‹ Ceux qui s'en vont, 1895-1904Chapitre 36 sur 48 · DANS L'ÉGLISE DE PASSY (PARIS · texte numérisé non relu

DANS L'ÉGLISE DE PASSY (PARIS

le IT mai 1902.

Notre âme s’est échappée, comme l'oiseau du filet de l’oiseleur. Le filet a été rompu et nous avons été libres.

(Ps., cxxIv, 7.)

Mes Frères,

Dans la catastrophe qui engloutit Israël, le temple ne 3 fut plus qu’une ruine. Mais le peuple de Dieu ne périt

pas et le temple fut rebâti. Alors les pèlerins venaient

chaque année dans la ville sainte pour chanter la joie "

de leur délivrance. Et ils aimaient à comparer le temps de leur captivité aux efforts d’un petit oiseau qui a été

enveloppé par le filet de l’oiseleur et qui cherche en vain à se dégager. Mais une main libératrice est intervenue, elle a coupé les mailles du filet et l’oiseau s’est élevé dans les espaces infinis de la liberté.

Telle est, mes frères, l'image que nous aimons à emprunter au psalmiste pour célébrer à notre tour la joie de notre délivrance. Aussi faibles que ce petit oiseau, nous avons connu l'esclavage du filet de l’oiseleur. Cet oiseleur, maître incomparable dans l’art de réduire en captivité et de couper les ailes, il n’est pas . nécessaire de le nommer. Nous le connaissons tous et nous ne le connaissons que trop. Ces captifs, qui ont échappé aux mailles redoutables de son filet, vous les avez devant vous.

Celui qui est dans cette chaire et celui qui est au pied de cette chaire sont deux pèlerins qui viennent chanter avec vous la joie de leur délivrance. Et s'ils élèvent la voix en ce jour, ce n’est point pour maudire l'oiseleur, croyez-le bien, car son filet était doux, et des fleurs habilement parsemées dans ses nœuds faisaient oublier l'esclavage de ses fils. Mais la main invisible qui a brisé les liens mérite un chant d’actions de grâces. Tel est le sujet pour lequel nous élevons la voix.

Mon cher collègue,

Ce n'est pas pour nous que nous sommes ici.

Oublions-nous un instant. Ne voyons que Dieu devant nous et autour de nous des frères. Notre Dieu ne demande que notre reconnaissance, nos frères ne demandent qu’à partager notre joie. Joie et reconnaissance, c'est déjà bien beau pour une fête, pourquoi mêlerionsnous à ces beaux sentiments des paroles d'amertume ?

. Si donc je vais parler d’un filet, c’est pour dire que ce

filet était puissant, parce qu'il était doux. Et si je parle. d’une rupture, c’est pour dire combien elle a été adoucie par la puissance du libérateur.

Ce filet nous a imposé un premier joug, celui de l’obéissance. On s’imagine parfois dans le monde que l'obéissance est un joug dur et amer, une chaîne lourde et pesante. On se la représente volontiers comme une violence quiempoisonne toutes les joies et qui obscurcit de ses nuages noirs les jours les plus purs. 7

C'est là une erreur, du moins pour le bon prêtre. Son joug est suave et son fardeau est léger. Ils sont nombreux dans les cloîtres, les moines heureux d'obéir et d'ab-

diquer toute volonté propre. Plus nombreux encore dans le clergé sont ceux qui dans toutes leurs difficultés et

à travers tous les doutes ne cherchent que la voie de l'obéissance. Et après les hésitations et les plus grands troubles, ceux-là retrouvent toujours le calme et la paix. de la conscience parce qu'ils peuvent se dire: « J'ai obéi. » de

D'ailleurs, ces supérieurs — permettez-nous de le : proclamer, c'est un besoin de notre cœur — étaient pour nous doux, bons, paternels. S'il y a des exceptions : je crois que ce ne sont que des exceptions. Si vous avez

entendu parfois des protestations violentes et aigries, =

c'est que la voix qu'inspire la colère fait plus de bruit . que celle qui bénit. Mais pour vous, cher collègue, . comme pour moi, il nous est permis de dire aujourd'hui que ce mot si souvent employé dans le langage ecclésiastique « mon père » exprime à la lettre les senti-

. ments d'un cœur qui connaît toutes les douceurs de la paternité ecclésiastique.

Et ce que je dis de la discipline, il est encore plus facile de le dire du dogme et de la foi, Il est si doux de s'endormir sur l'oreiller de l’obéissance et de répondre aux questions importunes : «Ce que je crois, allez le demander à Rome. »

Ne soyez donc pas surpris, mes frères, si je vous répète encore une fois que le filet de l’oiseleur était pour nous rempli de douceur. Volontiers nous aurions alors souscrit à cette parole d’un moine célèbre : « L'obéissance, c'est la nourriture des saints. » Ce moine qui parlait ainsi s'appelait François d'Assise.

Une autre chaîne c’est le Bréviaire. Nous avions contracté l'obligation de le réciter tous les jours. Une heure de psaumes, de leçons, d’antiennes et d'hymnes en latin, cela semble une obligation insipide, et pourtant combien rigoureuse puisqu'il suffit de l’omission de quelques lignes pour constituer un péché mortel.

Mais ces prières sont si belles, ces cantiques si pieux, ces citations si admirablement choisies ! Que de trésors dans ce livre qui a puisé aux sources les plus pures de la foi et dans ces siècles où l’on priait dans les catacombes, et où l’on savait monter sur les échafauds.

Et puis, l'aliment le plus riche du Bréviaire c’est la Bible. Le Psautier y passe tout entier dans une semaine. La Bible, dans ses parties principales, y occupe les phases diverses de l’année liturgique. Quel ennui pouvait apporter la monotonie de ces psaumes dont le refrain répète toujours le même sentiment, cet élan du cœur dont on a dit avec éloquence : « L'amour n’a qu'un mot, en le redisant toujours il ne le répète jamais » P Unetroisième obligation, une troisième maille de ce

filet, c'était le célibat. En présence de cette obligation j'ai toujours rencontré deux catégories de prêtres, ceux qui le maudissent, et ceux qui le bénissent. Vous avez plutôt entendu les premiers, soit parce qu'ils criaient plus fort, soit parce que le scandale leur apportait souvent le puissant écho de la renommée.

Mais la voix de ceux qui bénissent mérite aussi d’être écoutée. Ils ont tort sans doute, mais peu importe! ils sont heureux et leur voix n’en est que plus éloquente en faveur du lien dont ils proclament les douceurs. Ils sont des victimes héroïques, car ils croient réaliser la parole de cet apôtre qui exhortait les chrétiens de son temps à faire de leur corps une « hostie vivante ». Et s'ils sont sur la croix, ils invoquent encore cette autre parole qui semble les rapprocher davantage du Christ puisqu'ils ont « crucifié la chair avec ses désirs. » C'est ainsi qu'ils s’imaginent dans leur sacrifice être les objets d’une faveur spéciale du Ciel parce qu'ils sont de ce petit nombre « auxquels il a été donné de comprendre ».

Enfin la quatrième loi qui pesait sur nous, c'était le ministère des âmes. Nous étions pasteurs, nous avions charge d’âmes. Il faut avoir été prêtre pour comprendre l'intimité et la douceur qui, dans l'Eglise catholique, lient un curé à son troupeau.

Il faut dire que dans le système catholique le prêtre est tout pour ses fidèles. C’est lui qui donne la vie spirituelle, c'est lui qui ouvre le ciel, c'est lui qui efface les péchés, c’est lui qui fait descendre Dieu sur l'autel, c’est lui qui porte le Christ dans ses mains et qui le donne aux fidèles.

Et si le prêtre est tout pour le troupeau, on peut ajouter que le troupeau est tout pour le pasteur. Cet homme n’a pas de famille, sa maison est vide et soli-

Page 1