CHEZ LA BONNE MÈRE
Il serait étrange de séjourner à Marseille sans gravir, au moins une fois, le rocher de Notre-Dame de la Garde. Les Marseillais y honorent la Vierge comme la protectrice de leur cité. La plupart, et même beaucoup de ceux qui se prétendent incrédules, ne l'appellent que « la Bonne Mère d; c'est avec un respect confiant qu'à tous les carrefours, ils lèvent les yeux vers la coupole où sa statue d or rayonne dans l'azur ensoleillé. Mais elle est aussi l'Etoile de bon augure pour lesjvoyageurs qui s'en vont sur la mer et pour les soldats en partance vers le front.
Je méditais donc une visite à la Bonne Mère quand, un soir, Martin, qui en avait également le projet, me proposa de monter avec [lui au sanctuaire, de façon à nous y trouver dès l'aube. L'abbé Pons, prêtre venu du Minnesota pour répondre à l'appel de la patrie, et avec qui je m'étais fort lié, offrit de nous accompagner. On devine que l'accord fut vite conclu.
A quatre heures du matin, nous quittons l'école par une température d'une tiédeur toute méridionale. Il fait encore nuit complète, mais la pleine lune règne au zénith d'un ciel sans nuages; elle sème d'une poudre d'argent clair es toits assoupis et découpe des ombres nettes sur le sol que sa clarté diamante.
Nous traversons le Prado totalement désert et, par des raccourcis bien connus du sergent, nous gagnons la pente nord de la colline sacrée. Un mince sentier, plein de cailloux et plus tortueux que les replis du monstre de Théramène, nous conduit au sommet . Nous nous dirigeons vers le portail de l'église. Mais ici, un contre-temps : tout est clos et, dans la maisonnette éteinte du sacristain, personne n'est levé.
— Attendons, dit l'abbé Martin, il est à peine cinq heures. Le gardien ne tardera pas à venir sonner ï Angélus et il nous ouvrira.
Nous nous asseyons sur les marches du péristyle. Tout en reprenant haleine après notre escalade, nous savourons le grand silence et la nuit radieuse.
Quel calme infini ! Marseille dort à nos pieds. La lune étale ses nappes immaculées sur la mer pacifique d'où monte à peine le murmure des vagues indolentes. L'atmosphère est toute bleue et toute blanche — aux couleurs de la
Sainte Vierge. Des souffles légers s'élèvent puis retombent ; et c'est comme si la Bonne Mère nous frôlait des plis diaphanes de son voile.
Cette splendeur, celte solitude, cette paix divine, cette caresse sur nos fronts m'émeuvent au point que j'entonne, suivi par mes amis, VAve maris stelia. Nous chantons à mi-voix selon la cadence des flots lointains, selon le rythme de la brise rêveuse. Il nous semble que toute la nature s'unit à notre prière.
Tandis que nous répétons la strophe : Monsfra te esse matrem, l'air vibre tout à coup audessus de nos tètes. Pareils à de grands oiseaux sonores, les premiers tintements de i Angélus s'envolent du clocher et se dispersent vers les quatre horizons pour rappeler aux hommes de bonne volonté que le Verbe s'est fait chair et qu'il habita parmi nous.
— Sainte Vierge, disons-nous alors, intercédez auprès de votre Fils afin qu'il nous accorde sa Grâce et que, par la vertu de son Incarnation, nous ayons part à la vie éternelle...
Ayant reçu le bienfait de cette merveilleuse préparation au Saint Sacrifice, nous gagnons la sacristie où le gardien, mal réveillé, s'étonne d'abord à cause du pèlerinage si matinal de de ces trois soldats. Mes amis se présentent et
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lui montrent leur celebret. Rassuré, il leur apporte l'ornement du jour.
Pendant qu'ils s'habillent, comme je doiservir la messe de l'abbé Martin, j'entre dans l'église par la porte du chevet.
Les deux prêtres rejoignent bientôt et la messe commence.
Une sérénité recueillie imprègne le sanctuaire. Ces voûtes, sous lequelles s'épanchent, en oraisons quotidiennes, tant d'implorations et tant d'actions de grâces, nous couvrent d'une ombre mystérieuse. Nous sommes absolument seuls. C'est tout au plus si le chuchotement des prières liturgiques rompt le silence solennel qui nous enveloppe. Je me sens l'âme tout heureuse et, en même temps, toute contrite. La suavité pénitente de ce sanctuaire, où la Sainte Vierge réside avec prédilection, réveille ma ferveur trop souvent engourdie. Mon être intime dépouille, sans effort, son armure de vains soucis et d'orgueil. Les folles apparences dont l'obsédait le monde matériel pâlissent puis s'effacent. Aussitôt, les réalités de la foi m'illuminent le cœur.
Petite lampe, dont la flamme tremble devant la présence eucharistique, je brûle avec toi. Parvis qu'ont usé les genoux d'innombrables fidèles, me rappelant tant d'autres messes entendues avec distraction, presqu'avec ennui.
je voudrais me confondre avec ta poussière. Sainte Vierge, je n'ose espérer qu'en vous et mon indignité n'a de recours qu'auprès de votre tendresse miséricordieuse...
Alors la Consolatrice des affligés me relève et me rassure. Mon âme se dilate, prend son essor, loin des laideurs monotones de l'existence terrestre. lime semble que je respire un parfum de roses printanières au seuil du Paradis. Il me semble que je suis transporté dans un verger où des pommiers de mai, tout en fleurs, laissent neiger leurs délicats pétales sur le gazon qu'étoilent des marguerites et des scabieuses. Des carillons mêlent leurs notes cristallines et leur allégresse au bourdonnement joyeux des abeilles. La Bonne Mère marche devant moi. Parfois elle se retourne pour me sourire et elle me dit : « Telle est l'àme sans péché que j'aime à conduire aux pieds de mon Fils. »
Ensuite, l'air s'assombrit. Le paysage change. C'est maintenant une lande infertile que hérissent des rocs revêches entourés de ronces et d'orties. Des nuées livides, chargées de foudre, grondent à l'horizon. Des crapauds se traînent dans la fange; des vipères glissent en sifflant parmi les herbes rousses bordant un marécage à l'eau croupie. Une brume sale et qui sent le cadavre pèse sur la terre couleur de plomb. Et
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la Vierge me dit : *< Telle est l'àme dont mon Fils se détourne. » Nous allons plus loin. Maintenant, voici un tertre où Notre-Seigneur en croix saigne sous une couronne où les roses rouges, dont l'arôme vint tout à l'heure jusqu'à moi, s'enlacent aux épines. Le sang glisse, en raies vermeilles, le long du divin corps et tombe goutte à goutte sur des soldats qui gisent, morts, au bas du monticule. Leurs yeux sont clos, mais leurs faces blêmes demeurent tournées vers le Crucifix. Et la Vierge qu'auréole une clarté blanche étend la main pour les bénir et me dit : « Mon Fils saigne avec l'humanité. Ceux-ci seront sauvés parce qu'ils ont espéré en lui, à la minute où la mort les frappa. »
Puis tout s'efface comme au réveil d'un songe... La messe va s'achever, car le célébrant se frappe la poitrine et répète : Domine, non sum dignus. Les images que je viens de décrire m'absorbèrent au point que je fis l'enfant de chœur d'une façon toute machinale. Je ne reprends conscience de mes actes qu'au moment de recevoir la communion.
La messe terminée, je sors de l'église et je vais m'accouder au petit mur qui domine l'esplanade du côté de la mer.
Là, sans môme que je m'en rende compte, sous l'influence du sacrement, mon action de
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grâces se transforme en une oraison contemplative qui se fixe sur le souvenir intense d'une vision de Catherine* Emmerich.
Le désert — la nuit... Un vent âpre hurle d'une façon sinistre et' soulève le sable en épais tourbillons. A travers la tourmente, un vieillard guide, avec peine, un âne portant une jeune femme 'pauvrement vêtue et qui tient dans ses bras un petit enfant endormi.
Toute piste a disparu; il fait froid; l'ombre est pleine de menaces autour d'eux ; la brise les perce et le sable les flagelle. Le vieillard soupire et grelotte; mais ses traits n'expriment qu'une entière résignation. Pâle et transie sous le mince tissu de sa robe, la femme murmure une prière continuelle. Mais l'enfant dort d'un sommeil aussi paisible que s'il reposait dans son berceau, loin de la tempête.
A tâtons, ils arrivent enfin au pied d'une colline aride où bâille l'orifice d'une grotte. Un homme y guette ; ses regards soupçonneux scrutent le désert et l'ombre. Dès qu'il aperçoit les voyageurs, il se dresse, avec un cliquetis d'armes et leur demande, d'un ton malveillant, ce qu'ils veulent.
— Un asile, pour l'amour de Dieu, répond le vieillard, nous avons perdu la route et nous souffrons du froid.
Le guetteur hésite et grommelle. Puis il con-
sidère la faiblesse du vieillard, le dénuement du couple, l'innocence de l'enfant. Quelque chose comme de la pitié amollit son âme dure. Il soulève la draperie qui dissimule le fond de la caverne et leur désigne un petit feu autour duquel se serrent d'autres hommes à figure aussi rude que la sienne.
— Chauffez-vous, dit-il.
Et comme les autres tournent vers lui une mine interrogative, il explique :
— Ce sont de pauvres vagabonds qui se sont égarés dans le désert. Je crois qu'on peut leur donner l'hospitalité; à les voir, on devine qu'ils ne possèdent rien.
Les autres approuvent d'un hochement de tète, sans parler. Ce sont des bandits ayant pour profession de dévaliser les riches caravanes. Mais comme la famille en détresse paraît tout à fait misérable, il leur est indifférent de lui accorder place au feu.
Il y a là aussi la femme du guetteur. Comme la voyageuse, elle tient, sous son manteau, un enfant endormi.
Et voici que ce nourrisson se met à pleurer et à se plaindre. Sa mère, tout inquiète, découvre son visage et l'on voit qu'une lèpre aux croûtes noirâtres d'où suinte une humeur infecte le défigure.
Alors, frémissante de pitié, l'autre mère fait
signe à la femme du bandit de lui donner le petit malade. Celle-ci, étonnée, mais confiante — elle ne sait pourquoi — obéit aussitôt. Et la voyageuse lui confie, en échange, son propre enfant qui apparaît, soudain, tout environné d'une lumière éblouissante.
Dès qu'il est dans les bras de la voyageuse, l'enfant lépreux s'apaise. Elle le berce et le serre sur son cœur. Puis, levant vers le ciel ses yeux d'un bleu sombre, plus purs qu'une belle nuit d'été, elle prononce, si bas qu'on l'entend à peine, une fervente prière.
Tout de suite, les croûtes tombent et l'enfant devient aussi blanc et aussi rose que s'il n'avait jamais été malade. Les bandits s'émerveillent et se prosternent. La mère éperdue balbutie sa gratitude.
— Remerciez Dieu tout-puissant, Lui seul a tout fait, dit la voyageuse...
Or elle avait nom Marie et c'était la Sainte Vierge. Et le vieillard, son protecteur, c'était saint Joseph. Et l'enfant aux langes lumineux, c'était Jésus, notre Sauveur. Ils fuyaient en Egypte la persécution d'Hérode. Quant au nourrisson guéri, il fut, plus tard, ce bon Larron que les Juifs crucifièrent à la droite de Notre-Seigneur... Lorsque cette image eut fini de se dérouler en moi, je compris pourquoi elle m'avait été envoyée.
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Je me mis à prier.
Sainlo Vierge, Mère adoptive de la France, tes enfants sont entrés dans cette guerre rongés d'une lèpre de péchés. Nous-mêmes, qui nous prétendions tes fidèles, indifférents aux souffrances de ton Fils, ingrats envers Toi, sans charité les uns à l'égard des autres, nous sommes presqu'aussi répugnants que les aveugles pleins d'ulcères qui t'outragent ou te renient. Tous, nous avons attiré le mal qui défigure l'àme de notre race.
Guéris-nous, bonne Mère, obtiens-nous la grâce de nous purifier parla pénitence; fais que nous comprenions à que) point nous avons mérité le châtiment qui nous frappe.
Etends aussi ta main protectrice sur les bataillons qui marchent contre le Barbare suscité par l'enfer afin qu'ils apprennent à t'invoquer dans le péril.
Et toi, Seigneur Jésus-Christ, écoute ta Mère et la nôtre. Tu nous l'avais confiée comme tu la confias à l'apôtre saint Jean pour la vénérer et la chérir. Mais nous n'avons su que retourner dans ses entrailles les glaives des Sept Douleurs.
L'amour qu'elle nous porte est si grand qu'Elle pardonne à ses enfants que le remords déchire et voici qu'Elle te prie pour notre salut.
Par Elle, Seigneur, accueille notre repentir. Partage-nous le sang qui ruisselle de tes plaieafin qu'il imprègne de tes vertus le sang qui coule des blessures de la Patrie !
Pareils au bon Larron, nous te supplions de te souvenir de nous dans ton royaume. Daigne assurer à ceux qui , ton Nom sur les lèvres, meurent au combat que, ce jour même, ils seront avec toi dans le Paradis.
Rends-nous chastes, humbles, résignés dans la tribulation, comme le veut ta loi. Quand nous serons devenus dignes de tes promesses, permets que, comme autrefois, nous combattions en ton Nom, et alors — donne-nous la victoire !...
Le jour monte au-dessus des collines. Les premiers feux du matin, pourpre et or, font étinceler la statue de la Vierge et tremblent, en chatoyant, sur la mer onduleuse. Après une dernière invocation à notre Reine, nous redescendons vers la caserne, consolés, fortifiés pour les lendemains sanglants qui nous attendent...