‹ Ceux qui s'en vont, 1895-1904Chapitre 8 sur 48 · M. R. LECOMTE · texte numérisé non relu

M. R. LECOMTE

ancien missionnaire au Congo et en Orient.

Voici un extrait du récit qu'il a écrit de sa conversion dans le Chrétien Français du 1° août 1898 :

...Je récapitule. A huit ans, je suis mis comme interne dans une école de Frères où je n'avais même pas de vacances. À douze ans, je vis sous la crosse chez un prêtre où il ne m'est pas permis de quitter les dépendances du presbytère. À treize ans, je me trouve enfermé dans un petit séminaire jusqu’à vingt ans. À vingt-un ans, de nouveau enfermé au Grand-Séminaire avec la soutane!... Toujours la prison !... O Christ! où sont les commandements par lesquels tu as prescrit aux hommes de traiter ainsi la jeunesse et l'enfance ?..…

Mis, en effet, en chartre privée dès le bas âge, maintenu sous le joug pendant toute la jeunesse; élevé et discipliné, avec persévérance et la plupart du temps de bonne foi, dans les préjugés et l’erreur ; pétri lentement dans un moule spécial de servitude religieuse par des mains de moines ; écrasé (si je puis ainsi parler) sous le talon d’une autorité absolue; ignorant de tout ce qui se passe, du monde qui nous entoure ; sans espérance de pouvoir s’éclairer que par des circonstances providentielles ; enchaîné dans un tas de superstitions et de féticheries véritablement insensées et ridicules, l’on devient insensiblement, et sans même s’en apercevoir, l’homme d’une caste, dans l’âme duquel l’on s’est plu à graver profondément et avec méthode l'empreinte du servilisme sacerdotal. Regardez-les : ils sont tous poinçconnés, tous marqués du stigmate indélébile, tous scellés du sceau de l'esclavage. C’est l'empreinte! oh! l'empreinte !...

M. l’abbé ROCHEZ,

vicaire de Montigny-sur-Sambre.

Cette démission a eu ceci de particulier qu’elle a mis en correspondance un vicaire avec son curé. La correspondance ayant été rendue publique des deux côtés, nous citons ces deux lettres très instructives à plus d’un point de vue.

Cher et malheureux ami,

Permettez à votre ancien pasteur, alors qu'il est temps encore, de vous supplier de réfléchir sur la situation pleine d'horreur et-d’épouvante dans laquelle vous vous êtes mis volontairement.

Avez-vous réfléchi que cette situation sera l’agonie lente et douloureuse de votre pauvre mère, le martyre de vos deux sœurs religieuses pour toute la vie, le désespoir de votre sœur Marie, en un mot, la honte de votre famille ‘si digne, si honorable et si pieuse ?

Avez-vous réfléchi que vous avez beau faire et beau dire, . jamais vous ne vous dépouillerez du caractère sacré du prêtre

dont vous vous êtes librement revêtu et que vous allez faire

bafouer lorsque votre conduite sera rendue publique ?

Avez-vous pesé sérieusement la valeur de ces mots qu'on pourra vous jeter à la face dans le temps et dans l'éternité: défroqué, apostat, renégat, parjure !

Ecoutez, cher et malheureux ami, la voix de la conscience, les inspirations de la foi qui, je l'espère, n’est pas encore étouffée en vous : humiliez votre orgueil devant Dieu; il est bon et miséricordieux! dites un bon ave Maria à la Sainte- Vierge que vous aimez peut-être encore et à qui, si je ne me trompe, vous avez consacré les prémices de votre prédication à votre arrivée.à Montigny, et prenez une de ces résolutions

* énergiques qui relèvent et honorent un homme ! Ne vous faites pas illusion, le bandeau vous tombera vite

des yeux, et alors, vous verrez dans toute sa triste et lamentable réalité une situation à laquelle vous pouvez encore échapper aujourd'hui; pour ce qui me regarde, j'emploierai tous les moyens possibles pour donner une issue honorable à cette malheureuse affaire.

Encore une fois, ayez pitié de vous*même et de votre âme, ayez pitié de votre pauvre et malheureuse famille!

Votre dévoué mais désolé Cyrille pE BECKER, curé.

Montigny-sur-Sambre, 11 septembre 1608.

Voici la réponse de l’évadé :

Monsieur le Curé,

Vous me permettrez de ne pas vous remercier de votre lettre, car je pense que, si vous aviez été réellement et sincèrement inspiré par la sympathie que vous prétendez me porter, vous n’eussiez pas livré à la publicité une lettre dans laquelle vous faites intervenir ma famille, ma mère, mes sœurs, et qui, par son caractère essentiellement privé, ne devrait pas vous servir d'élément de réclame auprès de votre clientèle montagnarde. Vous m'obligez ainsi à répondre publiquement à une attaque publique.

Car c'est bien une attaque que vous faites, plutôt qu'un appel à un retour à vos côtés que, mieux que personne, Vous savez impossible. J'aurai la franchise qui vous manque...

Les grands mots que vous employez ne m'effraient plus. Ma situation n’est nullement pleine d'horreur et d’épouvante, vous le savez bien. Mais je pense que ce n’est tout de même pas sans épouvante que vous constatez les progrès rapides du mouvement d'évasion qui se produit dans l'Eglise. Depuis mon départ de Montigny, vous avez eu à enregistrer la libération d’un Frère de Saint-Joseph et la délivrance d'une religieuse.

Ce sont les heureux, les privilégiés, ceux qui peuvent s’en aller. Combien en est-il, parmi ceux qui restent, qui voudraient les suivre, s'ils avaient l'espoir de trouver dans la société les moyens de gagner leur vie en travaillant !

Loin de moi l'intention de mettre en doute la sincérité des

convictions de tous ceux qui portent la soutane ou le froc, mais je sais, j'ai vu, que chez un grand nombre les tristes réalités de la vie religieuse ont dissipé les illusions de leur enfañce, la confiance de leur jeunesse et que les erreurs et le mensonge de la religion romaine apparaissent à leur âge mur, mais hélas! trop tard..... Ceux-là sont à plaindre, ils ont reconnu l'abîme qui sépare le catholicisme du christianisme et ils ne peuvent s'évader!

Dans leur erédulité naïve, mes deux sœurs trouveront sans doute des consolations religieuses ; mais ne vous inquiétez pas non plus des impressions de ma mère. Quand je lui aurai dit une partie de ce que je sais, car je ne pourrais tout lui dire, elle ne pourra que m'approuver d'avoir quitté l'Eglise et préféré rentrer dans la société laïque pour m'y faire une vraie famille.

Vous dites que je ne dépouillerai jamais le caractère sacré du prêtre. C’est là une invention du cléricalisme, un caractère de convention, qui n'existe que pour ceux qui l'acceptent. S'il vous plaît de le considérer ainsi, je suis libre, moi, de ne pas l'admettre, et c'est ce que je fais.

Vous dites qu’on pourra me jeter à la face les mots: défroqué, apostat, renégat, parjure. Il n'y a qu'une sorte de gens qui pourraient se servir de ces expressions injurieuses et ce sont précisément ceux à qui la religion chrétienne défend de le faire. On les reconnait ainsi à leur manière de pratiquer le christianisme.

Défroqué, oui, je m'en flatte et cela vaut mieux que d'être enfroqué, comme tant d'autres qui n’ont du prêtre que le froc.

Apostat ! C'est un gros mot que l’on emploie très mal. Ce n'est pas être apostat que d'abandonner l'erreur du passé pour aller vers l'avenir et la vérité. J'ai pu traverser l'Eglise sans mal faire en conscience, tant que je la croyais pure et vraie; mais je suis la voie pour laquelle Dieu m'a fait naître, en la quittant dès que je l'ai vue fausse et spéculatrice.

Renégat ! on n'est pas renégat quand on ne renie que l'er-

reur. Ainsi fit Jésus en recevant le baptême de Jean-Baptiste ;

ainsi firent les Apôtres en abandonnant le judaïsme pour fonder le christianisme si malheureusement dégénéré en cléricalisme.

Parjure! Non, jamais ! Je suis fidèle à mon serment d'être

sincère, honnête, juste, et je ne le serais plus si je restais dans une Eglise en qui je n’ai plus confiance.

Le bandeau n’est plus à tomber de mes yeux, il est tombé. Il ne me reste qu’à demander pardon à ceux qui m'ont écouté, d’avoir, inconsciemment, prêché, propagé, entretenu l'erreur dans leur esprit et dans leur cœur. J'étais moi-même aveuglé et trompé, c'est mon excuse, mais je n’en aurais plus sij'avais continué à les maintenir dans l’ignorance après que moimême j'avais vu clair.

Je pardonne à ceux qui essaient de m'insulter parce que j'échappe à leur tyrannie, heureux que je suis d’avoir enfin trouvé la paix de ma conscience dans la liberté, la vérité et la justice. C

Ux Evapé.

M. l'abbé PO. ë

M. l'abbé Po, prêtre du diocèse d'Ajaccio, comme type de démission protestante, nous donne la lettre suivante :

Monseigneur,

Depuis longtemps, ma conscience me pressait de sortir de l'Eglise romaine. Une étude approfondie des Saintes Ecritures m'avait amené à la conviction que Rome, dans ses dogmes et ses pratiques, s’était éloignée des enseignements du Christ.

La Réforme protestante, proclamant que l'homme ne relève

que de Dieu et de sa conscience, me paraissait plus conforme $

al Évangile et à mes aspirations.

Je me suis donc décidé, après de longues réflexions et des luttes douloureuses, à embrasser la Réforme. Aujourd'hui, grâce à Dieu, j'ai trouvé par l'Evangile les convictions et la paix du cœur que le catholicisme était impuissant à me donner. :

En me séparant de l'Eglise romaine, je rends hommage aux piétés naives qui se prosternent devant ses autels, mais je condamne hautement le système romain, et je ne puis être du

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a ME. :

nombre de ces prêtres qui, n’y croyant plus, n’ont pas le couragé de l'avouer.

A défaut d'autre mérite, Votre Grandeur me tiendra compte sans doute de ma franchise.

Veuillez agréer, Monseigneur, l'assurance de mon profond respect.

M. l'abbé CLAVEAU,

du diocèse de Tours.

Voir le Chrétien Français du 1% novembre 1898.

: M. l'abbé LESNE,

du diocèse de Soissons.

.....Car, si je quittais le catholicisme, ce n'était pas pour

abandonner Dieu et le Christ Sauveur. Je cherchais la vérité, la vérité est venue à moi, et ce Dieu qui a réveillé ma cons- … cience a illuminé mon âme de clartés jusqu'alors inconnues. : cu me suis senti renaître à une autre vice, et, au milieu des dures épreuves, des angoisses torturantes, Dieu ne m'a pas à manqué.

M. l'abbé DUHAMEL, prêtre du diocèse d'Amiens.

F Ye | A l'évêque d'Amiens.

Monseigneur,

Simplement et loyalement, je viens vous dire qu’à dater de ce jour je n’appartiens plus à l'Eglise catholique.

Je me suis consacré à Dieu jadis, dans toute la générosité et la candeur de mes vingt ans, parce que j'avais üne foi ardente et profonde, parce que je croyais que le suprême honneur et le suprême bonheur étaient d'être prêtre.

Aujourd'hui je reconnais que je me suis trompé ; ma foi est morte; le sacerdoce, dépouillé de son caractère divin, m'apparaît dans toute sa hideur criminelle et bouffonne; je serais un malhonnête homme si je continuais à proclamer, ne serait-ce que d’une façon tacite, par les marques extérieures du costume et des gestes officiels, des idées que ma conscience réprouve ; je me retire.

Certes, par elle-même, l’aventure, est banale. Qu'un homme d'étude, soucieux de la seule vérité, rejette, à mesure qu’il avance dans la série de ses déductions, les hypothèses ou les systèmes dont il a vérifié la fausseté, pour chercher ailleurs des conclusions sûres, cela n'a rien d'inoui et ne vaut point qu'on en instruise, avec tant d’apparat, le monde. Mais ily a plus ici, vous le comprenez, qu'un fait-divers philosophique.

Qu'on le veuille ou non, le cas où je me trouve engagé est un épisode de la grande bataille: qui divise l'humanité, et pour ce motif, combien qu'il me répugne de faire étalage de ma personne, et malgré que ce ne soit ni le lieu ni l'heure de. dresser le bilan du catholicisme, n'écoutant que la voix de ma conscience et le cri d'angoisse des âmes trompées comme la mienne, je vais, en quelques mots rapides, vous dire toute ma pensée.

Sans m'aventurer le moins du monde dans la ténèbre des métaphysiques ou la minutie des exégèses, je retiens seulement la théorie que le christianisme (1) prétend nous inculquer touchant la vie humaine. à

D’après lui, le monde est un danger perpétuel, le plaisir est un crime, la science est un leurre, l’art une vanité, et l'orgueil un péché capital. Les années que nous avons à vivre ici-bas ne sont qu'un temps d'épreuve; l'essentiel n’est point de se faire une pensée libre, fière et hautaine, et de laisser derrière soi, si éphémère qu'il puisse être, un sillon de beauté, mais de se plier à des formules, de restreindre son horizon, de

(1) Celui de Rome.

LES DÉMISSIONS ôI

* marmOtter d’insipides prières et de comprimer les élans de

son cœur.

Dieu, l'être infini, Dieu, la nn souveraine, mué en je ne sais quel insidiéux tyran, toujours à l'affût des moindres peccadilles, en genèse constante de pièges inédits où surprendre ses adorateurs ; Dieu présenté comme un maître fantasque,

comme un roitelet maniaque et cruel, que la vue du sang

réconforte, que les supplices déléctent, que les grimaces pieuses et les postures incommodes réjouissent, et qui, pardessus tout, se gondole aux contorsions d’une puberté qui s'abstient!... Que dis-je? Dieu réduit à n'être plus qu'un dresseur d'animaux savants, qui, pour le pur plaisir, suivant un caprice que rien ne justifie, contraint ses créatures à des

gestes saugrenus, à des cabrioles d'autant plus divertissantes qu’elles sont en popaItion plus directe avec leurs aptitudes originelles ! ee

Et qu'on n objecte point que ce que je cherche, au fond, C ‘est, plutôt qu'une doctrine moins puérile, une morale moins austère, et que, si je quitte l'Église, c'est parce qu'elle NS NOETNICASINES

Non. J’aspire à la vérité, quelle qu’elle soit.

Mais il serait temps peut-être de faire justice de ce paralogisme suranné qui voudrait prouver l'excellence d'un enseignement par son austérité.

La vraie morale, ce n’est point celle qui crucifie, mais celle qui épure ; non point celle qui opprime, mais celle qui élève; non point celle qui tue, mais celle qui fait vivre. La vraie morale, la morale divine se reconnaît à ceci : qu’elle est non la plus étroite, mais la plus humaine. Si demain un novateur audacieux s'avisait de prêcher la haine de la lumière, et si,

… en esprit de pénitence, il persuadait à ses adeptes de tenir, par un effort héroïque de volonté, les yeux constamment clos, ce serait là, n'est-il point vrai? une morale sublime ! Diriezvous qu'elle fût. agréable à Dieu? Or, depuis les restrictions culinaires du vendredi ou du carême jusqu'aux vœux contre nature des ordres monastiques., depuis.les affres ou les turpitüdes du confessionnal jusqu'aux théophagiques palinodies de la Table Sainte, que fait autre chose l'Eglise catholique ?

L'homme à un cerveau, il a un cœur, et il a des sens; qu'il se développe: suivant sa nature; qu’il tâche à rendre aisé, ; 4

libre, normal, le jeu de ses organes; qu’il nourrisse son cerveau de pensée, son cœur de dévouement, et ses sens d'amour, voilà ce que la raison — ce que Dieu — lui commande, ét voilà ce que l'Église lui défend.

Du jour où il me plut d'interroger ma raison et d'écouter Dieu je me trouvai donc en complet désaccord avec l'Eglise.

En parlant ainsi, je n'ignore point à quoi je m'expose ni les anathèmes que j’encours; je connais de quoi sont capables, pour satisfaire leurs basses rancunes, les aboyeurs de sacristie; j'ai prévu leurs arguments ; il ne me sera point trop malaisé d'y répondre.

Oui, pendant que, parvenu à la maturité de mon age et à la pleine possession de ma pensée, librement je m'exile, soixante-dix mille prêtres, pour ne parler que de la France,

persistent dans leur foi, mènent, autour de nous, depuis leur

jeunesse jusqu’à la mort, sans troubles apparents, sans défaillances notoires, leur vie édifiante et inutile. — Les défections toutefois se font de plus en plus fréquentes, et ce ne.

sont point toujours les plus mauvais qui s’en vont. Quandon

peut se réclamer d’un Lamennaïs et d’un Renan, quand on peut donner la main à des hommes tels que Ledraïin, Sébastien Faure, Guinaudeau, Bourrier ou Charbonnel, on n’est point, j'imagine, en trop fâcheuse compagnie... — Laissons cela. Je conviens que vous avez pour vous le nombre.

Mais, il faut avoir le courage de le proclamer, mis à part quelques prêtres recommandables par l'esprit autant que par le caractère, presque tous les autres sont de vulgaires manœuvres qui débitent les versets d’oraisons ainsi qu'on fait les aunes de cotonnade. Incapables de pensée personnelle, nul souci d’art ou de vérité ne les hante; leurs aspirations ne vont point au delà des bénéfices d’une paroisse riche où du far nienle d’un canonicat ; honnêtes employés, au demeurant, qui apportent à remplir leurs fonctions à peine moins d'exactitude que leurs sacristains ou leurs bedeaux. Ils eussent été tout aussi bien garde-champêtres ou garçons épi- …

ciers, à supposer qu'on eût vers cet idéal dirigé leurs am

bitions et que leur intellect eût été capable de se hisser à ces hauteurs.

Oui, vous avez pour vous le nombre.

CP As

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