûtes de ses monastères. Marchons-nous à - - une nouvelle Réforme? Dans nos jours de froideur et de scepticisme, le souffle puissant de l'Esprit va-t-il encore une fois passer sur nos sépulcres et leurs oss2ments blanchis, pour faire revivre des cadavres et nous donner une nouvelle vie religieuse ?
- Nous vivons dans des temps étranges, des symp- tômes opposés autorisent à la fois tous les optimismes et tous les pessimismes. Quoi qu’il en soit, si j'évoque
ces glorieux souvenirs dans cette humble église, suspendue aux flancs des montagnes des Cévennes, c'est pour m'excuser, du moins à mes propres yeux, de me voir dans cette chaire parmi tant de vénérés collègues plus autorisés que moi pour parler à un converti des grandeurs et des devoirs qu'impose la charge pasto- : rale. Dans cette charge, je ne suis encore moi-même qu’un néophyte, je le reconnais, mais la cérémonie, ainsi organisée par vous, chers collègues, n'en sera que plus éloquente par les circonstances mêmes que vous avez voulu lui donner.
C'est pour ces raisons que j'ai accepté la mission que j'accomplis ; et, pour ces raisons encore, j'ai cru. que je ne pouvais mieux choisir pour texte que ces paroles de saint Paul, qui fut lui aussi un évadé : Oubliant ce qui est en arrière, me portant vers ce qui est devant, je cours vers le but pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en J.-C.
Pour venir à l'Evangile, une triple barrière se dressait devant nous : l'Eglise, la famille, le monde. Nous avons marché sur notre cœur et nous sommes venus.
L'Eglise, elle fut pleine de douceur et de charmes pour notre pieuse enfance. De bonne heure, sur les genoux d’une mère, nous apprimes à bégayer les doux noms de Jésus et de Marie. Plus tard, dans le sanctuaire, comme des chérubins autour de l'autel, nous avons balancé les encensoirs dorés et fait tourbillonner les nuages d’encens parmi l'harmonie des cantiques. Plus tard encore, dans les séminaires, nous avons
- connu les bruyantes récréations et les joyeux éclats de rire qui s'harmonisent si bien avec une conscience pure - ct une jeunesse laborieuse. Nous avons connu les charmes de l'amitié, ses douces camaraderies, l'inti- . mité de maîtres vénérés qui, nous apprenant à travailler … età prier, ne dédaignaient pas de se faire petits pour = jouer avec nous. Nous avons alors connu des vertus humbles et cachées, auxquelles notre reconnaissance saura toujours rendre un hommage ému.
Et nous grandissions, joyeux et purs, derrière les hautes murailles sacrées où tout suffisait à notre bonheur. Comme Joas à Athalie, nous aurions répondu à l'indiscret qui serait venu nous parler d'autres plaisirs et d'autres horizons :
… Ainsi, nous sommes arrivés au sacerdoce, où nous avons trouvé une position honorable et aisée : la chau-
mneurs, notre travail n'était pas lourd; notre table, ns être copieuse, était agréable et peut-être enviée: notre intérieur était tout à la paix et exempt des soucis de la vie et des incertitudes de l'avenir. Nous avons
qui nous entouraient. Nous étions leur orgueil et la couronne de leur vie. Et nous avons dû briser leurs rèves de bonheur, peut-être les faire pleurer! Quelle angoisse pour un fils: faire pleurer ceux pour lesquels on :! 12,
on a rêvé un idéal de félicité et de paix, une longue et heureuse vieillesse, en quelque sorte un retour à l’enfance, afin d’avoir la joie, à notre tour, de leur prodiguer des soins paternels.
Un jour, nous avons dù briser ce doux rêve et nous séparer de ces êtres chéris, séparation d'autant plus douloureuse que, toujours cruelle dans ses anathèmes, l'Eglise la prétend éternelle. C'est pour ce monde et pour l’autre, Ô mère, que tu dis à ce fils un adieu éternel ! — Ainsi parle-t-elle à cette mère pour la consoler.
Et le monde, à son tour, noùs chargeait de ses malédictions. Il nous jetait à la face ses plus ignominieuses injures : Apostat, renégat, parjure, Judas! Peu importe l'acte de sincérité qui inspirait et guidait notre sacrifice! Pour le monde, la sincérité ne compte pas; la conscience, il la foule aux pieds, son admiration est toute pour les menteurs et les hypocrites. Et alors, incapable de comprendre le noble motif qui nous relevait à nos propres yeux, il prononçait un mot sous lequel il croyait nous écraser et qui ne fait que révéler la bassesse de ses sentiments et de ses pensées. Il nous a appelés : « Vendus! »
Nous avons haussé les épaules, et nous avons marché devant nous.
Pour excuser ceux qui sont passés du catholicisme au protestantisme, j'ai entendu murmurer bien souvent : « Après tout, la différence est peu de chose, ils ont rejeté le Pape et mis la Bible à la place, voilà
tout! » S'il en est qui se payent de cette substitution,
pour moi, je le proclame hardiment, ce n’est pas pour si peu de chose que j'ai tout quitté, que j’ai broyé mon cœur et coupé ma vie en deux moitiés éternellement ennemies.
Pour moi, plus grande était la différence, infinie reste la distance. Je suis demeuré croyant et chrétien ; mais mon Dieu n'est plus le même Dieu; mon Christ n'est plus le même Christ.
Qu'’elles soient catholiques ou protestantes, arrière ces dévotions sanguinaires et barbares. qui ne révèlent qu'un Dieu altéré de sang et de vengeance, pour qui la
… justice et la pitié ne sont qu’une ironie, sinon un blas-
phème. Tel était le Dieu que j'ai jadis adoré et connu dans l'Eglise romaine, et contre lequel se révolte tout ce qu'il y a de noble, de saint et de généreux dans mon âme. Arrière ce Dieu qui fait massacrer des peuples entiers et qui respire avec bonheur l'odeur du sang humain, comme le Sultan qui apprend avec joie que les rivières de son empire sont rouges du sang des Arméniens ! Arrière ce Dieu qui, tous les matins, sur l'autel, voit couler le sang de son Fils et qui l’immolera encore tous les jours et pendant des siècles, sa colère n'étant jamais assouvie ! Arrière ce Dieu qui, du haut du ciel, voit de jeunes. moines, des vierges délicates torturer leur corps dans les privations de la faim et déchirer leur
… chair sous les lanières des disciplines, heureux de voir
souffrir ces pauvres êtres qui se croient ses enfants! Arrière ce Dieu qui emprisonne dans les cloitres la … jeunesse, la santé, la beauté pour les anéantir dans les stérilités d’une contemplation maladive !
Ce Dieu n’est plus le nôtre. Il n’est plus notre Dieu, celui qui s'enveloppe d’énigmes et de mystères, qui parle pour ne pas se faire comprendre, qui $e révèle dans la Bible mais pour quelques initiés seulement, de sorte que ce n’est plus la voix de mon Dieu que j'entends, mais celle du Pape, du Curé, du Directeur. Il n'est plus notre Dieu, celui qui m'a donné la raison pour me con- :
duire et qui commence par la mépriser et la fouler aux pieds dès qu'il s’agit de sa Parole, me répétant sans cesse : « Mystère, mystère ! Prenez garde, ne réfléchissez pas, n'examinez pas, ne raisonnez pas, vous perdriez la foi! »
Ce Dieu-là n’est plus mon Dieu, puisqu'il ne m’apparaît jamais qu'à travers des vicaires et quels vicaires ! Les crimes d’un Borgia ne lui répugnent pas; un : Jules II chargeant, le glaive à la main, à la tête d’un escadron de cavalerie ; voilà ses représentants !
Je ne puis plus comprendre Dieu que comme Père, et je cherche en vain mon Père céleste dans cette divinité qui se dérobe toujours à mes intimités filiales, de sorte que, quand je veux épancher mon cœur meurtri dans le sien, je ne trouve plus qu'un moine que j'appelle « Mon Révérend Père », un confesseur auquel je dois dire: « Mon Père, pardonnez-moi! », un Pape aux pieds duquel je ne puis parler qu’à genoux en lui disant: « Très Saint-Père! »
Et que dirai-je du Christ que l’on m'a appris à connaître dans mon enfance ? Non, ce n'était pas le Christ de l'Evangile, mais je ne sais quelle divinité paienne élaborée par les subtilités d'une théologie bizarre, dans des disputes séculaires et trop souvent souillées de sang humain et de ruses mensongères. C'était le Christ du dogme. On m'apprenait des subtilités étranges ; on me faisait distinguer des hypostases et des natures, des unités de personne et des pluralités de nature, démonstrations transcendantes qui prétendaient élever le Christ pour le perdre dans les nuages de la métaphysique.
Ce n'était pas le Christ de la conscience. Si parfois ma conscience parlait; on m'apprenait à étouffer cette voix, comme étant celle de l’orgueil, Et si elle parlait
encore, on me disait: « Prenez garde ! Satan se déguise parfois en ange de lumière! »
Ce n'était pas le Christ de la croix, car la vertu de cette croix a été accaparée par les caprices ou les ignorances d'un confesseur, les incertitudes d’une expiation humaine. On me disait bien que le sacrifice de la messe est le même que celui de la croix, mais il me restait toujours un doute lorsque je voyais la gratuité du Calvaire à côté du tarif de la messe.
Ce Christ, que l’on m'avait enseigné, c'était celui du tabernacle, un Dieu qui se matérialise dans les mains du prêtre, et qui devient à l'autel le « divin prisonnier d'amour » subissant toutes les injures de sa prison, l'obscurité et la privation d'air, jusqu'à se laisser dévorer par les envahissements de la moisissure.
Et si mon esprit révolté cherchait ailleurs une autre expression de mon Sauveur, on n'avait plus à me montrer que les exhibitions anatomiques et grotesques d'un Sacré-Cœur, rêve impie et absurde d’une visionnaire hystérique.
L'heure vint où tout se révolta en moi: le cœur etla raison. Alors on faisait appel à la volonté, il fallait se soumettre et dire : « Tais-toi, orgueilleuse raison, tu dois te soumettre et renoncer à comprendre. » Et pour legitimer cette prétention on me répétait deux maximes qui résument à elles seules tout le romanisme.
On me disait: « Hors de l'Eglise pas de salut! » Jean Huss, le pieux et doux Jean Huss, brülé sur le bûcher comme hérétique, jamais de salut pour lui! Jeanne d'Arc, la vierge si pure de Domrémy, brûlée comme hérétique sorcière, relapse, elle aussi éternellement hors du salut !
On me disait encore : Ubi Petrus, ibi Ecclesia, ce
qui signifie : «Là où est le Pape, là est l'Eglise. » Or, le
Pape je ne le voyais jamais que là où n'a pas voulu être le Christ. Quand la Pologne était écrasée par la Russie, avec qui était donc le Pape? Avec les écraseurs, avec les plus forts. Quand l'Irlande était opprimée par l'Angleterre, avec qui était le Pape? Avec les oppresseurs, avec les plus forts. Quand les Arméniens étaient massacrés par les soldats du Sultan, avec qui était le Pape? Avec les massacreurs, avec les plus forts. Dans l'Evangile, on voit toujours le Christ avec les petits et les faibles, avec les persécutés. Et l’on vient dire : « Soyez avec le Pape, avec les forts. 5 Non, ce Christ n'était plus le nôtre, ce Dieu n'était plus notre Dieu. Nous sommes sortis de cette Eglise, non pour une légère différence, mais parce que cette différence était si grande que nous aurions été les apostats et les renégats de la conscience. Voilà ce que nous laissons derrière nous.
Et maintenant ce qui est devant nous, c'est la « vocation céleste de Dieu en J.-C. ». Comme les apôtres sur le Thabor, nous ne voyons plus que J.-C., tout le reste a disparu.
Plus d'intermédiaires désormais, ni dans le ciel pour intercéder, ni sur la terre pour pontifier. Notre Dieu se définit dans un mot sublime qui dit plus que toutes les. théologies humaines : c’est le Père qui est dans les cieux, et un Père plein de miséricorde et d'amour, qui connait la faiblesse et la misère de sa créature et qui se penche avec plus d'amour encore pour écouter sa prière, lui parler, la bénir et la consoler. Désormais,
moune LES CONSÉCRATIONS — LES DISCOURS 215:
l’eau bénite ne sert de rien; l’opus operatum n'a plus " aucune valeur là où il y a le cœur. Ce que Dieu veut Fe c'èst le cœur. Et quand il a le cœur il a tout, car le À cœur c’est le meilleur de l’homme.
Devant nous se dresse solitaire cette croix qui a conquis le cœur de l’homme. Sur cette croix Jésus-Christ, ss ie Fils unique de Dieu, celui qui nous a révélé la paterà nité divine en nous faisant goûter les douceurs et la paix de son pardon.
Et ce Christ désormais demeure tout notre Credo, toute notre foi, toute notre loi, toute notre espérance, à C’est lui que nous prêchons, lui crucifié. Sa croix, sa
couronne d'épines, son côté ouvert le rendent plus aimable encore. C’est là toute notre science, nous nous glorifions dans la croix de Jésus-Christ. C’est lui qui est notre idéal, notre modèle, notre maître. Nous avons l'ambition de vivre comme il a vécu, de pouvoir dire avec l’apôtre : « Ce n'est plus moi, c’est Christ qui vit en moi. »
Voilà le Christ que nous prèchons, il n'a plus rien de commun avec celui que nous avons présenté autrefois à l'adoration des peuples. Celui-ci, nous pouvons ladorer sans idolâtrie, il n’a rien de nos superstitions passées, car il n’a plus rien de charnel, C’est dans l’ardeur et la sincérité de notre Âme que nous pouvons nous prosterner à ses pieds et lui dire : & Mon Sauveur et mon Dieu! »
Et nous ne voulons pas seulement le faire connaître, nous voulons surtout le faire régner. Son joug est suave,
. son fardeau est léger. À sa suite, il ne demande pas le sacrifice de la raison, mais seulement celui de l’orgucil.
On quitte tout pour le suivre, mais en quittant tout on
trouve tout. C'est sans doute la croix qu'il faut porter
et la croix tous les jours. Mais cette croix, il l'a portée le premier.
L'amour d’ailleurs n’est-il pas là pour changer en douceur ce qui n’était qu'amertume? Ah! combien nous voudrions le faire aimer ce Christ qui nous a révélé dans notre humanité les splendeurs de la beauté divine. L’aimer, c’est tout le secret de notre foi, c’est la force de notre vie chrétienne, le miracle de notre vie transformée. La communication de ce feu divin qu’il est venu apporter sur la terre, telle est la mission de notre apostolat. s
Voilà pourquoi nous lisons sans cesse son Evangile et nous nous pénétrons de plus en plus de sa parole, . parce qu'il est le centre de notre culte comme de notre
vie religieuse. Par son esprit, nous voulons le faire ‘régner dans les cœurs et ensuite dans le monde, qui ne sera sauvé que par lui.
Sa Justice doit régner et créer une humanité nouvelle qui réalisera sur cette terre un royaume de paix et de fraternité, Sa Pitié doit former nos cœurs à la conception de ce royaume et surtout à sa réalisation. Son Sacrifice doit nous apprendre à vivre et surtout à mourir, dissipant les illusions qui nous avaient trompés en nous montrant le bonheur dans les satisfactions de l’égoisme, Voilà la mission qui est devant nous; c’est vers elle que Dieu nous appelle en Jésus-Christ.
Devant vous encore, l'Eglise Réformée de France, c’est elle que vous avez choisie, Elle n’a pas la prétention de se croire parfaite, ce n’est pas elle qui lancera l'anathème à toutes les autres Eglises et qui dira : « Hors
de moi, pas de salut! » Elle est plus humble et plus modeste et, par là même, plus digne de son chef,
Jésus-Christ.
On nous à appris, jadis, que la véritable Eglise a certaines notes qui la distinguent des fausses Eglises. Usant de la même théologie, je pourrais dire aujourd'hui de l'Eglise réformée de France qu'elle possède ces notes bien mieux que celle qui les a inventées pour s'en faire un trophée.
Elle est une, car elle n'excommunie pas et elle reconnaît un frère partout où s'incarne à un degré quelconque l'esprit de Jésus-Christ.
Elle est sainte, car toute sa hiérarchie consiste dans limitation de J.-C. Le plus grand chrétien est celui qui s'est approché le plus près de son Maître en réalisant son idéal.
Elle est catholique, car parmi les religions qui montent — ne parlons pas des autres — elle réalise l'idéal vers lequel tendent de plus en plus toutes les autres Eglises : la fraternité des hommes sous la paternité de Dieu. Sur ce sommet doivent se rencontrer et s’unifier
- un jour tous les sacerdoces.
Elle est apostolique, car elle ne reconnaît d’autres canons et d’autres encycliques que les écrits des apôtres, seuls interprètes authentiques de la prédication de Jésus.
Elle n’est pas romaine, car elle a payé avec le sang
de ses martyrs l’honneur de se dire et d’être, en effet,
une Eglise française.
Telle est l'Eglise qui est devant vous.
Cette Eglise, mon cher collègue, sera pour vous cette modeste paroisse de Saint-Martin-de-Boubaux, Nous sommes ici en pleines Cévennes, sur la terre des martyrs. C’est le pays de la Bible, cette Bible que vous, mes frères, avez trouvée dans votre berceau et que nous avons connue, nous, affreusement défigurée et falsifiée
par une tradition corrompue et une théologie menteuse. Ici, les mœurs sont encore simples et patriarcales ; on respire, dans ces montagnes, sur les cimes ensoleillées et dans ces vallées peuplées de châtaigniers, la bonne odeur de Jésus-Christ. De même on répétait autrefois, en pénétrant dans les catacombes romaines : « Ici, nous ne sommes plus en terre païenne, c'est le pays du Christ. »
Il fut un temps où le rêve suprême de notre orgueil sacerdotal fut peut-être de porter une crosse et une mître et d'exercer un pouvoir épiscopal. Je confesse que ce rêve, plus que jamais aujourd’hui, est loin de mon ambition. Savez-vous quel serait mon orgueil ?
En parcourant la liste des forçats pour la foi, j'ai trois fois retrouvé le nom de ma famille sur ces listes de héros. Parmi les glorieux réfugiés de la Révocation, j'ai encore retrouvé ce même nom avec ceux qui allaient à une cité étrangère demander le droit de bourgeoisie. Et toujours ces glorieux persécutés venaient de ces mêmes montagnes et du même village, berceau
de ma famille. J'ai eu l’espoir que peut-être mes pères
avaient été de cette race des confesseurs de la foi, et mon orgueil serait aujourd’hui de pouvoir me dire qu’en renonçant aux superstitions de Rome, je n'ai fait que rentrer dans l'Eglise de mes aïeux.
Ici d’ailleurs, mon cher collègue, il convenait que l’un d’entre nous fût à cette place même où jadis les prêtres furent les promoteurs d’une persécution sanglante et les docteurs de l’apostasie. À quelques heures d'ici, derrière ces rochers, l'abbé Du Chayla avait transformé son presbytère en une affreuse prison d'où l'on ne sortait qu'’apostat ou martyr. Les camisards exaspérés répondirent au mousquet par le mousquet,
Se