‹ Ceux qui s'en vont, 1895-1904Chapitre 39 sur 48 · CONSÉCRATION DE M. DUMONT · texte numérisé non relu

CONSÉCRATION DE M. DUMONT

le 20 octobre 1696.

Discours de M. Dumont.

Ils m'ont opprimé dès ma jeunesse, mais ils ne m'ont pas vaincu.

(PSC)

En prenant la parole dans une telle circonstance, mon âme profondément émue, — ai-je besoin de le dire ? — est sous l'empire de bien des sentiments. Il en est un pourtant qui les domine tous, que j'ai surtout à cœur de manifester devant vous, frères bien-aimés, venus ici de toute la contrée et auxquels je dis chrétiennement : « Salut et merci ! »

Ce sentiment me pousse irrésistiblement à vous faire la. confession sincère de mes expériences religieuses. Cette confession, je la voulais publique, n'ayant rien à cacher, ni de rien à rougir, je la voulais à cette consécration solennelle, qui la rend, bien malgré moi, trop tardive peut-être.

Dussé-je y perdre l'estime de certains frères, la sympathie de quelques autres, la sincérité me presse, je ne puis autrement, que Dieu me soit en aide !

À mon âge, chrétiens, bien des carrières finissent et des

retraites sonnent. Comment donc me levai-je, en ces temps troublés, pour vous dire : « Ouvriers de l'Evangile, je brûle d'être des vôtres ! Au nom du Ciel, ouvrez-moi vos rangs ! » Mais, me direz-vous, qui es-tu ? d’où viens-tu ? qui t'envoie ?

Frères, j'étais chrétien comme vous, mais opprimé dès ma jeunesse. J'arrive de Babylone d’où je me suis évadé, et le Maître m'a dit : « Toi aussi va à ma vigne ! » Et je suis venu dans le même champ que vous, après une traversée longue et pénible dont voici le récit :

Originaire de la Bourgogne, des vallées du Charolais, ma famille, patriarcale et catholique, tenait la religion en grand honneur. Des seuls aïeux paternels que j'ai connus, une grand'mère, de 87 ans, passait dans son pays pour une sainte, et mon vieux père mourait à 80 ans en véritable chrétien. Je dis chrétien plutôt que catholique ; car, s’il aimait le Seigneur, il aimait peu le clergé, et nul doute qu'il serait là, au milieu de ses petits-enfants, s'il vivait encore, ce noble vieillard, confessant avec moi nos erreurs passées.

Ma première jeunesse fut donc tout naturellement impréonée d'idées religieuses. Le péché surtout faisait sur mon âme une impression profonde. J'en lavais les brûlures de larmes et de prières. À sept ans, déjà voué au service des autels, je faisais ma première confession. O Dieu, que pouvais-je bien dire à cet âge ? Je trouvai pourtant un gros péché déjà vieux de quatre ans : j'avais mis le feu ! C’était à une botte de paille, J'oubliai de le dire. Mon dernier aveu devait être celui ci : « Mon père, je n'ai plus la foi ! » oubliant cette fois d’ajouter « à l'Eglise romaine ».

Entre ces deux étapes extrêmes de ma vie cléricale, que de cohfessions, de contritions, de satisfactions, de pleurs amers, de sanglots douloureux, que d’humiliations sans profit pour mon âme ! Car seule, il m'en souvient, une peur folle de l'enfer les provoquait en elle. Des paroles comme celles-ci, entendues dans /des instructions lugubres me tenaient dans l'effroi : « Si tu t'endors, enfant, le soir avec tes fautes, tu peux le lendemain t'éveiller dans les flammes. »

O grilles sombres du confessionnal, quelles consciences malheureuses vous formez ! Quelles générations dévoyées vous préparez! Quand je compare mes trente années d’an-

goisse au pied de ce faux tribunal, au calme que goûte aujourd’hui mon âme à tes pieds, 0 mon Dieu, je n'hésite pas à dire : « Tu es ici, Seigneur, mais tu n'étais pas là ! »

Mes parents me destinaient à l'Ecole Normale ; le curé du village leur prouva que ma piété naïve m'appelait à une mission plus haute. J'avais alors quinze ans. Il fut décidé que j'entrerais au Séminaire. Cette nouvelle me combla de joie. J'allais pouvoir, dans un si saint asile, vivre loin du péché. Hélas ! quelle déception m'attendait ! Mes fautes, au contraire, plus vivement senties, devinrent plus cuisantes. D'immenses oraisons, d'interminables chapelets, de longues messes quotidiennes, des confessions sans nombre, de fréquentes communions, rien n'apaisait mon angoisse, tout était vide, Ô mon Dieu, et je te cherchais en vain. J'éprouvais bien quelque soulagement dans l’absolution de mes fautes, comme une joie intime dans mes communions ; mais ces heures étaient si fugitives ! Le péché revenait si vite, avec son cortège de tourments! J'étais dans l'effroyable état d'un nau-.. fragé qui s'accroche incessamment à une planche et retombe chaque fois dans l’abime. Et pourtant je croyais, j'espérais, mais je craignais au lieu d'aimer sincèrement Dieu. Triste religion ! ou plutôt triste éducation religieuse ! Temps si précieux perdu ! O mes amis, quand vous mettez vos fils en pension, choisissez bien leurs maîtres.

A vingt ans je sortais de rhétorique, l'intelligence assez ornée, mais la conscience absolument faussée. A vingt ans généralement on a de l'initiative, de l'indépendance, du caractère ; on est homme. Ici l’on reste enfant, la personnalité est nulle, la volonté servile, le cœur esclave. Je parle des âmes religieuses ; quant aux sceptiques, aux insoumis, partout il y en a. Mais les âmes pieuses sortant du petit Séminaire sont juste préparées pour entrer dans le grand, c'està-dire pour passer d'un moule dans un autre. — Je vous demande pardon, mes frères, d'entrer dans ces détails ; mais toute ma vie chrétienne est là. C’est l'histoire de mon âme.

Deux mois après, c'était fatal, je devenais prisonnier du grand Séminaire, prisonnier de sa doctrine intransigeante, de sa morale jésuitique, de sa discipline abrutissante. Et pourtant, jugez de mon état, à peine avais-je mis le pied dans ma sombre cellule que tombant à genoux: « O douce ét

. chère demeure, m'écriai-je transporté, solitude bénie, je te salue comme un lieu de bonheur. Merci mon Dieu! » Ce ravissement mystique serait précieux peut-être, s’il pouvait durer! Mais un jour vient où l'illusion tombe: le réveil alors est douloureux. Il est des folies divines, je le sais, mais celles qu'on peut faire ici n’en sont pas, n'ayant rien de la croix. Au lieu de cette noble ardeur qui enfante les héros, les apôtres, les martyrs, elles produisent cette servitude qui façonne trop souvent des valets, des esclaves, des fanatiques, dés hypocrites, rarement des hommes.

Chose étonnante ! une circonstance qui pouvait me perdre irrévocablement fut peut-être ma planche de salut. Un hasard providentiel me fit tomber sur un directeur de conscience fortement teinté de jésuitisme. Sa direction louche mit en éveil ma défiance et servit à sauver ce qui restait en moi de liberté humaine, une étincelle sans doute. Hélas ! cette étincelle ne devait s'enflammer que longtemps après, au grand air, en plein soleil, et purifier ma conscience, en la débarrassant de tout intermédiaire. Mais dans cette atmosphère d'abrutissement spirituel et moral, d'affaissement physique voulu et encouragé, Où trouver un ressort assez puissant - pour une réaction si difficile ? On jette quelquefois le froc la … première année, rarement la deuxième, presque jamais les trois autres. C’est qu'alors la transformation est complète, le cocon achevé, la chrysalide réussie. Oh ! comme elle est vraie cette charge spirituelle qui représentait ainsi les armes du séminaire : Une bouteille à encre surmontée d’un éleignoir. Certes, mes frères, cette extinction de la nature humaine ne se fait pas toujours sans révolte de la raison. … Parfois même la lutte est terrible; mais l'heure fatale arrive, chez les âmes pieuses, où son rayon lumineux est impuissant à pénétrer la liqueur opaque. C'est alors le règne de l’étei- … gnoir. On fait partie d’un tout. Le tout s'accroît peut-être, l'individu n’est plus. Voyez quelle piètre mine ont ces lévites … de 25 ans, glabrés et déprimés, comparés aux étudiants, heu- reux et libres, de nos Facultés protestantes ! Ici des hommes, là desilotes, du moins en général.

Quant à moi, c'était mon cas. Aveuglé, pétri, moulé, en- * trainé par ma famille, mes amis, mes maitres, mon directeur, seul contre tous, me criant : « Marche! » pouvais-je reculer ?

Une voix intime pourtant, mais éteinte comme la voix d'un malade, me murmurait bien bas : « Prends garde! Tu ne connais guère la voie où tu t’engages. » J'en fis part à mon entourage. Ce fut un cri général : « C'est la voix de Satan ! »

J'étais vaincu !.. J’allai donc un jour, avec environ soixante autres, vêtu de blanc, comme une victime inconsciente, au lieu du sacrifice. Quand il fut consommé, mon directeur en m'embrassant me dit: « Tu es sacerdos în ælernum » «Tu es prêtre pour toujours.» Je le crus, cet homme, et lui rendis son baiser. Le malheureux avait déprimé ma conscience, vendu ma liberté, dénaturé mon, cœur. Je lui pardonne bien volontiers. Fanatisé lui-même, il croyait sans doute te servir, ô mon Dieu.

On ne sert pas Dieu en déformant son œuvre. Le contrat était nul, fait d'ignorance et de contrainte. La voix qui m'avait dit: Prends garde, avant mon engagement, se fit encore entendre, alors qu'ils chantaient leur De Profundis sur mon corps étendu comme un cadavre sur la dalle, pour me souffler cette pensée: « Tu n'es pas lié devant Dieu. » Mais je l'étais devant les hommes...

Qui m'a ouvert la porte ? qui a délié mes chaînes ? L'ange du Seigneur sans doute.

Un vent de délivrance s’éleva dans mon esprit contre les dogmes de Rome, dans ma volonté contre ses lois, dans mon cœur contre son joug. La réaction tant souhaitée s’opérait enfin, lente mais progressive. Il faut du temps pour se refaire une âme, se refaire une conscience ; comme il faut du courage pour renier son passé, briser ses relations, brûler ses idoles, rompre avec sa famille ; du courage pour se voir méprisé, / s'entendre appeler traître, apostat, renégat infàâme; du courage pour se dire: « Aujourd'hui à l'autel, on me prend pour un dieu, demain, dans la rue, sans position, peut-être sans pain, on m'éclaboussera. » Ce courage surhumain, Dieu seul peut le donner ; et seul il peut tenir à l’âme ce langage inspiré: « Sors de ton pays et de ta parenté et va dans le pays que je te montrerai. » Si l’on obéit, comme obéit Abraham, on a la foi qui sauve.

Et ton serviteur obéit, à mon Dieu, il y a de ce temps près de quatorze années. Je quittai sans bruit, volontairement,

regretté de mes chefs, cette Eglise de Rome où les joies sont si courtes, et les douleurs si longues!

J'étais libre, mais à quelles-conditions ! J'avais perdu dans ce tragique exode tant de choses précieuses: ma position, ma considération, ma santé, ma foi elle-même ! Il me restait, choses plus précieuses encore, mon courage, ma conscience, ma liberté, mon Dieu.

Ma position, pourtant, je la refis, après bien des efforts, dans l’enseignement public. Ma considération, je la retrouvai dans l'estime de mes chefs, l’amitié de vieux camarades, la sympathie de mes collègues, les relations d'un monde plus éclairé. Ma santé, si éprouvée, Dieu me la rendait, quelques années après, dans la vie de famille.

...Oh! la famille, mes amis, la famille, malgré ses soucis, ses épreuves, ses alarmes, c'est encore, après celle du salut, la plus belle œuvre de Dieu...

Restait ma foi. Mon mariage, béni par un pasteur protestant, m'avait bien rattaché à une nouvelle Eglise, mais il n'avait pas fait de moi un homme nouveau, un converti à l'Evangile. Dans l'Eglise romaine, on le sait, tout se tient, tout est comme mécaniquement cousu. Rompez un fil, tout se lâche : le culte suit l’idole, le Christ suit le pape. De là tant d'indifférents dans son sein, tant de libres-penseurs! Je n'étais ni l’un, ni l'autre, il me semble; pourtant mon âme fut quelques années sous l'empire de je ne sais quelle somnolence religieuse, durant laquelle d'étranges rêves hantèrent mon esprit inquiet, celui, par exemple, d'une religion domestique dont le père serait le prêtre et le foyer l'autel...

Il faut vous dire, frères, pour expliquer ce phénomène, qu'en dehors des calomnies ineptes apprises au Séminaire, je savais fort peu de choses sur l'Eglise Réformée... L'idée ne m'était pas même venue plus tard, dans mes aspirations à l'indépendance, d'en étudier les principes. Tant est grande sur l'homme la puissance exercée par son éducation première ! Elle est telle, chrétiens, que j'en suis encore à me demander comment je me trouve aujourd'hui dans ce temple, au milieu de vous, convaincu comme vous, prêt à marcher avec vous jusqu’à la mort [pour la défense de notre foi commune.

Comment s'est opéré ce mystérieux changement ? Dieu seul

pourrait le dire ; car il est l'œuvre de son Esprit. Pour moi je

n'en connais que les causes occasionnelles.

Une orpheline, presque une enfant que j'avais élevée et placée, comme institutrice à Londres, chez un clergyman, me dit soudainement un jour : « Il me semble, mon oncle, que tu ferais un bon pasteur. » Cette idée me frappa comme une révélation. Si Dieu m'appelait ! Si la voix de cette enfant était la sienne !... Je cherchaï en vain à Paris quelque pasteur. Je dus à l'amitié d'un sénateur d’être recommandé à M. Sabatier, professeur à la Faculté de théologie. [l m'ouvrit sa porte, je lui ouvris mon cœur, son âme pénétra mon âme, sa foi ralluma ma foi, sa piété ma piété... Bientôt, converti à l'Evangile, je devenais un étudiant soucieux de connaître la vérité et fort désireux de l’annoncer aux autres...

Pendant près de cinq années, aidé du concours efficace et de-la sympathie de MM. les pasteurs des Eglises de Belleville et du Saint-Esprit, je vis tout ce qui se fait de beau, de bon, de vrai dans le monde évangélique. J’admirai particulièrement la grande œuvre d’évangélisation que dirige avec tant de zèle M. le pasteur Pfender, dont la présence à cette cérémonie est pour moi un bonheur. Qu'il me permette de le remercier bien sincèrement ici d'en avoir accepté si gracieusement la présidence.

Dieu, pour bien détruire en moi l'erreur, où je fus si longtemps, que le protestantisme n’'enfante pas plus de missionnaires et d'apôtres que de confesseurs et de martyrs, voulut que mon premier poste fût précisément dans une Église où fleurit une œuvre d'évangélisation, à laquelle son zélé fondateur, M. Duproix, a la bonté de me faire collaborer...

Ma fausse théologie avait disparu devant les études évangéliques et les leçons savantes des professeurs de la Faculté. Mes sentiments s'étaient complètement transformés à la lecture de la glorieuse et sanglante histoire des héros et des

martyrs, n0$ pères dans la foi. Enfin l'Ecriture Sainte qu'on.

m'apprit à aimer et à lire devenait pour mon âme la règle

unique de toute vérité, la source inépuisable de toute vie.

religieuse.

Cette vérité et cette vie qu'un pasteur a la mission de répandre abondamment, j'ai la douce confiance de vous les apporter aujourd’hui, chers paroissiens de cette vieille Église.

Poe La 1%

Puissent-elles être l’une et l’autre, comme du lait pour vos enfants, une liqueur réconfortante pour vos vieillards, pour tous un aliment divin.

Chers collèoues, si je succombe dans ma course avant d'avoir fini ma tâche, d’avoir pu faire de mes quatre fils de vaillants réformés, oh! je vous en prie, soyez leur Providencerl

Et toi, Ô mon Dieu, quand Ja houlette pastorale qu'on me donne aujourd’hui tombera de mes mains, je t’en supplie, Père de tous les pères et de tous les enfants, fais qu'un des mièns, au moins, la ramasse résolument et continue dans l'Eglise l'œuvre que j'aurais été si heureux de mieux accomplir, s'ils ne m'avaient opprimé dès ma jeunesse.

Toutefois, ils ne m'ont pas vaincu (x).

CONSÉCRATION DE M. VIDALOT

DANS L'ÉGLISE DE PASSY, A PARIS le 16 décembre 1698.

Discours de M. Vidalot.

Mes Frères, Ma première parole, du haut de cette chaire chrétienne, se-

- ra une parole d'actions de grâces, pour Dieu d’abord qui m'y

a conduit par les voies de sa bonté, pour l'Eglise réformée de France ensuite et pour ses représentants ici, qui me font l'honneur et surtout la joie de m'y introduire. Je dis : la joie surtout, Car après ce que j'ai laissé derrière moi, ce qui me reste et ce qui me suffit c'est de continuer d'être fidèle à la

vocation du saint ministère à laquelle je me suis voué le jour

(1) M. Dumont est aujourd’hui pasteur de l'Église réformée à Sainte-Neomaye (Deux-Sèvres).

de ma consécration sacerdotale et dont je renouvelle aujourd'hui le serment, non avec une ardeur moindre, mais avec une conscience affranchie et libre.

C'est l'examen réfléchi, l'adhésion spontanée, personnelle, qui m'a amené à l'Eglise réformée qui a le bonheur d’avoir retrouvé, de posséder la vérité évangélique, non pas dans une formule, dans un code ecclésiastique, mais dans son esprit, dans son essence vivante et vivifiante. C'était l’autorité ecclésiastique seule, au nom d’un magistère prétendu infaillible, qui m'avait demandé d'aller, les yeux fermés, la conscience morte, à la foi catholique.

Je me garderai de récriminer contre cette Eglise qui a élevé mon enfance, ma jeunesse, à qui je dois, si peu que je sois, une bonne part de ce que je suis. Le système est mauvais mais le dévouement de ceux qui peuvent loyalément le subir n'est pas chose rare, et depuis l’âge de douze jusqu'à vingt-quatre ans où j'ai été, pour ainsi dire, sur les genoux de cette mère, les preuves de ce dévouement ne m'ont pas manqué, je suis heureux d'en fournir ce témoignage public.

Mais si les personnes sont dignes de respect où qu'elles soient, si après la séparation je leur garde mon estime, il faut néanmoins savoir dire que l'Eglise catholique, arrivée par le concile du Vatican au dernier terme de son évolution, s’est mise elle-même en dehors de l’histoire et de la vie. La vie s’est arrêtée avec l'arrêt de la pensée. Le pape, qui na pas, par le fait, plus que les autres, le droit de penser, est chargé de penser pour tous, prêtres et fidèles ; il n’y a plus, du haut en bas, qu'une fonction mécanique qui consiste à faire descendre jusqu’au dernier fidèle une doctrine morte. L'enseignement de l’Eglise n’est, à cette heure, qu'une nomenclature de propositions, toutes définies, et par conséquent hors de contrôle, que l’on superpose une à une sur la conscience et que ceux-là même, qui sont doués de la meilleure volonté, ne parviennent pas à s’assimiler. La conscience garde ses droits, la foi garde les siens ; la crise religieuse moderne est tout entière dans l’antinomie de ces deux : termes qui ne parviennent pas à se mettre d'accord. Il ny a plus pour l'homme que cette alternative : ou l’abdication, qui est la mort, ou la séparation. C’est à ce dernier parti que je me suis résolu. Pourquoi ? Voici : pendant que la foi exté-

rieure impersonnelle de l'Eglise pesait sur ma conscience,

étant pour elle un fardeau et non un levier, cette conscience torturée, tourmentée, se repliait sur elle-même pour se chercher un refuge, un point d'appui.

Je me souviens de ces heures, où l’âme troublée, désemparée, détachée de sa foi première, était en quête d'une foi qui fût vraiment sienne, qui répondit aux besoins de développement et de vie que l'âme porte avec elle. Dieu se révèle à ceux qui le cherchent, ou plutôt ceux qui le cherchent, comme dit Pascal, l'ont déjà trouvé. En me repliant sur moi-même, je trouvai Dieu en moi. J'hésitai d’abord à le reconnaître. On m'avait dit que l'Eglise seule avait Dieu, qu’elle seule avait le pouvoir de le donner, que pour aller à lui il-fallait passer par elle. Mais je ne tardai pas à être rassuré. Dieu parla à mon âme, et à cette voix, qui montait des profondeurs de mon être, un grand calme, une grande paix se fit en moi. Ce fut vraiment la paix dont parle l'Evangile, celle que le Christ seul peut donner. Alors seulement je compris Jésus-Christ qui ne regarde pas comme une usurpation de s'adresser directement à Dieu, nous faisant connaître notre misère, notre péché et nous sauvant par son sacrifice. Il a révélé Dieu à chacun de nous : il a réalisé dans sa plénitude le rapport du Fils avec le Père, nous invitant à faire avec lui et par lui, quoique infiniment loin de lui, la même expérience religieuse. Dès cette heure, mais dès cette heure seulement, j'étais chrétien, je n'avais plus besoin de l'Eglise; j'avais trouvé la pierre où asseoir ma foi. Jésus-Christ était désormais mon seul maître.

Avec Jésus-Christ, avec l'Evangile, j'avais compris la nature de la foi et du salut. La piété évangélique ne laisse percer nulle part aucune préoccupation dogmatique. Jésus- Christ ne met pas au salut des conditions intellectuelles. Il abandonne la théologie transcendante, comme toutes les autres sciences, aux disputes des hommes ; ce qu'il a à cœur, c'est de faire prendre conscience de Dieu à toutes les âmes, de les unir au Père ; la foi est pour lui le don de tout notre être, la consécration de toutes nos activités à son service. En faisant comprendre à l'homme le don de lui-même et la gratuité de ce don, Jésus-Christ lui faisait comprendre le don de

Dieu et la gratuité du don de Dieu, la gratuité par consé-

quent du salut, ce que Calvin rénd par cette expression si heureuse : « Le salut est, non salaire de serviteur, mais héritage d'enfant. »

Du même coup tombait pour moi d'un côté cette dogmatique catholique qu'on disait être l'expression de la vérité révélée et qui n’est que le résultat des spéculations philoso- phiques des époques qui la virent naître, dogmatique qui, dans certaines de ses parties, peut être à l'honneur de la raison humaine, mais qu’il est impossible d'admettre comme une portion de la révélation divine et par un acte de foi ; d'un autre côté tombait devant la gratuité du salut et de la Rédemption cette multiplicité de sacrifices extérieurs, tout le mérite des œuvres serviles, les indulgences, les rites magiques, en un mot tout ce mercantilisme ecclésiastique qui a dépossédé Dieu de sa grâce. Il n'y a eu qu'un autel, c’est la Croix, et par elle tous les cœurs sont devenus ou doivent devenir des autels, tous les hommes sont devenus ou doivent devenir des sacrificateurs, des prêtres. Dieu s’est donné le premier, et l'homme se donne à son tour, et c’est dans ce don mutuel que se résout la morale chrétienne, la justification, le salut.

Voilà, mes frères, le Dieu que j'ai trouvé dans l'Evangile, qui s’est révélé à mon âme, que je trouve infiniment aimable parce qu'il est infiniment bon. Malheur à moi, si après l'avoir connu, je ne le fais connaitre ! Je ne pouvais plus l’annoncer en restant dans l'Eglise catholique; ce Dieu-là n'est pas le sien; elle n'aurait plus avec lui sa raison d’être. Et pourtant, c'est aux catholiques qu'il doit être annoncé, parce que c’est

eux qui l'ignorent, et c'est par les prêtres libérés qui con-.

naissent leurs besoins et leur âme que cette évangélisation doit être faite.

La France catholique est bien près d'être incrédule ; ily a bien encore, çà et là, des contrées croyantes, pratiquantes même, mais ces contrées deviennent de plus en plus rares ; l'esprit d’incrédulité, de négation, de raillerie religieuse les gagne tous les jours et, si cela dure, notre France sera bientôt vide de toute foi. En se détachant du système catholique, elle s’est détachée de Dieu lui-même. N'ayant pas une foi personnelle, n'ayant pas le livre divin, qui fait la force de

l'Eglise réformée, après avoir démoli, elle n’a pas su recons-

truire; du catholicisme elle est allée et elle va de plus en plus au scepticisme C’est le plus grand malheur qui puisse arriver à une nation. Dans les peuples comme dans les individus, le sentiment religieux est l'organe vital par excellence, c’est: le principe de toutes les énergies individuelles et nationales. C’est lui qui donne tant au point de vue civique qu’au point de vue religieux, avec la hardiesse, l'initiative, le courage, ce sentiment de l'ordre, ce respect de la loi qui se concilie parfaitement avec toutes les libertés.

L'Eglise réformée de France a le tort de n'être pas connue ; une Opinion préparée savamment et de longue date la représente comme une secte révoltée, sans foi, voire même sans patriotisme, une espèce de société occulte, dirigée par le diabie lui-même. Je n’exagère rien; sur les bancs des écoles catholiques on est élevé dans l'horreur du nom protestant. On ne soupçonne même pas les richesses de foi religieuse, d'énergie nationale cachées sous ce nom. C’est ce qui explique le petit nombre de conversions au protestantisme. L'esprit protestant se répand, dit-on, mais il se répand en se corrompant : il n’atteint pas son but. Il arrive aux âmes comme un ferment, un dissolvant, mais rarement, faute d'être connu, suffisamment médité et compris, il devient un arbre où les oiseaux du ciel viennent s’abriter.

La masse populaire catholique ne s’ébranle pas, parce qu'elle est ignorante des choses religieuses et que les choses religieuses lui paraissent secondaires. Le plus ébranlé, le plus à même de l'être, tout au moins, c'est le clergé. La foi intérieure, personnelle, est un besoin impérieux des âmes modernes qui réfléchissent et qui sont vraiment religieuses ; les vertus actives prennent le pas sur les vertus passives. On se lasse du joug, parce que sous le joug il n'y a qu’oisiveté intellectuelle et religieuse. Voilà le germe d'une vie religieuse nouvelle, par où j'ai passé, par où semblent passer bien d’autres âmes de prêtres. Il me semble que c'est là le commencement du réveil. Quand ces idées se sont emparées ‘d'une âme, elles n’en sortent plus. Elles ne sont pas compatibles avec l'autorité absolue de l'Eglise, et, tôt ou tard, elles doivent affranchir la conscience et la mettre en rapport direc avec Dieu.

Voïlà pourquoi il importe d'observer et d'aider ce nouveau

facteur d’évangélisation que Dieu semble préparer à la France. C'est là que doivent se recruter les futurs ouvriers de l'Evangile ; leur place est marquée au milieu des catholiques qu'ils connaissent et dont ils sont à même de trouver mieux que d’autres le chemin du cœur. Contre eux aussi une opinion puissante se dresse; tout est mis en œuvre pour ruiner d'avance leur ministère. Certains catholiques pensent qu’il vaut mieux que la France soit athée, incrédule, plutôt que d’avoir une conception religieuse qui n’est pas la leur. Mais l’outrage, le mensonge n’ont qu'un temps, le dévouement et la vérité ont toujours le dernier mot.

Une société est en voie de se constituer pour répondre à ce besoin spécial, pour pourvoir à l’organisation et au fonctionuement de cette œuvre. D'autres existent déjà, auxquelles je suis redevable et envers qui je ne prétends pas payer, par une mention dans cette chaire, ma dette de reconnaissance. Toutes ces sociétés sont la conséquence logique, nécessaire de ce mouvement de plus en plus marqué des consciences sacerdotales qui, une fois affranchies et restaurées en Jésus- Christ, vont demander à utiliser sur un autre champ, ou du moins dans un autre esprit, leurs énergies renouvelées. Ces sociétés seront sans aucun doute à la hauteur de leur tâche; la sympathie éclairée des âmes croyantes les suivra; Dieu sera avec elles !

. Mais ceux qui ont besoin aussi et surtout que Dieu soit avec eux, qui doivent être préparés à cette mission, Ce sont les ouvriers eux-mêmes. Avant de se lancer dans cette évangélisation, ils doivent se recueillir devant Dieu, se retremper dans la prière, la méditation, l'étude; ils doivent faire l'apprentissage pratique de leur nouvelle mission, prendre, en uu mot, l'esprit de leur ministère. Cette veillée des armes, ils ne peuvent la faire ailleurs que dans l'Eglise réformée de France ; ils ont besoin du baptême de la réforme française, cette Réforme qui a une si glorieuse histoire et qui est pour tous ceux qui se mettent à son école une source d’inépuisable énergie. [Il ne se fait rien dans le présent qui n'ait une tradition, une racine dans le passé. Le mouvement dont nous parlons est l’enfant légitime de l'Eglise réformée. La parenté, la filiation pour mieux dire, est évidente. Eh bien ! il faut que les nouveaux réformateurs fassent dans son intégra-

lité cette expérience religieuse, pour pouvoir la faire faire aux âmes à qui ils auront à faire. J'ai commencé, pour ma part, cette expérience, et j'en ai recueilli trop de fruits pour ne pas sentir le besoin de la continuer quelque temps encore avant de commencer l’évangélisation des catholiques. A Paris, soit à la Faculté de théologie, soit dans les temples, les réunions publiques où je me suis rendu le plus souvent possible, dans les conversations particulières, intimes, que j'ai eues avec les hommes de foi et de cœur, dont plusieurs m'entendent ici, et à qui j’adresse l'expression de ma reconnaissance, j'ai essayé de m'assimiler cet esprit de foi profonde, personnelle et agissante, de liberté et de respect, de tradition et de progrès qui caractérise l’âme protestante et lui donne une trempe si personnelle.

J'ai continué cette expérience pendant les trois mois des vacances dernières, dans une petite paroisse du Gard, à Roquedur, où j'ai vu tout ce qu'il peut y avoir de vie dans une petite communauté de village, dans ces familles un peu isolées du monde, mais très près de Dieu, conversant d'une manière ininterrompue avec Lui, par le grand Livre toujours ouvert sur la table rustique, et par qui se fait un échange incessant entre la terre et le Ciel. J'ai fait tout mon possible pour faire du bien à ces âmes, mais je puis dire que, par une répercussion infiniment heureuse, j'ai autant reçu que donné. Du haut de cette chaire je remercie tous ces frères que j'espère bientôt revoir.

Mes frères, voilà mon âme. Elle n’a qu'une ambition, un désir, c'est de se mettre au service du Seigneur et de faire le bien. Que Dieu bénisse ce désir, qu’il en fasse une réalité. Qu'il me donne d’être un loyal et bon ouvrier de l’Église réformée de France, dans laquelle je suis heureux d'entrer. Je serai un respectueux observateur de ses traditions et de ses règles; je me mettrai à l’école des maîtres si autorisés par la vertu et le savoir qu'elle possède ; je me mettrai surtout à l'école du Grand Maître, de Celui qui a dit : Je suis la Voie, la Vérité êt la Vie. La voie, la vérité et la vie, je les chercherai toujours et uniquement dans sa personne, dans sa doctrine, dans la communion la plus étroite, la plus intime avec Lui. Il est la pierre de l'angle : en dehors de Lui, ilny a rien.

De CEUX QUI S'EN VONT

Et maintenant, je me tourne vers tous les bienfaiteurs, tous les amis présents ou absents qui sont entrés dans les angoisses premières de mon âme, qui mont aidé à retrouver la paix de la conscience en donnant à ma foi, ébranlée par la chute de l’autorité romaine, une base nouvelle indestructible. Je remercie l'assistance si nombreuse qui m'entoure avec l'affection et la sympathie d’une vraie famille. Je remercie tous les Maîtres de la Faculté de théologie de Paris et, à leur tête, le vénérable et bien-aimé Doyen, qui a été pour moi un père; tous les pasteurs qui m'entourent et qui m'ont donné un témoignage précieux de leur estime et de leur affection. Je remercie aussi M.le pasteur Bourrier, un des amis de la première heure, qui se dévoue avec tant d’ardeur et de talent à l'œuvre du Chrétien français. Enfin ét surtout je remercie avec une effusion toute particulière mon maître, M. Stapfer, qui a bien voulu être mon pasteur consacrant. Qu'il soit remercié de tous les vœux chrétiens qu'il a faits pour mon ministère, de tous les encouragements qu'il a donnés à mon âme.

Et maintenant, encore une fois, je me donne à Dieu, dans toute ma liberté, dans la plénitude de ma conscience, sans partage et à jamais.

Amen (1).

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