‹ Ceux qui saignentChapitre 12 sur 15 · L'AMBULANCE FUGITIVE · texte numérisé non relu

L'AMBULANCE FUGITIVE

Tous les matins, avec la régularité d'un chronomètre, je transporte ma fâcheuse personne au bureau pour extirper des scribes mon ordre de départ.

Malgré les mines refrognées qui m'accueillent, je ne renoncerais pas, pour beaucoup, à cette manœuvre, car je sais que c'est le seul moyen de stimuler leur nonchalance. Au fond, il ne leur importe guère que je sois ici ou là, mais, suivant une tradition professionnelle, ils tiennent à n'abattre que le moins possible de besogne. Un déplacement de troupier, cela demande, paraît-il, un peu plus d'écritures que l'envoi d'un colis postal, d'où leur inertie et mon insistance.

Au bout de dix jours, ne voyant rien venir, je m'adresse au commandant. Toujours surmené, toujours fulminant, celui-ci me crible d'apostrophes malgracieuses. Je demeure ferme sous ce déluge et je me contente de répéter, d'une voix monotone:

— Mon commandant, jeme suis engagé pour aller au front. Ayez la bonté de m'y envoyer.

Outré de mon entêtement, craignant que je m'incruste dans son antre comme une patelle sur un récif, il finit par me crier :

— Eh bien, puisque vous tenez tant à vous faire casser la gueule, vous partirez demain!..

Sur quoi, je m'éclipsai, fier du résultat conquis par mon obstination; j'avais parié, contre des amis, morfondus à force d'attendre, que je vaincrais, le premier, l'incurie bureaucratique et j'avais remporté la victoire !

Le commandant tint parole. Le lendemain matin, nous revenions de la marche quand je fus averti que je prendrais le train le soir même pour joindre une ambulance divisionnaire qu'on supposait séjourner, en ce moment, à Pontoise. Le Père Loriot m'accompagnerait. C'était un missionnaire venu des bords de l'Amazone. Estimant que le dépôt ne présentait que d'insuffisantes ressemblances avec les forêts vierges dont il avait coutume, il avait suivi ma méthode pour s'en faire expulser. Et, comme moi, il avait réussi.

Triomphants, nous filons au magasin d'équipement où l'on nous distribue force accessoires et quelques lainages. On nous culotte de toile bleue par-dessus nos pantalons rouges ; le casque n'étant pas encore inventé — il ne le

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fut qu?en avril 1915 — on nous gratifie de couvre-képis de nuance analogue. Je m'étais prémuni, en ville, de houseaux imperméables. Ces étuis à jambes me semblaient beaucoup plus commodes que les bandes molletières. De fait bouclés en trois secondes, totalement réfractaires à la boue et à l'eau, ils me rendirent de grands services au front et même après que j'en fus descendu.

Nous regagnons l'école, chargés comme des portefaix des docks de la Joliette. Très bien — mais il s'agit maintenant de faire entrer tout ce fourbi dans mon sac et pour cette opération complexe, je manque totalement d'expérience. Ancien cavalier, je saurais peut-être encore disposer un paquetage sur une selle, mais l'arrimage d'un fourniment d'infanterie reste pour moi plein de mystère.

Tandis que je médite, très anxieux, devant les cinquante objets qu'il me faut comprimer dans un minimum d'espace, un bon géant — il avait bien un mètre quatre-vingt-dix — devine mon embarras. Avec un sourire aimable, il m'offre son aide. C'est un des Pères Blancs mentionnés ci-dessus; et j'avais causé maintes fois avec lui.

Il a servi aux zouaves, et la confection d'un sac à la hauteur, cela le connaît. J'accepte donc, avec effusion, un secours aussi précieux.

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Penchant sur le fumier que j'ai décrit et où s'éparpillent chemises, tricots, brosses, petits vivres de réserve, etc., sa taille interminable, il se met à l'œuvre. Il plie, bourre, ficelle, dispose, selon des trucs ingénieux, tout le barda. Il serre des courroies et roule la toile de tente. En trois tours de main, la besogne est solidement accomplie. Tout en opérant, il m'a donné des conseils touchant la façon de m'y prendre à l'avenir.

Hélas, je n'en ai point profité : mon incurable maladresse en ces matières me força, bien souvent, par la suite, de recourir à l'obligeance de mes camarades. Je déclare qu'elle ne me fit jamais défaut. Sans eux, il est fort probable que, durant les marches du front, j'aurais peu à peu semé toute ma charge sur les chemins.

Nos préparatifs achevés, nous sommes rappelés au bureau où l'on me remet une feuille de roule pour nous deux. Puis nous prenons congé du commandant qui, pour cette fois, faisant trêve à ses mœurs bourrues, nous souhaite bonne chance. Comme nous ne devons prendre le train qu'à vingt-trois heures, il ajoute que, confiant dans notre sagesse, il laissera de côté le règlement qui veut qu'au jour du départ , les soldats soient bouclés à la caserne jusqu'à la dernière minute. Il nous octroie la permission de la journée : nous irons

en ville si cela nous convient et nul gradé ne nous mènera en laisse jusqu'à la gare.

Nos barbes grisonnantes nous valent sans doute ce privilège.

L'officier clôt l'entretien sur une vigoureuse poignée de main. Nous nous retirons en nous disant que c'est tout de même un brave homme et que les cent mille tracas résultant de ses fonctions excusent sa brusquerie habituelle.

Après de chauds adieux à des camarades, que nous ne devions, pour la plupart, jamais retrouver, nous convenons, le Père Loriot et moi, d'aller d'abord entreposer à la consigne nos sacs, musettes et bidons. Ensuite, chacun ira à ses affaires et nous nous retrouverons vers vingt-deux heures et demie au quai de départ.

Ainsi fut fait. Grâce à une combinaison de tramways, nous gagnons la gare Saint-Charles. A la consigne, j'ai la curiosité de faire peser mon sac.

Vingt-six kilos! Comme fardeau, ce n'est pas trop mal pour un débutant dans le métier de pousse-cailloux.

Dès que nous nous sommes séparés, je vais finir la journée chez un ami d'ancienne date, un vicaire sicilien de l'église des Accoules qui m'avait fait promettre de ne point partir sans le voir.

Il m'accueille à bras ouverts et me régale de

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raviolis remarquables qu'arrose un vieux Marsala velouté. Entre temps, il ne cesse de m'affirmerque l'Italie viendra bientôt s'aligner avec nous pour la lutte contre les Barbares.

— Fuori Tedeschil lui-dis-je, choquant mon verre conlre le sien.

Le soir, après une visite, en sa compagnie, au Saint-Sacrement, nous nous quittons au seuil de l'église. En nous embrassant, le bon prêtre a la larme à l'œil et il m'assure qu'il priera beaucoup pour que Dieu me protège

Ses prières et celles d'autres amis, qui voulurent bien implorer la Vierge-Mère, pour ma sauvegarde, furent entendues, puisque me voici écrivant ces lignes.

Quelle cohue dans la gare où j'arrive à l'heure dite! A peine une poignée de civils, humbles et taciturnes, se noie en un océan de troupiers qui crient, s'interpellent, se bousculent, déferlent vers des trains composés d'un nombre insolite de voitures. Une rumeur énorme remplit la halle immense.

Ce n'est point ici le départ réglé de quelques régiments bien en ordre , mais un mélange hétéroclite de toutes les armes : zouaves, spahis, alpins, tirailleurs, dragons, sortis, après

guérison, des hôpitaux de la côte ou venus, par petits détachements, de l'Algérie et du Maroc.

Non sans peine, j'ai retrouvé le Père. Nous fonçons à travers le tumulte, afin de nous caser dans le train pour Paris. Tout en prodiguant les coups de coude, nous convenons de nous attendre à l'arrivée si nous sommes séparés pendant le voyage. — Bonne précaution! En eiïet, tandis que, poussant, poussé, j'escalade les marches d'un wagon, mon camarade n'a pas réussi à me suivre. Je le perds de vue mais je ne m'émeus pas, car un missionnaire qui vécut de longues années parmi les nègres équatoriaux et les tribus sauvages du Haut-Amazone, sait se débrouiller tout seul.

Je pénètre dans un compartiment qu'occupent déjà six lignards et une jeune femme accompagnée d'une petite fille de six ans. Par chance, on me fait place et même on me désigne un coin d'où l'on enlève un monceau de sacs qu'on glisse sous les banquettes. Je déboucle le mien et je le cale dans le filet. Ce faisant, je heurte une musette qui proteste par un cliquetis significatif.

Sur quoi, l'un des fantassins s'alarme et se dresse en me criant :

— Attention, vieux, il y a là-dedans deux litres de pinard.

Comme nul flot rouge ou blanc ne cascade

sur nos têtes, je crois pouvoir lui certifier que ses bouteilles sont intactes. Mais il ne se tranquillise qu'après s'être assuré, à tâtons, que je ne me trompe pas.

— C'est que c'est du vin de chez nous, conclut-il avec orgueil, attestant par là que celte provenance lui rend particulièrement précieuse sa provision de liquide.

Je l'approuve et, pour reconnaître l'empressement avec lequel mes compagnons de voyage me cédèrent le coin, j'offre à la ronde une tournée de mon bidon, plein d'un café bien sucré que mon ami des Accoules additionna d'excellent rhum. Ce breuvage ravigourant est apprécié comme il convient .

Puis chacun s'installe le mieux possible et se félicite de n'avoir pas à rester debout dans le couloir comme devront le faire les malchanceux qui grimpèrent tardivement dans le train. D'ailleurs, ces derniers ne se frappent pas. Rester debout, jamais! Ils s'accroupissent et s'accotent contre les parois, étendent les jambes et organisent des sortes de bivouacs où les plus endurants pourront sommeiller.

C'est fort bien, seulement un problème se pose : à coup sûr, le cas se présentera où quelqu'un des privilégiés qui bondent les compartiments éprouvera le besoin urgent de s'isoler dans certain petit local situé au bout du wa-

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gon. Comment s'y rendre, sans encombre, parmi tous ces corps qui barrent totalement le passage?

D'une voix faussement plaintive — car c'est une éventualité plutôt drôle à prévoir — je soumets la question à mes voisins.

Là-dessus, grands rires et affirmation unanime qu'on se tirera toujours d'affaire, quitte à fouler, d'un croquenot implacable, les habitants du couloir.

Après une assez longue attente, un coup de silïlet troue enfin le vacarme qui ne cesse d'emplir la gare; la locomotive hurle qu'elle a compris ce signal. Le train s'ébranle avec force

cahots En route pour Panante, c'est-à-dire

pour ma ville natale, « Paris emprès Pontoise», comme disait maître François Villon. Ensuite nous irons plus loin, et ce sera l'inconnu. Mais à quoi bon y penser? « L'avenir n'est à personne », comme disait Monsieur Victor Hugo, en son vivant, membre de l'Académie française et de plusieurs autres sociétés honorifiques.

Pour le moment, il s'agit de dormir si l'on peut.

En ce qui me concerne, je n'y compte guère. Au cours d'une vie qui connut bien des zigzags, du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, j'ai acquis cette expérience que, sur le chemin de

fer, je ne puis reposer. Je n'ai pourtant rien de commun avec Macbeth, qui avait tué le sommeil en même temps que le roi Duncan. Le remords d'aucun meurtre ne me trouble la conscience. Toutefois c'est un fait : en voyage, impossible à moi de dormir.

Je me résigne donc à l'insomnie et je me prépare à user les heures en faisant oraison et en égrenant du chapelet. Je m'y dispose quand je remarque que la jeune femme à l'enfant, assise en face de moi, semble bien fatiguée. Le lumignon vacillant qui nous éclaire me montre son teint pâle, ses paupières rougies et ses traits tirés. L'expression de sa physionomie, comme son attitude, marquent une peine intense et de l'épuisement. Ses bras engourdis ne parviennent plus à retenir, sur ses genoux, la petite fille qui glisse, se plaint et va pleurer. Ce serait charité que de soulager cette mère douloureuse.

Mon voisin, l'homme aux litres, a la même pensée que moi. Il tend ses larges mains rugueuses vers la femme et lui dit, sans autre préambule :

— Ma petite dame, vous n'en pouvez plus-! Passez-moi la gosse. Voyez-vous, moi aussi j'a des enfants et je sais comment ça se dorlote.

Il y a quelque chose de si persuasif dans son intonation, une telle bonté luit dans ses yeux

honnêtes, que la mère entre tout de suite en confiance. Elle donne l'enfant qui se blottit dans le giron du troupier et ne tarde pas à s'endormir.

— Ce n'est pas plus difficile que cela, reprendil avec un gros rire satisfait.

Je lui dis :

— Quand tu seras fatigué, je la prendrai sur moi.

— Ça colle, mon vieux, mais ne te presse pas. Cette pauvre môme, elle ne pèse quasi rien du tout.

Le silence se fait, scandé par le bruit monotone des roues et les ronflements, plus ou moins harmonieux, qui montent et descendent la gamme çà et là.

La nuit coule sans autres incidents que de longs arrêts inexpliqués dans des gares ou en pleine campagne. Mais, depuis la guerre, tout le monde s'est habitué à ces pauses. Si l'on sait quand on part, il est inutile de conjecturer quand on arrivera. Au surplus, nous sommes sûrs de ne pas être dérangés, les voitures étant remplies jusqu'à l'extrême limite de leur capacité. Je défie qu'aux arrêts on parvienne à y insérer un individu de plus, si fluet soit-il.

Vers trois heures du matin, je prends la petite malgré la résistance de mon voisin qui jure ses grands dieux qu'il n'est pas encore assez las pour me refiler le lardon.

(Traduction pour les personnes qui ont le malheur d'ignorer l'argot : ces derniers mots signifient me repasser l'enfant.)

Cependant comme j'insiste, il finit par céder. La petite ne s'est pas réveillée. — Serrer contre mon cœur cette innocence qui s'abandonne, écouter cette respiration douce, cela me donne un peu l'illusion de la paternité. Ah ! si Dieu m'avait accordé des enfants, que je les aurais chéris!...

La mère dort aussi, la tête appuyée contre la dure paroi. Je regarde avec pitié sa maigre figure ravagée par le chagrin et où les larmes tracèrent de lugubres sillons. Certes, il y a là une grande détresse...

Le petit-jour met sa grisaille aux vitres. On commence à distinguer le paysage. Ce sont de vastes plaines, en jachère, qui ondulent, sous une brume transparente, jusqu'à l'horizon où grandit une barre de feu or et rose.

Il fait assez froid, de sorte que le compartiment s'éveille en grelottant. Des bâillements formidables disloquent les visages poussiéreux. On s'étire, on se secoue, on allume la première pipe.

La petite fille, tout alerte — elle n'a pas

bougé de la nuit — gigote et me tambourine les tibias pour que je la pose à terre. Dès qu'elle a les pieds sur le plancher, elle va vers sa maman qui s'efforce de lui sourire.

Mon voisin déclare qu'il est opportun de « tuer le ver ». Il déballe sa musette; et, brandissant un des fameux litres, il m'enjoint de tendre mon quart et il me notifie que je n'en ai pas souvent goûté « du pareil ».

Boire du vin à cette heure, ce n'est guère dans mes habitudes, mais je ne veux pas désobliger le brave homme. J'obéis donc; nous trinquons et je constate que si ce produit de sa vigne garde quelque âpreté, ce n'en est pas moins pur jus de la grappe; nul ingrédient suspect n'en frelate l'arôme.

Après, on mange. Le pain, le saucisson, le salé sont très en faveur. Aussi l'on me blague parce que je me contente de grignoter du chocolat que je partage avec la petite. Celle-ci accepte la friandise sans se faire prier et elle la porte aussitôt à sa mère qui, d'abord, veut refuser.

Alors l'enfant s'écrie :

— Mais, maman, puisque nous n'avons rien à manger!...

La jeune femme rougit et se met à pleurer, tandis que la petite nous explique naïvement qu'elles sont à jeun depuis la matinée de la

veille. Sur quoi, notre ami le vigneron s'empourpre et tonne :

— Nom d'une serfouette, il faut briffer, Madame!... Vous ne pouviez pas le dire que vous aviez le coffre vide?...

Il la force d'accepter du pain et du jambon, il confectionne une tartine de beurre à la gosse et il étale les victuailles variées dont regorge sa musette, en affirmant qu'il ne remballera que quand l'une et l'autre auront tâté de toutes.

Cette cordialité bourrue remonte la jeune femme. Tout en mangeant avec un appétit qui prouve combien elle avait faim, elle nous raconte sa navrante histoire.

Elle dit :

— Nous sommes des réfugiées du Nord.

Mon mari a été mobilisé au commencement de la guerre. Là-bas, nous tenions à bail une petite ferme que nous faisions valoir, aidés par la mère de mon mari qui était veuve. Moi, je suis orpheline. Quand les Prussiens sont venus, ils étaient ivres et je voyais bien que ni moi, ni peut-être la petite nous n'étions en sûreté au milieu d'eux. Mais comme ils menaçaient de nous fusiller si nous bougions, je restai d'abord là, toute stupide. Ils ont mangé ou chargé sur une charrette, pour les emporter, toutes nos provisions. Après, ils ont vidé les tonneaux, ils ont massacré le bétail avec leurs baïonnettes et

tordu le cou aux poules et aux canards. Ma belle-mère essayait de leur faire entendre raison. Alors ils l'ont si fort battue qu'elle en est morte sur place. Ensuite, voyant qu'il ne restait plus rien à piller, ils ont mis le feu à la ferme. J'ai réussi à m'enfuir, portant la petite, pendant qu'ils se disputaient à qui aurait un peu d'argent qu'ils avaient trouvé dans notre armoire à linge.

Pour la suite, ca se brouille un peu dans ma tête. J'ai couru tant que j'ai eu du souffle. A la fin, je n'en pouvais plus. Je m'étais assise au talus d'un fossé en tâchant de calmer l'enfant qui n'avait pas cessé de crier depuis l'entrée des Allemands chez nous. Des artilleurs français, qui battaient en retraite, ont passé. Ils ont eu pitié de nous et ils nous ont fait monter sur un caisson et ils nous ont donné à manger. Tout cela, maintenant, c'est comme un rêve de folle pour moi...

Un peu plus loin, près d'un bourg dont j'ai oublié le nom, un gendarme nous a fait prendre un train qui stationnait, plein de civils en fuite. Je ne me rappelle plus comment nous sommes arrivées à Paris. Là, j'ai eu l'idée d'aller chez de bonnes gens de notre pays qui tiennent une petite mercerie. Ils nous ont bien bravement reçues. Comme je n'avais plus de nouvelles de mon mari depuis longtemps, et que je ne savais

s'il était mort ou vivant, ils ont écrit à son régiment. J'étais trop secouée pour écrire moimême.

La réponse est venue, il y a six jours, une lettre écrite par une infirmière d'un hôpital de Marseille. Elle disait que mon mari, blessé à la Marne, était en traitement là-bas, et elle laissait entendre qu'il n'allait pas trop bien et qu'il serait content de me voir avec la petite. Vous pensez que je n'ai pas hésité! Seulement je n'avais pas le sou. Les personnes chez qui nous étions, bien qu'elles soient pauvres, ont réuni un peu d'argent pour le voyage. Nous sommes parties après avoir eu bien du mal à trouver une place dans un train. Mais voilà que quand nous sommes arrivées à l'hôpital, j'ai appris que mon mari était mort la nuit d'avant... Je n'avais plus que tout juste l'argent du retour; je n'ai pas osé en demander pour acheter de la nourriture... Que voulez-vous : je n'ai pas encore pris l'habitude de mendier...

Elle se tait, enfouit sa figure dans ses mains, et sanglote à nous briser le cœur.

Tous, nous faisons silence; nous n'osons pas nous regarder. Les yeux bas, la gorge serrée, je sais bien que nous retenons des larmes.

Enfin, mon voisin articule ces mots, d'une voix enrouée par l'émotion :

— Ah ! les Boches, les sales Boches, voilà

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comme ils font la guerre. Et l'on marchanderait sa peau pour les empêcher de venir jusqu'à chez nous?... Non, n'est-ce pas, les copains? Alors, les autres, spontanément :

— Ah ! non, non ! Mort à la vermine boche ! Il reprend :

— Bien sûr, cela vous remue de se dire qu'on va peut-être se faire tuer, tandis qu'on a de la famille qui espère votre retour. Je connais la chose. Tenez, j'ai été en permission de huit jours, après que je fus guéri d'une balle qui m'a troué le ràble, au Grand-Couronné. Je me rappelle, je suis arrivé à mon village que la nuit était tombée. A mesure que j'approchais, comme je n'avais pas prévenu, j'étais tout content de découvrir la fenêtre de notre maison éclairée d'une petite lumière couleur d'orange. C'était comme si les miens me faisaient signe. Mais ils ne savaient pas que je n'étais plus qu'à quelques pas d'eux, et je riais tout seul à la pensée de les surprendre. Tu parles d'une joie quand j'ai ouvert la porte en criant : — Bonsoir, la coterie !...

Quand il a fallu repartir, dame, c'était dur. Seulement, avec ma femme, nous étions d'accord qu'il n'y avait pas à rechigner tant que les Boches seraient en France.

— T'as raison, ditunlignard, mais ça durera peut-être longtemps avant qu'on les chasse.

— Ne rriàttige pas la cabane (1) ! Moi, je te dis que cette guerre sera courte. C'est trop terrible pour durer des années...

Hélas ! nous le croyions tous, en ce novembre 1914, que la guerre serait brève et qu'on refoulerait les Barbares au printemps. Mais toi, brave homme, dont la fruste éloquence nous fit du bien, je gagerais qu'après tant de mois passés à attendre la victoire, tu ne fléchis pas encore. Dans la tranchée boueuse où tu veilles, où tu luttes pour la patrie, tu penses à la petite fenêtre qui brillait si doucement à travers l'ombre, tu penses à ton foyer paisible et tu te promets de tenir jusqu'au bout, car il ne faut pas que le Boche immonde le profane et le souille. Honte et malédiction au cœur de lièvre qui, tapi à l'arrière — pendant que la mort te guette à toute heure — songerait à capituler sans que l'ordure teutonne soit balayée loin de nos frontières !...

Toute la journée, l'entente la plus cordiale régna dans le compartiment. On partagea les vivres, on tâcha de consoler un peu la réfugiée, on fit jouer la petite... Il n'y avait là que des pépères territoriaux pleins de bonhomie.

Combien j'aime voyager ainsi avec des simples, chez qui l'absence de formes empesées

(1) Ne m'agace pas.

laisse paraître à nu la franchise des sentiments! Foin des rapides de luxe, où de nouveaux riches se gonflent d'arrogance et semblent regarder les petites gens du haut d'une pyramide de pièces de cent sous louchement amassées. Que je préfère la saine nature du bon peuple de France, calant ses fesses sur les coussins rembourrés de silex des troisièmes classes, a la morgue des profiteurs de la guerre, qui ballottent leur graisse mal acquise sur les matelas moelleux des wagons- lits !...

Il est dix-huit heures quand nous franchissons les fortifs. Une nuit et un jour de route, cela s'allonge. Mais voici que les plaques tournantes résonnent sous nos roues ralenties : puisque, enfin, nous sommes à Paris, on va pouvoir se déraidir les jambes.

Sitôt en bas du wagon, je me hâte de gagner la barrière où se tient l'homme des billets afin d'y cueillir le Père Loriot au passage.

Or, nul Père Loriot ne se présente. J'ai beau me hausser sur les pointes pour le découvrir parmi ceux qui évacuent les dernières voitures, examiner soigneusement les poilus qui se bousculent à la barrière, ni tout près, ni plus loin, je n'aperçois sa barbe poivre et sel.

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Le convoi s'est maintenant vidé; il n'y a plus sur le quai qu'une dizaine de civils en détresse. Où donc est passé mon compagnon?

Après quelques secondes de perplexité, je me dis qu'il n'aura pu trouver de place à Marseille et qu'il aura pris le train suivant. Je n'aurai qu'à me trouver au débarcadère, quand celui-ci arrivera. Comme je détiens la feuille de route pour nous deux, il devra rester dans la gare tant que je n'aurai pas exhibé le papier fatidique qui nous permet de circuler. — Maisr ce train suivant, quand surviendra-t-il ?

Un employé consulté m'apprend que ce sera le lendemain matin vers neuf heures. N'ignorant pas le sang-froid du Père, je suis sûr qu'il se fera un raisonnement analogue au mien. Je n'ai donc qu'à patienter quelques heures. En attendant, le plus simple, c'est de prendre du repos. Je gagne un petit hôtel voisin de la gare et, comme je suis passablement fatigué de ce long voyage, après un repas sommaire, je me fourre au lit.

Le lendemain, un peu avant neuf heures, je suis à la gare et je reprends mon poste de la veille, contre la barrière. Bien entendu, le train a du retard, mais enfin, vers dix heures, sa locomotive pénètre, en haletant, sous le vitrage enfumé. Le Père, descendu l'un des premiers, m'avise tout de suite ; il vient à moi et me serre

la main en me disant avec flegme : — Je savais bien que vous seriez là.

Les choses s'étaient passées conformes à mon hypothèse, et, comme moi, le Père s'était gardé de s'en émouvoir, l'expérience lui ayant appris que le monde est petit et que ceux qui se cherchent se retrouvent toujours, à moins d'être des ahuris ce qui, sans excès de vanité, n'est pas notre cas.

Je le mène se débarbouiller et manger à l'hôtel. Ensuite, comme notre feuille ne nous fixe pas de délai pour le voyage, nous décidons de passer la journée à Paris. Le Père ira rendre visite à l'une de ses parentes, Yisitandine, et à divers de ses collègues. Moi, je vais m'enquérir de quelques amis qui ne m'ont pas donné de leurs nouvelles depuis le début de la guerre. Nous nous retrouverons le soir au gîte.

Ainsi fut fait; et il est inutile de narrer en détail ma pérégrination. Je mentionnerai seulement que je revins bredouille de cette chasse aux relations anciennes : les uns étaient mobilisés, les autres, en province.

Je me trompe: j'ai une grande amie que je trouvai chez elle, car, chemin faisant, j'entrai à Xotrc-Dame-des-Victoires et je m'y fortifiai d'une fervente prière à la Vierge auxiliatrice. Je noterai aussi l'impression que me causa l'un des aspects du Paris de cette époque.

Vers dix-neuf heures, retournant à l'hôtel, je débouehai sur la place de la Bastille. En temps normal, à ce moment, il y a là une circulation formidable. Ce ne sont que fiacres, haquets, camions, autobus, qui se croisent avec un étourdissant tapage, longues files d'ouvriers et d'employés quittant le travail, flots d'habitants de la banlieue se hâtant vers la gare de Vincennes, sous la lumière brutale des globes électriques.

Or, ce soir-là, l'immense place était presque déserte : point de véhicules ; à peine quelques rares passants qui filaient, silhouettes vagues, le long des devantures closes. La plupart des globes n'étaient pas allumés. L'ombre et le silence noyaient l'étendue et l'on ne repérait que confusément le disgracieux cylindre de la colonne.

Au mois de mars précédent, revenant de Bretagne, je m'étais trouvé, le soir, au même endroit. Je me rappelais la peine que j'avais eue à me garer des voitures, et comme j'avais dû courir de refuge en refuge pour me rendre du coin du boulevard Beaumarchais à l'entrée de la rue de Lyon.

Celte fois, je pus accomplir le même trajet, traverser la place, dans sa plus grande largeur, à pas lents et les mains dans mes poches.

Il y avait quelque chose de sublime et de

sinistre à la fois dans cette solitude où pesait .ine brume rousse, pareille à une vapeur de >ang. On devinait l'énorme ville tassée tout ilentour, ses milliers d'àmes trépidantes sans répit d'inquiétudes et d'espoirs cruellement ilternés. On la sentait tendue vers les nouvelles lu front et ne voulant plus rien savoir des occupations laborieuses ou frivoles qui la mettaient en fièvre quelques mois plus tôt. Oui, ce Paris de la guerre, si digne et si triste, me remua profondément par sa douloureuse beauté...

Le lendemain matin, nous nous équipons pour rejoindre l'ambulance . On se rappelle que le bureau de Marseille la supposait à Pontoise. Or? par une chinoiserie administrative dont nous ignorons le motif, la feuille de route porte que nous devrons descendre à Àchères et que, de cette gare, nous userons de nos jambes pour franchir la distance qui la sépare dePontoise.A quoi bon une telle complication, puisqu'il existe des trains directs entre Paris et cette dernière localité? — Nous nous le demandons, puis, comme il est des énigmes bureaucratiques dont il serait téméraire à un simple troupier de chercher la solution, nous

nous taisons sans murmurer — comme disait Monsieur Scribe. — Nous irons passivement à Achères, capitale du royaume des vidanges et poudrettes parisiennes.

Gare Saint- Lazare, on nous apprend que notre train ne partira pas avant dix heures. Il en est huit. Pour tuer le temps et combattre les effets du brouillard, nous nous réfugions dans un estaminet de la rue d'Amsterdam. Nous y absorbons un breuvage tiède, sombre et trouble qu'on nous présente comme du café. Nous fumons avec persévérance; nous parcourons quelques journaux sans imprévu; le Père me raconte ses aventures chez les Indiens Botocudos.

Notre patience est récompensée, car le train quitte Paris à l'heure exacte, et, après un court trajet sans incidents, nous descend à Achères.

Là, un capitaine d'infanterie, chef de service, se tient à la sortie. Il examine notre feuille et, comme s'il n'en croyait pas ses yeux, nous demande : — Où allez-vous?

— Mais... à Pontoise, mon capitaine.

— Comment, à Pontoise?... Voyons, vous comptez bien à l'ambulance divisionnaire de la 897e division? (1)

(i) Il va sans dire que ce chiffre est fictif.

— Mais oui, mon capitaine.

— Eh bien, votre division en est partie depuis cinq jours.

— Et où est-elie. mon capitaine?

— Ah ! pour cela, je n'en sais rien du tout... Venez dans mon bureau.

Nous le suivons, tandis qu'il grognonne dans sa moustache :

— Pourquoi, diable, ne les a-t-on pas envoyés directement à Pontoise?

Au bureau, l'officier consulte un registre et n'y découvre aucune indication probante. Alors il interroge un sergent qui, faute d'autre besogne, pratique, d'un index crochu, des fouilles minutieuses dans ses fosses nasales.

Ce subalterne déclare qu'il n'en sait pas plus long que son chef. Cependant il croit avoir entendu dire que notre division a filé sur Senlis et, de là, sur la Belgique, mais il ne pourrait affirmer que le renseignement soit exact.

— Dans ce cas, vous auriez aussi bien fait de vous taire, prononce le capitaine; et il se tourne vers un caporal qui grille ses semelles devant un poêle rougi par un feu véhément. L'officier lui demande : — Et vous, savez-vous quelque chose? Le caporal se redresse et prend la position militaire pour attester qu'il est aussi peu renseigné que ses supérieurs. Sur quoi, le capitaine de téléphoner au ministère de la guerre.

Nous viendrons, de temps en lemps, nous enquérir de la réponse. Jusqu'à ce qu'elle soit venue, nous serons libres de flâner à notre convenance, sans trop nous écarter.

Je crois l'avoir déjà dit : une bonne partie de l'existence sous les drapeaux se passe à attendre des ordres avec calme. Vieux soldats, nous nous conformons donc à la règle.

Nous déjeunons dans une cantine mi-ouvrière, mi-troupière, auprès de la gare. Nous contemplons les cimes dépouillées de la forêL de Saint- Germain qui vient mourir au bord de la voie. Par respecl pour notre odorat, nous nous tenons à distance prudente du dépotoir. Enfin, nous fumons — nous fumons!

Pour faire diversion, nous pénétrons sur le quai, le long- duquel s'alignent douze trains sanitaires, vides à cette heure. Force ambulanciers vont et viennent, se disposent au départ.

Le Père demeure imperturbable. Moi, je tousse : le brusque passage du climat méridional à celui-ci m'a valu un rhume. Quoiqu'il ne fasse guère froid, il y a tout de même une différence d'environ quinze degrés entre la chaude température de la côte cannoise et celle de cette région. Aussi, mes bronches protestent.

M'entendant racler, une toute petite Sœur franciscaine se détache d'un groupe d'infirmières qui babillent à quelques pas de nous.

Elle me tend une boîte et, avec un bon sourire charitable, elle me dit :

— Vous êtes enrhumé, mon pauvre garçon. voilà des pastilles à l'eucalyptus qui vous soulageront.

Je remercie avec effusion et je ne tarde pas à éprouver l'efficacité du remède.

Deux, trois, quatre visites au bureau sont restées sans résultat. Scrupuleux dans l'exercice de ses fonctions, le capitaine tempête au téléphone.

Enfin, vers quinze heures, une réponse arrive du ministère : on ne peut pas dire où gîte la 897e, mais on conseille de nous expédier à Noisyle-Sec où peut-être quelqu'un se trouvera pour nous aiguiller sur la bonne direction.

Justement, un train de grande ceinture s'amène. En route pour Noisy-le-Sec !

Nous tournons avec une sage lenteur autour du camp retranché et nous débarquons peu après la nuit tombée. Une teile quantité de troupiers, en quête de leur destination, fait la queue à la porte du bureau des renseignements que nous devons prendre la file — et cela dure... Je commence à grogner, mais le Père, allumant sa neuvième pipe de la journée, promulgue :

— Bah! nous arriverons bien un jour ou l'autre; en attendant, fumons!

Introduits à notre tour, nous nous présentons

ï 38 CEUX QUI SAIGNENT

à un capitaine trapu et bougon qui, ayant compulsé des paperasses, nous signifie d'avoir à repasser dans trois heures. Durant ce délai, il nous autorise à nous promener dans la petite ville. Nous obtempérons.

Or, Noisy ne présente rien de remarquable saut ceci qu'on n'y découvre pas un civil. Un monde de troupiers, appartenant surtout à la ligne, y erre, comme nous, à l'aventure. Nous entrons faire une visite au Saint-Sacrement, dans une église déserte. Puis nous échouons dans un petit restaurant où l'on nous sert de la soupe à l'oignon que suit le squelette d'une poule antique et vénérable. Ses os rongés, nous regagnons le bureau. Le capitaine n'y est plus, mais un scribe, qui dévore goulûment une tartine de rillettes, daigne nous confier, entre deux bouchées, que notre ambulance se trouve, avec l'état-major de la 897'-, à Villiers-sur-Marne. Nous prendons à vingt-trois heures un train de zouaves filant vers l'est, et il nous déposera à destination.

Dehors, je demande au Père :

— Croyez-vous, vraiment, que nous découvrirons, cette nuit, l'ambulance?

— Si ce n'est pas cette nuit, ce sera demain, répond-il d'un ton stoïque.

Nous posons — nous fumons. Puis l'heure sonne et nous voici encaqués parmi lesdits zouaves, lesquels mènent grand tapage.

Avec une sage lenteur — ritournelle obligée — le train parcourt la distance voulue et nous dépose à la gare de Villiers dont l'horloge marque minuit et demie.

Un adjudant ensommeillé nous reçoit. Et nous de quémander :

— S'il vous plaît, l'ambulance de la 897e?

Il se secoue un peu et nous répond avec nonchalance :

— Je ne sais pas où elle est, moi !... Le pays est plein de troupes...

Les bras nous tombent — et nous ne les ramassons pas. Après de laborieuses réflexions, l'adjudant reprend :

— Il me semble bien avoir vu ce chiffre quelque part... Oui, oui, sur un guidon de la Croix-Rouge.

Nous nous écrions en chœur :

— Ça doit être cela !

— Peut-être, mais c'est au diable, là-bas, hors du bourg. Et il lève vers le nord une main vague.

Il médite de nouveau, puis décrète :

— Tout seuls, vous ne trouverez jamais... Bah ! — désignant le lit de camp où ronflent ses hommes — sur ce pucier, je ne dors guère. Je vais vous conduire.

Nous voilà traversant le bourg où tout dort et l'armée, et l'habitant et même les chats. De

plus, une ombre opaque règne, « il fait noir comme dans un four et l'on ne voit pas une étoile qui montre le bout de son nez », comme disait Molière. Il est évident que sans ce sousofficier secourable, nous courions le risque de passer la nuit sous un porche.

Chemin faisant, il nous expose qu'avant la guerre, il était chef de rayon dans un grand magasin de nouveautés, qu'il regrette son comptoir et que, s'ankylosant à Villiers depuis la mobilisation, il préférerait aller au feu.

Au bout de trois kilomètres, nous débouchons dans une avenue que jalonnent des villas à jardin dont l'une, assez spacieuse, arbore en effet le pavillon sanitaire qu'orne un beau 897.

L'adjudant nous le signale et nous dit :

— En temps de paix, c'est un sanatorium pour toqués riches.

Ce que je vais rapporter à présent paraîtra, je m'en rends compte, invraisemblable. Je jure pourtant que je ne brode pas et que mon récit se conforme à la stricte réalité.

La maison est éteinte, sauf au rez-de-chaussée où veille encore un peu de lumière.

Nous sonnons. La clarté se déplace, une porte s'ouvre et un civil vieillissant, porteur d'une lanterne électrique, vient à la grille. Il nous dévisage d'un air fort étonné.

Mais l'adjudant plein d'assurance :

— Voici les soldats que vous attendez.

— Moi?... Je n'attends aucun soldat.

— Mais si, voyez la feuille de route... Vous <Hes bien l'ambulance divisionnaire de la 897e?

— Pas le moins du monde ! Ici c'est l'hôpital auxiliaire n° 897. Voilà tout.

Nous nous regardons, dévissés. Puis l'on s'explique.

Par une coïncidence impayable, l'hôpital portait le chiffre de notre division! Le brave adjudant l'avait repéré dans l'une de ses promenades et, sans épiloguer, il en avait conclu qu'on nous y espérait.

Nous relatons notre odyssée depuis le matin. On rit à l'unisson, mais le civil — directeur du sanatorium transformé — ignore où se cache l'ambulance fugitive.

Cependant, comme il a l'esprit judicieux, il nous fait une proposition : — Messieurs, vous devez être fatigués, car deux heures vont sonner. L'hôpital est encore vide de blessés. Je vous offre deux lits pour le reste de la nuit.

Nous acceptons de grand cœur; en effet, le sommeil nous gagne. L'adjudant retourne à la gare. Le directeur nous mène dans une salle spacieuse où s'alignent une trentaine de couchettes garnies de draps bien blancs sur lesquelles nous jetons des regards attendris.

Nous nous déshabillons en deux temps et

nous nous couchons sur celle forte parole du Père :

— T'en fais pas, mon camarade, Dieu nous garde...

J'acquiesce avec chaleur, d'autant plus que « je ne m'en fais pas » du tout, et je répète :

— Nous arriverons au but tôt ou tard. Dès lors, pourquoi se tracasser?

Détail notable : c'est la dernière fois que j'ai couché dans desjiraps/ Jusqu'à mon retour à l'arrière, je n'ai plus connu cette douceur.

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