AU DÉPÔT
Marseille est une fort belle ville et j'en apprécie, plus que personne, la gaîté multicolore, les grands platanes ombreux et le golfe aux courbes élégantes. Mais je dois faire une restriction en ce qui concerne le quartier du Rouet. Ce faubourg, où les savonneries enfumées alternent avec des bâtisses vermoulues abritant de la misère, présente un aspect rébarbatif dont je me sens mal impressionné. De plus, des puanteurs douceâtres émanent des fabriques et m'offusquent les narines.
C'est tout au bout du Rouet, presque dans la campagne, que s'élève la caserne de la 15e seclion d'infirmiers où je me rends après quelques heures de repos dans un hôtel du centre.
Le tramway qui m'emporte vers ce sanctuaire de Bellone porte-seringue arrive au terminus et le conducteur m'indique le but provisoire où je tends depuis mon départ de Nice.
Il est fort sale le sanctuaire : murs gris et gras, escalier boueux, fenêtres dont les carreaux
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ne connurent jamais le contact de l'éponge. I ne cohue de troupiers, criant, fumant, gesticulant, se bousculant, encombre les couloirs et les bureaux ; les uns reviennent du front, les autres y partent ; tous assiègent des comptables qui s'affolent et barbotent dans un océan de paperasses administratives. Considérant l'exiguité du local, je me demande, avec inquiétude, comment on s'y prend pour caser tant de monde dans si peu d'espace.
Remettons la solution de ce problème à plus tard.
Pour le moment on m'inscrit sur des registres, on m'immatricule. Durant ces formalités, certains s'étonnent qu'à mon âge, j'aie cru devoir m'engager alors qu'il eût été si simple de rester chez moi à contempler ton azur. 6 Méditerranée.
Comme cela ne les regarde point, je ne juge pas à propos de leur exposer mes motifs et je les prie sèchement de vouloir bien accélérer leurs écritures.
Les griffonnages accomplis, je suis examiné, d'une façon sommaire et sans aucun voile, par un médecin à deux galons. Dès qu'il a constaté que je possède tous mes membres et que je ne suis affligé ni de la gale, ni de la lèpre, on m'expédie vers le magasin d'habillement où je dois quitter mes vêtements civils pour revêtir
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le harnais militaire. Ce magasin est situé à trois cenls mètres en bordure d'un champ de manœuvres où des chasseurs d'Afrique dressent des chevaux passablement rétifs, venus, me dit-on, du Canada. C'est une vieille bastide, de style xvne siècle. Elle doit être bien étonnée aujourd'hui de tenir à couvert des tailleurs et des cordonniers en uniforme au lieu des nobles emperruqués dont elle avait coutume en son jeune temps.
Je pénètre dans la grande salle du bas, où s'étagent sur des rayons de sapin montant jusqu'au plafond toute sorte d'objets belliqueux. Là, je découvre un brave prêtre, en caleçon beige et en bas noirs ; il semble fort peu décidé à enfiler le pantalon rouge que lui présente le garde-magasin. Celui-ci, employant des termes peu ecclésiastiques, lui signifie d'avoir à se presser. Mais ce langage martial achève de déconcerter le pauvre homme. Il grelotte, les bras ballants, sans trouver la réponse énergique qui serait de circonstance.
Par bonheur, je suis beaucoup moins embarrassé que lui. Ce n'est pas pour rien que j'ai servi, pendant des années, aux cuirassiers. Mes souvenirs de cette époque étant encore assez frais, je n'éprouve aucune gêne à reprendre des habitudes militaires et à parler le dialecte congruent.
Je me déshabille donc en un clin d'oeil et prenant le prêtre sous ma protection, je dis au garde-magasin :
— Ferme ça, prends une cigarette, collemoi tout le bataclan pour nous frusquer, monsieur l'abbé et moi et ensuite fiche-nous la paix.
Mon offrande propitiatoire et le ton délibéré que j'ai pris radoucissent le préposé aux équipements. Il me remet capotes et képis, me désigne le rayon aux godillots et dit :
— C'est bon; cueille dans le tas ce qu'il vous faut et grouillez-vous pour débarrasser le plancher.
J'emmène l'abbé dans un coin et je l'aide à s'habiller tandis qu'il se confond en remerciements.
— Ce garçon manque vraiment de mesure, ajoute-t-il en me désignant le garde-magasin d'un geste craintif.
— L'essentiel, dis-je, c'est que ce pantalon soit à la vôtre ; et puis ne vous frappez pas ; vous en entendrez bien d'autres. Voyez-vous, la plupart des soldats ont tout à fait négligé de lire le Manuel de politesse et de convenances à V usage des séminaires que publia l'abbé Branchereau.
Le prêtre soupire puis il me confie que, réformé naguère, et repris, l'autre jour, par un
conseil de révision implacable, il n'avait pas la moindre idée du sans-gêne en faveur dans l'armée.
— Oui, repris-je, je comprends votre embarras.Mais puisque vous voici soldat, je vais vous donner quelques avis qui vous seront utiles. D'abord, au régiment, il ne faut jamais s'en faire. Cela veut dire qu'il importe de ne s'étonner de rien. Un caporal ou un sergent vous donna t-il un ordre qui vous semble saugrenu, obéissez sans réplique et gardez-vous d'en rechercher la raison. Allez ici ou là, selon que le service le demande, avec insouciance. Vivez au jour le jour, prenez le temps comme il vient et quand les choses vont de travers, efforcezvous de vous persuader qu'elles pourraient aller pire... Quanta vos rapports avec les camarades, lorsqu'ils vous charrient...
— Charrie?? interrompt l'abbé que cet argot déroute.
— Lorsqu'ils vous raillent, il n'y a qu'à leur répondre sur le même ton. D'ailleurs, ne vous effrayez pas, ce sont, en général, d'assez bons diables qui n'ont que le tort peu grave d'être mal embouchés.
— Ah ! reprend mon interlocuteur avec un soupir, j'étais précepteur dans une famille pleine d'urbanité... Le changement est trop brusque.
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— Je comprends ! Mais, dans l'armée, on ignore la périphrase; le mot propre — ou malpropre, on le lance tout à trac; vous vous y habituerez vite. Et puis la section compte beaucoup de vos collègues qui ont servi ; ils vous donneront rapidement le pli nécessaire.
Il me remercie de nouveau avec chaleur puis s'éclipse parmi des sourires auxquels je ne puis m'empècher de joindre le mien car c'est un fait : l'excellent abbé aura peine à prendre l'allure militaire. A cette heure, il traîne ses lourds croquenots comme si c'étaient des boite- à violon qu'on lui eût mis aux pieds.
Je m'habille à mon tour, en rabrouant le garde-magasin qui, tout à fait apprivoisé, quémande une autre cigarette. Ensuite, je retourne au bureau où je dois me présenter à l'officier d'administration qui gouverne la gent infirmière.
Reçu de façon assez morose par ce dignitaire surmené, je lui représente qu'engagé pour faire du service actif, je ne tiens pas à moisir au dépôt. Plus vite je serai envoyé au front, plus je serai satisfait.
Un grognement vague mais qui semble approbatif me donne à supposer que ma requête n'a pas trop déplu.
Bref, un fourrier joufflu et rubicond m'inscrit sur la liste des premiers à partir.
Sortant du bureau, je suis abordé par un sergent à belle barbe châtaine. Avec un sourire aimable, il m'apprend qu'il a entendu mon nom tout-à-l'heure et il me demande si je suis l'écrivain dont il a lu plusieurs volumes. Sur ma réponse affirmative, il se présente. Il s'appelle Martin ; il est prêtre et professeur de philosophie au séminaire de Fréjus. Il a fait la première partie de la campagne ; blessé à Béthincourt, en Argonne, il sort de l'hôpital et vient d'être chargé d'un commandement à la section.
Non sans plaisir, j'apprends de lui que je ne logerai pas dans la caserne minable mais dans une école de garçons toute proche où bivouaquent déjà une centaine d'infirmiers.
— Venez avec moi, me dit-il, je vais vous installer.
Comme nous ouvrons la porte de la classe où je dois coucher, je reçois en pleine figure... un sonnet de Hérédia.
Perché debout sur le pupitre du maître, un haut gaillard, de formes athlétiques, déclame à tue-tête et avec le plus formidable accent
marseillais qui se puisse concevoir, ces vers aux sonorités de métal :
Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;
Il s'arrête pour reprendre haleine et, aussitôt, afin de démontrer que je suis à la hauteur, je riposte en hurlant le dernier tercet :
Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles, ïls regardaient monter en un ciel ignoré, Du fond de l'Océan, des étoiles nouvelles.
Cette façon de me présenter obtient un certain succès. Quand les rires et les applaudissements se sont apaisés, le sergent Martin m'abouche avec mes nouveaux camarades.
Il y a là une vingtaine de soldats : des prêtres, un ou deux séminaristes, deux pasteurs protestants, un coiffeur et un pharmacien de Nice. Ouant au barde hérédiaque, c'est un avocat de la ville, engagé volontaire et fort renommé pour sa faconde retentissante.
Le sacerdoce, les études religieuses, la littérature, l'éloquence du barreau, la pharmacie, l'art capillaire, cela ne fournit-il pas de quoi constituer une chambrée exceptionnelle?
Plusieurs de ces messieurs me connaissent déjà par mes livres de sorte que, sous leurs
auspices, je me fonds dans ce milieu sympathique aussi vite qu'un morceau de sucre dans une tasse de café brûlant.
Le chef de chambrée, c'est le pharmacien Fulconis qui s'orne du galon rouge des troupiers de première classe. Il me désigne la place où poser ma valise et où j'aurai le droit de dormir — si je puis.
Notre installation est plutôt sommaire. On a enlevé les bancs et les tables mais on a laissé la chaire du pédagogue avec un fauteuil canné. Nous y grimpons, à tour de rôle, pour faire notre correspondance. Et, comme on l'a vu, elle sert aussi de tribune à l'avocat Bentabolle pour épancher ses accès de lyrisme. Aux murs, le tableau noir où quelqu'un traça, d'une craie implacable, des maximes anti-boches et des pancartes en couleur où s'alignent des ruminants méditatifs, des légumes sans imprévu et des mesures de capacité revêches.
Sur le plancher... ah ! sur le plancher s'étale un amas de quelque chose qui fut, m'affirmet-on, une couche de paille. Mais cette litière n'ayant pas été renouvelée depuis les premiers jours d'août, il n'en demeure en cette fin de novembre qu'une mince galette de détritus où s'amalgament les barbes d'épis, les chiffons, les croûtes de pain sèches et, surtout, une quantité de poussière vraiment anormale. Tel
quel, ce monceau d'ordures constitue le lit commun. Bien que Ton repose tout habillé, on n'arrive pas à se garantir delà poussière. Elle s'insinue partout ; elle s'élève au moindre mouvement pour retomber aussitôt et nous couvrir d'un enduit pénible à supporter. Il en résulte qu'au réveil chacun offre un aspect noirâtre dont les ablutions les plus violentes n'ont pas toujours raison. Quelques-uns en gardent, toute la journée, le teint d'un ramoneur hostile au débarbouillage.
— Ceci, décrète Bentabolle, nous prépare à la noble poudre qui couvrira nos visages sur les champs de bataille.
Mais son contradicteur habituel, le coiffeur Marius Roux déclare qu'il préférerait les poudres de riz parfumées de son officine.
Les autres classes, également bondées de troupe, sont aussi mal loties que nous au point de vue du couchage, et ii en va de même à l'école voisine des filles.
A diverses reprises, des délégations se rendirent au bureau afin de quémander humblement delà paille fraîche. Mais, comme ii sied, cette supplique fut accueillie par une grêle d invectives et par des menaces de salle de police et de conseil de guerre. A ceux qui ne se laissèrent pas intimider par ces apostrophes comminatoires — de style dans l'armée et rarement sui-
vies d'effet — on daigna expliquer qu'il y avait, en ce moment à Marseille, trente mille hommes des troupes de l'Inde. Les cavaliers sikhs et les fantassins gourkhas accaparaient toute la paille de couchage.
Le fait se trouvant à peu près exact, on récrimina ferme, puis l'on se résigna. La pensée que nos alliés se prélassaient à nos dépens n'était-elle pas de nature à nous dissimuler l'insuffisance et la saleté de notre literie?
L'insouciance reprit donc le dessus. C'est là une qualité nationale : chez nous, pourvu qu'il garde le droit de grogner et de persifler l'administration à la sourdine, le soldat s'accommode assez facilement des pires conditions d'existence. Par la suite, j'en fis bien souvent la remarque, même quand nous nous enlisions dans les boues du front.
En l'une et l'autre école, le principe du groupement par « affinités électives », comme disait ce Boche émancipé Wolfgang Goethe, régnait sans conteste. Il y avait une chambrée monacale où se juxtaposaient des Carmes, des Capucins et des Pères Blancs, ces derniers venus de l'Afrique centrale pour répondre à l'ordre de mobilisation. On y psalmodiait l'office comme
au monastère. Il y avait la chambrée des gouapes où fermentait une écume issue des pavés de Marseille et de Toulon. Je me suis toujours demandé ce que ces nervis faisaient dans une section d'infirmiers, alors qu'il restait de la place aux bataillons d'Afrique.
Dans notre salle, le clergé dominait par le nombre. Mais on aurait tort de croire que, de ce fait, le milieu fût austère, car la plupart de ces prêtres étaient encore jeunes, avaient fait leur service militaire et, s'adaptant on ne peut mieux aux rigueurs du métier, montraient une gaîté stoïque du plus franc aloi. Quant aux apprentis-curés, leur brusque transposition du séminaire à la caserne les avait peut-être d'abord un peu mis en désarroi. Mais l'exemple et les propos ravigourants de leurs aînés leur donnèrent vite le diapason.
Les deux pasteurs protestants étaient fort aimables. Le plus âgé abondait en conseils pratiques sur l'entretien des croquenots et l'agencement des jambières. L'autre arrivait d'une longue excursion en pays Scandinave. Quand la guerre éclata, il parcourait la Laponie suédoise et il nous faisait des récits drolatiques sur les incidents de son retour en France.
On causait de mille choses. Des stratèges exposaient des plans infaillibles pour l'anéantissement des Boches. On leur recommandait
de les envoyer à notre grand-père Joffre. Avec les amateurs de littérature, je faisais de la critique transcendante. Je me rappelle, entre autres, une controverse sur Tolstoï à propos d'un exemplaire d'Anna Karénine, venu échouer là je ne sais comment et que nous feuilletions lorsque nous n'avions rien à faire.
La discussion fut close par Bentabole qui déclara sans ambage que les romans slaves lui donnaient — des vents. Sur quoi, on le traita de zolâtre et Fulconis le désigna pour approprier les cabinets le lendemain matin.
Roux, fort serviable, jouait du ciseau et du rasoir à toute demande et multipliait les galéjades tout en regrettant les vaporisateurs embaumés de son magasin et les délices de la Jetée-Promenade.
Parfois aussi, on blaguait, sans fiel, l'abbé Desclos, soldat modèle qui consacrait tous ses loisirs à l'astiquage de son fourniment. On l'accusait d'intrigues pour la conquête des galons de caporal.
La journée se partageait d'une façon uniforme. Le réveil était fixé à six heures; mais, dès cinq heures, un des jeunes prêtres de la chambrée, avec qui j'en étais tombé d'accord, m'emmenait lui servir la messe dans la chapelle d'une communauté de Sœurs de Saint- Vincent-de-Paul voisine de l'école. Je goûtais
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là une heure de recueillement et d'oraison qui m'était fort salubre à l'âme. Après un déjeuner gracieusement offert parles bonnes religieuses, nous revenions répondre à l'appel du matin. Ensuite, on se brossait, on se lavait tant bien que mal ; à tour de rôle, on balayait la classe sous la surveillance débonnaire de Fulconis. L'opération était assez délicate, car, si nous avions manié le balai d'une façon trop insistante, nous aurions soulevé des nuages de microbes dont nous nous serions mal trouvés. Aussitôt le nettoyage terminé, on se rassemblait dans la cour et l'on gagnait par rangs de quatre le terrain de manœuvre. Là, un petit sergent, rouge de moustaches et de chevelure, nous initiait aux mystères du pas de soixantequinze centimètres. Il y mettait une conviction violente. Garçon épicier dans le civil, doué d'une voie perçante, il nous perforait le tympan d'objurgations pointues et secouait comme des sacs de pruneaux les distraits et les sceptiques. Pendant une heure, nous faisions une, deux, gauche, droite, pas accéléré, pas gymnastique, avec des intervalles de repos où l'on apprenait le salut réglementaire à ceux qui n'avaient point encore servi. Il y avait aussi une gymnastique pour laquelle plusieurs d'entre nous montraient un enthousiasme des plus modérés. La chose consistait à prendre le pas de course
et à franchir les obstacles qui jalonnaient le terrain à l'usage de la cavalerie. Je vois encore un excellent abbé, professeur de théologie au séminaire de Marseille, voltiger par-dessus les banquettes d'argile et les énormes troncs d'arbres gisant sur le sol. Il y mettait toute la bonne volonté compatible avec sa corpulence excessive. Mais, plus fort en scolastique qu'en acrobatie, il n'obtenait que des résultats piteux. A la pause, tandis qu'il soufflait en s'essuyant le front, ses collègues plus agiles lui affirmaient que cet exercice, renouvelé avec persévérance, le débarrasserait de son embonpoint et le rendrait plus léger qu'un zéphir. Il prenait d'ailleurs fort bien la plaisanterie.
Plus souvent, la musette garnie de victuailles en sautoir, nous faisions de longues marches dans la campagne. Une fois les maisons dépassées, on rompait les rangs, et l'on allait à volonté, par groupes sympathiques, en échangeant de joyeux propos ou en chantant. Rien de mieux compris que ces marches ; elles nous furent un entraînement efficace pour les fatigues à venir.
L'après-midi, théorie sur la manœuvre du brancard ou sur les divers modes de pansement. Et c'était tout pour notre instruction.
Il ne faut pas oublier qu'étant infirmiers, nous n'avions à pratiquer ni l'école de compa-
gnie, ni ie maniement d'armes. Nous ne portions même pas de fusils. On nous avait bien gratifiés de vagues coupe-choux d'un modèle suranné, mais ce n'était que pour la forme et nous ne bouclions le ceinturon que pour sortir le soir.
Vers dix-sept heures, presque tout le monde filait en ville. A deux ou trois, nous avions découvert, rue de la Palud, un petit restaurant paisible où, moyennant la modique somme de trente sous, nous trouvions un repas fort suffisant pour quiconque ne rendait pas à son estomac un culte exagéré.
Par ainsi nous évitions la redoutable cuisine de la caserne. Le singe y mijotait parmi les flots d'une graisse équivoque. Et le seul aspect du cuistot, qui semblait s'être offert une immersion prolongée dans la plus graisseuse de ses marmites, aurait fait reculer Gargantua luimême. C'est pourquoi, à midi, je me contentais des frites bien croquantes et des saucisses d'une marchande installée, sous un porche, à côté de l'école. Une tablette de chocolat et un bon quart d'eau fraîche achevaient ma collation.
L'appel du soir se faisait à vingt heures et demie. Il avait lieu dans la classe qu'éclairait à peine une lampe fumante. Cette formalité remplie, nous nous étendions tout vêtus sur
notre fumier et l'on éteignait. Le corps roulé dans une chétive couverture de campement, la tête appuyée sur le sac, après avoir recommandé aux ronfleurs de « mettre un bouchon», nous nous efforcions de dormir.
Ce n'était pas facile, car notre couche, aussi dure que sale, ne se prêtait guère aux sommes ininterrompus. Pour moi, j'enviais mon voisin de droite, un séminariste, qui reposait sans bouger jusqu'au matin. Privilège de la jeunesse! A gauche, j'avais le mur dont le contact humide manquait d'agrément. En outre, cinq ou six fois par nuit, je me réveillais les côtes endolories et je cherchais, sans trop y réussir, une position qui me permît de m'assoupir.
11 y avait une compensation à ces insomnies. Pour écarter les idées noires, les pensées de découragement qui me venaient parfois, j'avais recours à la prière...
Que Notre-Seigneur est bon ! Toujours, il venait en aide au pauvre soldat d'occasion qui implorait son appui. Un rayon de sa tendresse m'éclairait l'âme et cette douce lumière intérieure dissipait mes ténèbres. Je revoyais toutes choses sous l'angle du surnaturel ; fortifié par mon Jésus, je rapprenais l'esprit de sacrifice pour la France. Et je finissais par m'endormir en murmurant :
— Mon Dieu, je crois en vous, maisaugmen-
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tez ma foi ; j'espère en vous, mais augmentez mon espérance; je tâche de vous aimer, mais augmentez mon amour...
Ainsi s'écoulèrent les dix jours que je passai au dépôt. J'en ai gardé un excellent souvenir, car, en notre chambrée, tout allait vraiment pour le mieux. Je n'y rencontrai que charité mutuelle, bonne volonté unanime, ferveur religieuse qui, pour ne pas s'afficher, ne nous en maintenait pas moins dans un état de joyeuse abnégation. Nul de ceux que je connus à cette époque ne me démentira.