‹ Ceux qui saignentChapitre 9 sur 15 · EN ROULANT · texte numérisé non relu

EN ROULANT

Enfin, c'est fait! Toisé, palpé, ausculté, muni d'une feuille de route, me voici dans le train qui file sur Marseille. Là se trouve le dépôt de la section d'infirmiers dont je fais désormais parlie. Je compte bien n'y pas séjourner longtemps, car si je me suis engagé ce n'est certes point avec lintention de m'ankyloser à l'arrière.

A cette entrée dans l'aventure, j'éprouve surtout une sensation intense d'allégement. Petites vanités, plaisirs et soucis médiocres, routine d'une existence vouée à l'encre et à la plume, hier encore vous m'alourdissiez l'âme. J'ai secoué votre poussière et vous réapparaissez comme ces feuilles mortes et ces détritus grisâtres que le cantonnier chasse,

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d'un balai diligent, dans les fossés que nous longeons à toute vapeur.

J'ai beau réexaminer, je ne découvre en moi ni regrets du passé ni appréhensions pour l'avenir. Un souffle robuste m'emporte et me claironne : — En avant pour la terre de France!... Et je me sens si rajeuni que mes cinquante et un ans n'en pèsent pas plus de trente.

A l'analyse, je crois avoir démêlé les deux sentiments qui me valent le bien-être dont je suis gratifié.

D'abord, la confiance en Dieu, l'assurance tranquille que sa main s'étendra sur moi pour me protéger dans le péril, me soutenir dans la tentation et m'attirer à la vie éternelle sir frappé par sa permission, je me livre humblement à sa miséricorde.

Ensuite, comme j'espère avoir fait, sans restriction, le sacrifice de ma peau, je savoure, au plus profond de mon cœur, cette joie — la plus haute dont nous puissions être favorisés ici-bas — : l'oubli de soi-même.

Cultivateurs du « Moi, » en extase devant le précieux navet de votre personnalité, blêmes joueurs de serinette qui réclamiez, en grelottant, un « professeur d'énergie », disciples de l'ancien Barrés — celui des Bougies Roses et des Bérénices verdâtres — si le fracas des

armes ne vous fit pas tomber en pâmoison, que vos méthodes d'excitation solitaire doivent vous sembler marécageuses et fétides!

Maintenant que nous sommes, pour de bon, « sous l'œil des Barbares, » avez-vous découvert ce Maître de l'abnégation et de la vigueur d'Ame qu'on nomme Jésus-Christ? Les fleurs sanglantes qui couronnent le front de la Patrie en danger vous font-elles prendre en grippe les corolles pâlotes dont l'arôme cadavéreux chatouillait voluptueusement votre anémie?

Par charité, admettons que les moins intoxiqués d'entre vous marchent, à cette heure, le sac au dos, contre le Boche.

Quant aux autres, ceux que légotisme décomposa jusqu'aux moelles, eh bien, je gagerais qu'ils se sont embusqués...

Les embusqués, j'en vis un étalage au recrutement de Nice. Jardinaient-ils leur « Moi », ces petits jeunes gens gras, frais, roses, — bons pour le charcutier — qui encombraient un bureau où la besogne ne semblait pourtant pas réclamer un nombre de scribes aussi insolite?

Assis, trois ou quatre, dans le couloir, en attendant l'examen de notre anatomie par le

major Je service, nous les regardions à travers l'embrasure de la porte large ouverte.

L'un sarclait, d'un peigne d'écaillé, son <-ràne ovoïde où foisonnait le pellicule. L'autre s'épluchait les ongles avec minutie. Celui-ci tourmentait les poils chétifs de sa moustache incolore. Celui-là fumotait, dune lèvre dédaigneuse, une cigarette à bout doré. Le reste du lot bâillait en s'étirant.

Les paperasses s'accumulaient devant eux. Mais ils ne s'en occupaient que pour les faire passer, d'un geste nonchalant, aux quelques professionnels qui, peinant à leur place, ne semblaient guère charmés du contact de ces jolis messieurs.

Mon voisin, un parigot, chauffeur d'auto réformé, qui n'eut de cesse qu'on ne l'eût engagé, s'émerveillait de leur quiétude.

— Mais qu'est-ce qu*ils fichent ici? me dit-il à mi-voix; en voilà des feignants! Est-ce qu'ils ne devraient pas être au front?

— Mon ami, répondis-je, vous ne vous rendez pas compte des choses. Ces délicieux enfants, leur papa, capitaliste notoire, ou leur maman, dame bien peinte et influente auprès des « grosses légumes », estimèrent qu'ils sont beaucoup trop fragiles pour courir la chance de se faire casser les os coude à coude avec les gens vulgaires qui ne portent ni bottines

en peau de colibri ni caleçons de soie mauve. Patauger dans la boue, se noircir les mains à tirer des coups de fusil, avaler une soupe figée dans une gamelle graisseuse, subir les invectives d'un sergent prolétaire, risquer un éclat d'obus qui endommagerait leur charmant physique, — tout cela manque d'élégance. C'est pourquoi on les a mis en serre chaude ici. Et puis n'oubliez pas qu'ils forment une élite. Que deviendrait la France, après la guerre, que seraient les tangos et les fleuretages de l'avenir si l'on décimait les couches où s'affinent ces spécimens exquis d'une civilisation très — avancée ?

Or le chauffeur n'admit pas mon explication.

— Pour une couche, déclara-t-il d'un ton bourru, il faut qu'ils en aient une couche de consentir à se chauffer les quilles pendant que les autres se font tuer ! Des spécimens, que vous dites? Je leur en flanquerais du spécimen !..> Regardez donc celui-là qui tripote son porteplume du bout des doigts, comme s'il avait peur de se salir... Va donc, eh foireux !

— Attention, repris-je, le gendarme de planton nous écoute.

Mais le bon gendarme, adossé au chambranle, ne songeait pas à sévir. Il souriait dans sa forte moustache et, partageant, sans doute, l'avis du

chauffeur, il couvait d'un œil luisant de mépris goguenard cette plate-bande d'orchidées mondaines garée avec tant de soin des bises meurtrières qui soufflent en Flandre et en Argonne. . . Dans le train, je me remémore cet épisode. Quelques rimes s'arrangent dans ma tête où je parodie une chanson idiote de jadis, Le Forgeron de la paix :

0 doux enfant, sauvé de la bataille, Freie arbrisseau chaudement empoté, Risquer la mort, c'est bon pour la canaille, Loin des canons, vis en sécurité :

Un rond de cuir vaut mieux que la mitraille Quand on est fils d'un père bien rente.

Dédié au blondasse qui faisait tout de même semblant d'effleurer son porte-plume.

J'ai rencontré depuis pas mal d'autres embusqués. Ce n'est point fronder que de soutenir qu'il y en avait un nombre excessif au commencement de la guerre. Aussi, que de plaintes des familles dont les rejetons n'avaient pas cherché le « filon » où se dérober au devoir ! Quelle indignation chez les poilus !

Plus tard — au printemps de 1915, — le sang répandu pour la Patrie criait si fort qu'on prit des mesures pour extirper ce scandale. Les

dépôts et les administrations se vidèrent. Et il est équitable de reconnaître que la plupart de ceux qui s'étaient laissé mettre dans la ouate, par faiblesse de caractère, par condescendance pour des lamentations maternelles ou conjugales ou simplement par peur des coups, se ressaisirent une fois partis au front -et se battirent avec intrépidité. Certains même se firent tuer tellement le souvenir de leur couardise leur était devenu intolérable. J'en ai connu.

Il existe, cependant, des embusqués de nature que rien ne saurait hausser au-dessus d'euxmêmes. Il s'en trouve jusque dans les tranchées. Ceux-là, le désir de garder leur fressure intacte les possède au point que ni outrages, ni sévices ne parviennent à les stimuler.

Je me rappelle, dans ce genre, un personnage à l'épiderme huileux, aux gros yeux toujours effarés dont la « tremblote » dépassait toute vraisemblance. Bien que d'intelligence assez faible, il déployait des prodiges d'astuce lorsqu'il s'agissait d'inventer quelque emploi chimérique qui lui permît d'esquiver le péril.

A l'ambulance, notre médecin-chef, qui prenait plaisir à faire avorter ses ruses, disait un jour :

— X, c'est le type de l'embusqué intégral. Les gens de cet acabit sont tellement dominés

par la crainte que nulle bassesse ne leur coûte pour se mettre en sûreté. Ce sont des malades qu'il faudrait soigner... avec une trique. Quel dommage que je n'aie pas le droit de rosser X ! Il deviendrait peut-être un héros. Mais vous verrez qu'il trouvera le moyen de se tapir dans quelque fenle, comme une punaise. Il est trop amoureux de l'arrière, ce garçon !.. .

De! fait, X se démena si ingénieusement qu'il finit par conquérir un poste de sous-aide lampiste dans une gare d'évacuation. Il y emporta, du reste, le sobriquet de « La Punaise ».

Quand on parie de lâcheté, Ton n'avance pas que le courage consiste à ignorer la crainte de la mort.

— Je voudrais bien connaître le J.... F.... qui prétend n'avoir jamais eu peur, disait ce brave des braves, le maréchal Ney.

Oui, il y a des moments, à la guerre, où tout le monde a peur. Le courage, c'est de se dominer, c'est d'être si imprégné de l'idée du devoir qu'on force la carcasse à pousser de l'avant, même lorsque les dents claquent d'effroi.

Mais l'embusqué est de complexion trop gélatineuse pour connaître cette victoire de l'esprit domptant la matière.

Où son châtiment commencera, c'est après la guerre. Osera-t-il se montrer dans les rues,

affronter les braves, revenus du feu, qui lui assèneront un regard de méprisante pitié? Ce qui pourra lui arriver de plus heureux, c'est que la honte et le remords l'exterminent.

Voici comment j'ai appris ce que c'était que le courage au combat.

Dans mon compartiment, il y avait trois soldats, des blessés guéris, sortis le jour même de l'hôpital et qui rejoignaient leur dépôt. Deux sommeillaient. Le troisième, assis en face de moi, aménageait son barda dans sa musette.

C'était un brun, de trente à trente-cinq ans et de tempérament sec. Ses yeux vifs, le ferme modelé de ses traits, une ride verticale entre ses sourcils marquaient l'habitude d'observer, de la décision et une intelligence avisée.

Quand il eut terminé ses arrangements, il se croisa les bras et fixa son regard volontaire sur le journal que je parcourais.

— Vous désirez peut-être le lire, dis-je en le lui tendant.

Il eut un sourire railleur et, le refusant du geste, il me répondit :

— Non, ce n'est pas la peine. Je sais à peu près d'avance ce qui s'y trouve. Sauf le com-

mimique et les dépêches, que j'ai lus ce matin, il n'y a pas grand'chose à glaner là-dedans.

— Vous pourriez bien avoir raison, repris-je, je soupçonne que cette littérature à fanfares ne doit pas intéresser beaucoup un homme qui vient du front.

— C'est de la rhétorique pour gens de l'arrière, approuva-t-il; quant aux descriptions ampoulées des reporters qui suivent, de plus ou moins près, les troupes, elles sont assez peu exactes. Ces messieurs se préoccupent trop de tout peindre en beau... D'ailleurs, conclut-il avec un philosophique haussement d'épaules, il vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi. Si Ton montrait les choses telles qu'elles sont, on ferait germer des idées noires dans le cerveau des non-combattants et cela, sans profit pour personne. Il est préférable de les nourrir d'illusions réconfortantes.

— C'est vrai, dis-je, en tout temps, mais surtout en temps de guerre, il n'existe pas beaucoup d'hommes qui soient capables de regarder la réalité en face.

— C'est un fait, reprit-il; et j'ajouterai que si l'on n'a pas mis soi-même la main à la pâte, on a beau s'efforcer de se représenter, sans fanfreluches, ce qui se passe au front, il est difficile d'en avoir une idée précise.

Il se prit à rire et poursuivit :

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— Tenez, je ne suis pas un emballé, mais quand mon régiment est parti pour le front, je me voyais assez bien, en présence de l'ennemi, dans la posture de ces pioupious mélodramatiques qui brandissent leur fusil en foudroyant le Boche d'un regard implacable, sur les cartes postales. Or c'est rarement de cette façon quo se manifeste le courage au feu. Le corps-àcorps, les prouesses des virtuoses de la baïonnette, c'est l'exception. J'en ai fait très vite l'expérience.

Voyant que j'avais affaire à quelqu'un qui raisonnait ses impressions, je lui confiai que. m'étant engagé, je serais sans doute bientôt au front et qu'il me rendrait service en m'expliquant l'état d'esprit de celui qui s'expose à une mort violente pour la première fois.

Il y consentit volontiers. Je vais rapporter son témoignage; mais ce que je crains de ne pouvoir rendre, c'est le ton de bonhomie avec lequel il s'exprima.

— Évidemment, me dit-il. je ne puis vous donner que mes sensations personnelles. Cependant, si j'ai bien observé mes voisins de combat, je crois pouvoir avancer que leur manière de sentir ne différait pas beaucoup de la mienne.

Donc, quand nous sommes allés au feu pour la première fois, c'était encore la guerre de

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manœuvres, au commencement de la bataille de la Marne. N'ayant pas fait la retraite de Charleroi, étant arrivés en renfort un peu après «[ue les Boches eurent déguerpi de Reims, nous n'avions pas subi d'influences déprimantes. Ce (jui dominait en nous, c'était l'impatience d'avancer, la rage contre les envahisseurs et le désir impétueux de les refouler au delà de la frontière. Et puis nous avions constaté leurs saletés et leurs pillages dans la région d'où l'on venait de les chasser, et nous les considérions comme des bêtes puantes qui ne méritaient aucune pitié. Une fois qu'on en aurait délivré le pays, on verrait. Personne ne regardait plus loin. Il me semble bien que c'était là le sentiment général. Pour moi, je puis dire qu'à ce moment, il ne me venait pas à l'idée que je pusse être tué ou blessé. Je savais que nous marchions droit à l'ennemi ; je brûlais d'envie de l'aborder et le bruit de la canonnade, qui allait toujours croissant, ne faisait que m'exciter davantage. En dehors de cela, ni appréhension, ni regrets. Je pensais si peu à l'arrière que c'est à peine si j'envoyais quelques lignes à ma femme pour lui dire que tout marchait bien.

Le jour où nous sommes entrés pour de bon dans la danse, prévenus que ça allait devenir sérieux, nous allongions le pas vers l'horizon

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où traînaient des fumées jaunâtres. Nous allions, le regard tendu, la main crispée sur la crosse. Personne ne disait rien: on se hâtait avec une sorte de fièvre.

— Pas si vile!... Alignez-vous! criait de temps en temps le capitaine. .Mais lui-même pressait l'allure de son cheval et il se haussai I parfois sur les étriers pour voir plus loin.

Tout à coup, un, deux, trois obus arrivent en ronflant, éclatent sur notre gauche et font de la marmelade dans un bataillon de chasseurs qui nous côtoyait. Puis, tout de suite, d'autres obus tombent un peu en arrière de notre première ligne dont j'étais. Il y eut du dégât, mais on ne tournait pas la tète: on était bien trop occupé à tâcher d'apercevoir l'ennemi. Vinrent ensuite des volées de balles qui bourdonnaient comme de grosses mouches.

Parfois, on entendait floc et l'un des nôtres culbutait en criant.

Voyant cela, le capitaine nous arrête el nous fait coucher: c'était une bonne précaution, car, pendant plus d'une heure, nous recevons une averse de fonte et de plomb qui manquait tout à fait d'agrément.

Nous étions donc à plat ventre sur l'herbe assez épaisse d'une prairie marécageuse, en bordure d'un chemin boueux. A huit cents mètres environ devant nous, une lisière de bois

où les Boches se tenaient cachés. De là, ilsnous canardaient durement, comme je vous l'ai dit.

On aurait bien voulu leur répondre, mais le capitaine le défendit, disant que ce n'était pas la peine de gaspiller nos cartouches parce que de l'artillerie allait venir qui délogerait l'ennemi. Oui, mais, en attendant, les projectiles boches nous tuaient du monde.

Tout d'abord, je ne sentis pas de peur; j'étais partagé entre la mauvaise humeur d'être étalé dans cette herbe humide, comme un veau, et l'agacement de recevoir des pruneaux sans les rendre. Les autres jugeaient de même et quelques-uns commençaient à grogner. Le lieutenant leur imposa silence d'un ton rude. Il parlait encore quand un éclat d'obus le frappa au front, lui enleva un morceau du crâne et lui fit jaillir un œil de l'orbite. C'était affreux à regarder. Et c'est alors qu'une frousse épouvantable m'envahit. Par un instinct tout animal, je me ramassai le plus possible sur moi-même; il me semblait qu'en me ratatinant de la sorte j'offrirais moins de surface aux coups. C'était stupide ; mais, dans des minutes pareilles, on ne raisonne pas. Mes voisins ne faisaient pas meilleure mine. A ma droite, un tout jeune sergent se raidissait. Il était blême et il serrait les dents si fort que sa

respiration sifflait entre ses lèvres entr'ouvertes. A ma gauche, un gros Berrichon s'enfouissait la figure entre deux touffes d'herbe humide pour ne rien voir. Gomme il étouffait, il finit par relever la tête et l'on s'aperçut qu'il avait le nez tout barbouillé de terre. Il était si drôle avec son pif sale et ses yeux effarés, où roulaient des larmes, que, malgré la situation, l'on éclata de rire autour de lui... Oui, on riait de bon cœur et cela fît un peu diversion. Mais ce qui nous rassurait le plus, c'était l'attitude du capitaine. Il avait mis pied à terre et renvoyé son cheval. Il se tenait debout devant le premier rang et il fouillait tranquillement le bois en face avec sa lorgnette. Gela réconfortait de le regarder. Et pourtant, un peu après il me vint une espèce de découragement mêlé de résignation. Je me disais : « Pour sûr, je n'en réchapperai pas. C'est embêtant... Si seulement je pouvais être tué d'un seul coup, sans trop souffrir... » Ensuite, je pensai à ma femme et à mon gosse. Puis je me dis que j'en reviendrais peut-être malgré tout et, je ne sais comment, quoique d'habitude, je ne pratique pas beaucoup, je me mis à marmotter un bout de prière pour demander à Dieu de me tirer de là. Tout cela se succédait dans mon esprit d'une façon rapide et assez incohérente, car il me semblait aussi par moments que

j'étais endormi et que je faisais un mauvais rêve.

Enfin, voilà que le feu des Boches redouble d'intensité. Et notre artillerie qui n'arrivait toujours pas ! Alors le capitaine, voyant que nous étions très énervés et qu'il y en avait plusieurs qui jetaient des coups d 'œil en arrière, sentit qu'un petit vent de débandade commençait à souffler. Il ne voulait pas de ça ! Tout de suite, il commanda un feu de salve, puis, sans arrêt, tir à volonté. Cela nous fit du bien : on ne voyait pas si les coups portaient, mais d'être ainsi occupés cela nous empêchait de trop réfléchir. Pour moi, je distinguais, dans le taillis en face, un bouleau dont l'écorce blanche se détachait sur la masse sombre du fourré. Il me servait de repère; je visais tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche et j'y mettais tanl de soin que c'est à peine si je remarquai h malchance du sergent : il venait de recevoii une balle sous le menton et, roulé sur le côté contre moi, il trempait de son sang le pan d( de ma capote.

Au bout d'une dizaine de minutes, le capi taine crut s'apercevoir que le tir des Boche: faiblissait. — « Debout ! » cria-t-il...

Et il nous lance, baïonnette en avant, sur h bois. Ah ! je vous prie de croire que personne n'hésita ; c'était si bon de changer enfir

de place ! Nous sommes partis en hurlant comme des bêtes sauvages. On n'avait plus qu'une idée : en finir vite, le plus vite possible et tuer pour ne pas être tué.

Ouand nous sommes arrivés à la lisière, les Boches se défilaient en faisant des zigzags à travers les arbres. Nous n'avons pas pu les joindre, car nous étions hors d'haleine. Mais les 75 entraient enfin en ligne et la batterie ennemie, criblée d'obus à son tour, se repliait au galop.

Alors, on se sentit tout soulagé. On riait, on plaisantait, on échangeait des tapes; on buvait un coup au bidon. Certains regrettaient de n'avoir pas égorgé quelques Boches. Mais personne ne parlait de la frousse que nous avions eue. On aurait dit que nous en avions un peu honte. Moi, je me taisais, mais je ressentais avec intensité la joie de me retrouver sain et sauf pour cette fois...

Un peu après, nous fûmes mis en réserve derrière les 75 et la journée a été finie pour nous. Le soir, on nous a dit que nous étions vainqueurs et que les Boches battaient en retraite sur toute la ligne. Naturellement, cela nous fil plaisir...

Il se tut un bon moment, comme pour résumer ses impressions, puis il conclut : — Voyezvous, je crois que ce qu'il y a de plus terrible

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à la guerre, c'est de rester immobile, sans riposter, sous le feu de l'ennemi. Quand une troupe soumise, pour la première fois, à cette épreuve, la supporte sans trop flancher, il me semble qu'on pourra compter sur elle par la suite. En somme, nous n'avions pas trop mal tenu ; mais du reste je n'ai pas pu vérifier la façon dont la compagnie se comporta plus tard. Le lendemain nous étions au repos et le surlendemain, comme nous allions par quatre dans un chemin creux, j'ai reçu un éclat d'obus à l'épaule gauche et j'ai été évacué.

— Et maintenant que vous allez retourner au front, demandai-je, comment envisagezvous les périls à venir ?

— Ma foi, je ne sais pas trop. Je me dis qu'il sera temps d'y penser quand j'y serai... Tout de même, je suis décidé à faire de mon mieux. Il s'agit de chasser les Boches, n'est-ce pas? Tant qu'ils empoisonneront l'air de France de leur haleine, il ne s'agit pas de songer au repos... Mais, quand ce sera fini, je ne serai vraiment pas fâché de retourner vérifier le métrage des tas de pierres sur ma route départementale. Dans le civil, j'ai oublié de vous le dire, je suis conducteur des ponts et chaussées... Et maintenant, si nous parlions d'autre chose que de la guerre ?

J'acquiesçai. — Le reste du voyage, nous

avons causé à bâtons rompus de mille détails du temps de paix. Nous avons partagé du pain et du saucisson ; nous avons vidé une fiole de vin passable dont je m'étais muni; puis nous avons tâché de dormir. Il fallait bien tuer le temps, le train ayant pris une allure plus que modérée ets'arrêtant parfois, pendant des demiheures, en pleine campagne, comme pour se demander s'il continuerait sa route ou s'il demeurerait figé sur place jusqu'à la consommation des siècles. La durée du trajet s'allongea de telle sorte que, partis de Nice à quatorze heures, nous sommes entrés en gare de Marseille à une heure et demie du matin.

Mon ami allait à Lyon. Nous nous sommes séparés avec une solide poignée de main et en nous souhaitant mutuellement bonne chance. Je ne l'ai jamais revu.

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