EN MARCHE VERS LE FRONT
Au réveil, vers cinq heures et demie, nous nous levons sans tarder. Il fait encore nuit, mais un bruit de voix confuses au dehors, un martellement de croquenots sur la route, des cliquetis d'armes nous font comprendre qu'une Iroupe nombreuse occupe le bourg et se prépare à décamper.
Lestés de café noir et de tartines beurrées par les soins de notre hôte' bénévole, nous nous équipons. Puis, après lui avoir dit notre gratitude, nous sortons et nous demandons aux premiers rencontrés s'ils ont vu notre ambulance. Réponses négatives. Néanmoins, nous obtenons cette précision que les régiments qui se rassemblent tout alentour font bien partie de la 897e. C'est déjà quelque chose.
Allons nous informer au poste de la Mairie. Nous enfilons la principale rue de Villiers, heurtés, à chaque instant, par des artilleurs qui jaillissent de toutes les portes; nous nous
hâtons, car nous sommes impatients de joindre enfin notre groupe.
A la Mairie, le sergent chef de poste, trop actionné à stimuler ses hommes encore somnolents pour nous instruire, nous envoie promener en ces termes :
— Vous m'em... bêtez ! F...ichez-moi le camp !
Que faire? Heureusement, voici un tringlot qui contemple tout ce tumulte d'un air détaché et qui bourre philosophiquement sa pipe. Interrogeons ce comparse placide.
— L'ambulance, répond-il. elle est là-bas, avec ses fourgons et ses attelages. Prenez à votre gauche : à trois cents mètres d'ici, devant la gare, vous les trouverez.
Enfin, nous voilà fixés ! Nous dévalons vivement dans la direction indiquée, et nous arrivons sur une petite place où s'agitent, à la clarté indécise du jour naissant, une centaine d'hospitaliers.
On harnache des mulets; on charge de caisses pesantes des fourgons marqués de la Croix- Rouge; on bouscule des sacs. Au milieu de l'affairement général, notre survenue ne produit aucune sensation. Seul, un biffin qui court, une bouteille vide à la main, vers le Café de la Gare, s'arrête une seconde pour nous envisager et s'écrie : — Tiens ! d'où
sortent-ils, ceux-là*?... Et il reprend son galop sons attendre la réponse.
Un docteur à trois galons, monté sur un alezan bédouin, qui piétine d'impatience et tire sur les rênes, distribue des ordres brefs. On l'appelle Monsieur le médecin-chef. Un peu plus loin, un comptable à un galon s'efforce, sans trop y réussir, de se donner de l'importance. On l'appelle Monsieur l'officier. Un jeune gradé, qui porte au collet la bande de velours vert des pharmaciens, suit ses gesticulations d'un œil goguenard et l'engage à ne pas se fatiguer inutilement.
Les rangs se forment. Les tringlots-conducteurs grimpent sur leurs sièges. Nous nous approchons alors du médecin-chef; nous le saluons et nous lui présentons notre feuille de route. Il y jette à peine un regard et, tout de suite, il hèle l'officier des brancardiers et lui colloque le Père Loriot. Quant à moi, je suis happé par le comptable remuant qui me désigne le dernier rang des ambulanciers. J'y fais le quatrième avec deux gaillards de haute taille à ma gauche et un nain à ma droite. Tout cela s'est passé sans formalités oiseuses, et si rapidement que je n'ai pas môme eu le temps de serrer la main du Père.
Le médecin-chef lance on commandement.
La colonne s'ébranle, les brancardiers en tête,
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nous au milieu, les officiers derrière, les fourgons fermant la marche. Il est six heures et demie. Et, cette fois, c'est le vrai départ pour le front.
Nous traversons le bourg en silence et au pas réglementaire, mais, sitôt les dernières maisons dépassées, on commande : «A volonté!» Sur quoi, tout en gardant l'alignement, chacun règle le compas selon son humeur. Pipes et cigarettes s'allument; de gais propos voltigent.
Il fait beau: à l'aube, il a gelé blanc; de minces nuages roses, touchés de feu par le soleil levant, courent dans le ciel bleu pâle; un givre léger argenté les buissons; un petit vent d'est, pas trop froid, nous souffle au visage, et la terre durcie sonne sous les semelles cloutées.
Intrigués par mon poil grisonnant, mes voisins m'interrogent. Je leur expose mon cas, et je leur décris les péripéties de notre trimballage à la poursuite de l'ambulance. Ce récit les égaie fort; véritables troupiers français, ils sautent, avec délice, sur cette occasion de critiquer le « va comme je te pousse » administratif.
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Ensuite, ils se présentent. Mon voisin immédiat de gauche se nomme Carillonac. Il est Parisien, engagé, dentiste de profession, en outre, un peu peintre, un peu littérateur, un peu beaucoup de choses. Teint de papier mâché, œil roux et malin, bouche sarcastique, face osseuse qu'allonge une barbiche frétillante.Nous nous découvrons des connaissances communes parmi les jeunes gens qui éduquèrent les Petits Chanteurs à la Croix de bois chez mes amies les Bénédictines de la rue Monsieur.
L'autre, c'est l'abbé Gilbert,- prêtre de la Loire, réformé jadis, engagé non sans peine car, malgré sa robuste apparence, il est de complexion fragile. Pour le moment, quoique courbé sous le poids de son sac, il marche avec une allégresse tranquille et ne s'interrompt de tirer sur sa pipe que pour couper de remarques incisives les saillies de Carillonac.
Le diminutif d'homme qui tient ma droite, également réformé pour sa taille exiguë, s'est tellement démené à la mobilisation qu'il a réussi à se faire incorporer dans les infirmiers. Bien que haut comme trois sabots superposés, il se redresse avec fierté et promène autour de lui des regards triomphants. Très serviable, d'ailleurs, et prenant bien les plaisanteries. C'est ainsi qu'il répond volontiers au sobriquet
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de Tambour-Major, sous lequel a disparu son nom véritable qui est Malot.
Mes nouveaux camarades m'apprennent que, sur trente-huit hommes, la section d'ambulanciers comprend vingt-deux volontaires.
Quelques-uns viennent du fort de la Duchère, à Lyon, les autres, du Rouet de Marseille; mais ils représentent, par l'origine, à peu près toutes les régions de la France. Les soixante-dix brancardiers sont dans le même cas. Ils m'avertissent aussi que je ne serai pas le doyen, étant primé par Richaud , dit l'Ancêtre, horloger, qui s'engagea à cinquante-six ans. Enûn, ils me donnent un croquis rapide de nos supérieurs. D'accord pour se louer du médecin-chef, ils ne le sont pas moins pour blaguer ferme la suffisance et l'esprit tatillon de l'officier -comptable. Gratte-papier obscur avant la guerre, il paraît que son galon d'or lui a fait tourner la tête.
Ils me narrent aussi leurs déambulations jusqu'à Pontoise, et depuis. La division devait aller en Belgique, puis on l'a soudain rabattue versl'Est. Certaines étapes furent rudes. Ils maudissent, notamment, une route défoncée par les transports du côté d'Epinay. Maintenant, où nous dirigeons-nous ? Personne n'en sait rien et personne ne s'en inquiète : nous irons où le Bon Dieu voudra. — Prêts à servir ! Gela suffit.
Depuis un moment, je ne prête plus qu'une oreille distraite au babil de mes interlocuteurs. C'est que le paysage m'absorbe tout entier.
Je le retrouve avec attendrissement, ce cher coin de l'Ile-de-France, où ma jeunesse aima, rima , connut la joie et la douleur ! Des souvenirs ressuscitent à chaque tournant du chemin.
Coteaux modérés , dont les lignes harmonieuses s'estompent dans une fine brume mauve; peupliers sveltes qui frissonniez, qui soupiriez si délicatement sous l'archet éolien des brises; bouleaux flexibles dont la paie écorce m'apparaissait semblable à la tunique tissée de lune de Mélusine et de Titania; ruisseaux nonchalants qui vous attardiez à rêver sous les vieux saules pensifs, vous revivez en moi comme un poème dont les strophes chantent dans ma mémoire. Villages dont tous les toits me furent familiers, je vous salue comme si chacun de vous m'était la petite patrie. Et toi, cimetière, deviné là-bas, où reposent mes amours, le veuf t'envoie de loin son oraison... Que d'autres vantent leur Provence ou leur Normandie : chez eux, je ne suis qu'un passant; mais ici, je suis chez moi presquautant que dans mon incomparable forêt de Fontainebleau...
Je nomme, au passage, tous les hameaux
que nous traversons el à ceux que la précision de ma topographie étonne, j'explique que sept ans de mon existence tinrent entre ces horizons.
Que les temps sont changés 1 Jadis , on n'apercevait, à la ronde, que bœufs café au lait, mis à paître dans les prairies, vignerons soignant leurs ceps au penchant des collines, émondeurs taillant les haies vives . Sur la route paisible, à peine si l'on rencontrait une verdurière portant ses légumes au marché, un Irimardeur clopinant le long du bas-côté. Seuls le jappement d'un chien de ferme blotti sous un sureau en fleurs ou le clairon d'un coq rompaient, parfois, le grand silence de la campagne.
Aujourd'hui, un mouvement, une rumeur formidables emplissent l'étendue. Devant nous, progressent un régiment du génie et de l'artillerie à profusion. Derrière s'avancent je ne sais combien de brigades d'infanterie. Agauche, à travers champs, trottent des dragons que suivent des chasseurs à pied. A droite, de la ligne encore fourmille sur les hauteurs.
Deux cent mille hommes, dit-on, marchent, avec nous, vers le feu.
G belle armée de France, menaçante pour le Boche, à te dénombrer, j'évoque les légions d'Aétius que guidait une pensée unique : re-
fouler, hors de la Gaule maternelle, les Huns abominables. Soldats de 1914, orgueil et gloire de la patrie, soyons dignes de nos pères !...
Nous couvrons les kilomètres d'une allure sans à- coups. Toutes les heures, le sifflet du médecin-chef ordonne une halte. On met sac à terre pendant dix minutes. Des groupes se forment, où l'on échange, avec force plaisanteries, du tabac contre du gruyère et de la gnole contre du vin. C'est à qui jouera des mâchoires et donnera une accolade au bidon.
Comme nous rompions l'une de ces pauses, tout à coup, du nord-est, arrive un grondement prolongé qui va s'élargissant dans l'atmosphère vibrante. Toutes les têtes se tournent de ce côté; les rires tombent; tout le monde écoute en silence. Ce bruit a quelque chose de solennel et de terrible. Il redouble puis diminue et s'éloigne peu à peu.
Le médecin-chef, qui trottine le long de la colonne et qui a fait campagne au Maroc, nous interpelle :
— Ah ! Ah ! garçons, le brutal vous coupe le bagout, hein? Est-ce que vous avez peur?
On se regarde, puis ce cri unanime nous part :
— Non, monsieur le médecin-chef.
Quand on reprend la marche, les figures
conservent, cependant, quelque gravité car on se dit que, bientôt, ce sera tout à fait fini de rire.
Mais Carillonac fait diversion en apostrophant Malot :
— Hé ! Tambour-Major, tu as donc avalé ta canne que tu tiens au repos ta grelotte ? (1).
Et Malot riposte :
— Fermeca,eh! marchand de chicots pourris.
Ce dialogue homérique suscite la verve de la section. La gaité se rallume et, de toutes les bouches, l'argot militaire fuse. Maintenant le canon peut bien ronfler tant qu'il lui plaira, personne ne s'épatera plus...
Cette première étape fut de vingt-sept kilomètres, ce qui n'est pas trop mal pour un commencement. Nous avons cantonné à X..., bourgade qui ambitionne de se faire prendre pour une ville. Les indigènes nous reçurent sans enthousiasme. Il est vrai que nous les submergions sous un océan d'uniformes. Ayant été noyés de troupes britanniques, peu auparavant, ils désiraient, sans doute, respirer avant de subir un nouveau flot. Certains se plaignaient aussi que ces mêmes Anglais eussent fait
(1) Ta langue.
sauter leurs deux ponts. Auraient-ils préféré la visite des aimables Boches dont, il y a quelques semaines, les avant-gardes restèrent le bec dans l'eau, sur l'autre bord de la rivière qui longe leurs cages à poules?
Les civils sont des gens bien singuliers, parfois ! Et, pourtant, ceux d'ici conservaient leurs droits essentiels : faire piteuse mine, écorcher le soldat en long et en large.
Je puis certifier que les gens de X... usèrent avec minutie de l'un et de l'autre privilège durant notre séjour parmi eux.