‹ Ceux qui saignentChapitre 3 sur 15 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Un paradis selon l'évangile boche

ul debout, dans cette maison énorme dont presque toutes les chambres regorgent de moribonds, je lutte contre la fatigue qui m'écrase.

En effet, il ne s'agit pas de s'endormir. Au rez-de-chaussée régnent la bronchite et la pneumonie : au premier étage, la typhoïde : au second, la dysenterie ; au troisième, le tétanos.

Par surcroit, au moins la moitié de no? malades souffrent de blessures reçues en Alsace et en Lorraine. Ce sont les combattants de Dieuze, de Morhange, d'Altkirch et de Mulhouse. Quelques-uns aussi viennent du col de la Chipotte ou du champ de bataille

de la Marne — tel ce sergent tétanique dont le pied droit fut déchiqueté par une balle probablement explosible.

Pour soigner tous ces infortunés, nous sommes onze : une infirmière-major de la Croix-Rouge, deux infirmières volontaires, quatre religieuses, un jeune jésuite réformé, deux soldats de l'auxiliaire et moi. Et encore, ainsi que ces derniers, je ne suis là que depuis trois joursJ

De sorte que les sœurs et les trois laïques n'ont point connu le repos depuis les cinq semaines qu'elles sont en fonction. Quant au jésuite, c'est bien simple : il est resté sur ses jambes pendant douze fois vingt-quatre heures.

Afin que ces surmenés du dévouement puissent un peu dormir, les soldats ont veillé deux nuits et, ce soir, je les remplace.

L'hôpital fut organisé dans un luxueux hôtel dont le propriétaire, un Allemand cofïré dès le commencement d'août, médite aujourd'hui sur l'inconvénient d'avoir contribué à embocher la Côte d'Azur.

Ce Teuton s'était donné beaucoup de mal pour que les Poméraniens et les Brandebour-

geois de sa clientèle goûtassent, en toute quiétude, les délices d'une villégiature grassouillette.

Que de mangeailles savoureuses ! Quels vins illustres ! Combien de lits aux ressorts souples, aux matelas moelleux et rebondis!

Son installation était tellement réussie qu'il avait jugé à propos de la baptiser, en lettres d'or, sur la façade : Hôtel Paradis.

Il eut raison, car qu'est-ce que le paradis pour un boche bien rente?

Un sanctuaire élevé à la gloire du tube digestif. D'innombrables repas y constituent le culte. On y applique, avec dévotion, l'aphorisme de Brander dans la cave d'Auerbach : « Un véritable Allemand ne peut souffrir les Français et cependant il boit volontiers leurs vins. » On y pronostique, en ruminant, l'absorption de l'univers et de tous ses comestibles par la Kultur. On s'y endort en éructant à la louange du Kaiser.

0 ripailles, ô gargouillades devenues des chimères ! O exil dans les sables et les brumes d'un Stettin morne ou d'un Kœnigsberg nauséabond ! Voici que le Français haï a confisqué cet Eden de la béatitude germanique. Les crus célèbres rendront des forces à nos convalescents. Les sommiers, qui gémirent sous des corpulences prussiennes, supportent

10 CLUX QUI SAIGNENT

joyeusement ies membres amaigris de nochers « bonshommes ».

— Si jamais j'aurais pensé que je coucherais un jour dans un plumard pareil !

Ainsi s'exclamait un blessé, chaudronnier ambulant dans le civil et coutumier de paillasses peu garnies dans les auberges tenues par Je hasard.

On aime ce contraste. On aime que, par droit de représailles, ce tâcheron des routes de France soit dorloté, remis sur pied, à l'endroit même où s'arrondissaient des panses excessives et berlinoises que sa baïonnette crèvera peut-être demain. On aime enfin que cette enclave boche en terre de Provence soit maintenant désignée par une pancarte où un scribe vengeur calligraphia ces mots : Hôpital des contagieux.

Tout en arpentant, pour combattre le sommeil, le couloir du troisième étage, je récapitule les heures d'angoisse qu'il nous fallut vivre au début de la guerre.

La mobilisation, le viol de la Belgique, les premières batailles perdues, la France envahie. Paris menacé. Qu'elles semblaient longues ces journées passées à attendre les télégrammes

CEUX QUI SAIGNENT lï

rares, obscurs, contradictoires dont on guettait l'affichage à la mairie !... Enfin l'on apprit la victoire de la Marne : le flot des Barbares était endigué.

Alors les cœurs atrocement serrés se dilatèrent, on respira : ont eut l'espoir que la France n'était pas encore abandonnée de Dieu. Il y a quinze jours d'écoulés depuis ce rayon dans notre ciel noir. Et maintenant il faut comprendre et admettre que nous n'en sommes qu'au premier acte du drame. La patrie saigne et elle va saigner encore davantage.

La patrie ! Jamais je n'avais senti à ce point combien elle est nous-mêmes. Le piétinement desTudesques sur notre sol nous meurtrit affreusement. L'infection répandue parleurs bivouacs nous suffoque. Ah ! ceci n'est pas delà rhétorique. Ce qui nous torture, c'est plus qu'une idée lugubre ou un sentiment pénible, c'est une souffrance physique : on a la sensation d'une lèpre venue d'outre-Rhin, plaquée sur notre corps et dont il faut nous nettoyer à tout prix.

Ecrire, noircir du papier pour distraire ma peine, je ne l'aurais pu. Combien mon métier me paraissait vain, suranné, aboli à cette heure où tant d'hommes de ma race combattaient pour le salut du pays !

S'il m arrivait, parfois, de me mettre à ma table de travail, de prendre la plume, je la

reposais aussitôt pour relire quelque journal peu renseigné, plein de réticences, comme ils l'étaient tous, et déjà lu dix fois. Ou bien j'échafaudais maintes conjectures en étudiant une carte des régions envahies. Mais je ne pouvais rester longtemps en place : il me fallait sortir, quêter les nouvelles, échanger, avec celui-ci ou celui-là, des propos plaintifs ou furibonds. Cette inquiétude marque le moment : on s'abordait sans se connaître ; toute préoccupation personnelle oubliée, on parlait de la France et toujours de la France... Et quelles nuits fiévreuses on passait ! — Si, vers l'aube, je parvenais à m'assoupir, je me réveillais bientôt en sursaut. Dès les yeux ouverts, la pensée affreuse me prenait à la gorge : — les Boches sont chez nous !

Enfin cette inaction suppliciante a pris fin : je suis à l'hôpital pour servir. Dieu soit béni de m'avoir conduit près de mes frères blessés ! Dieu soit béni d'avoir permis que je fusse bon à quelque chose pour la patrie ! En ces jours de ténèbres, de larmes et de sang, j'aperçois une lumière. Et, en oraison, je distingue le sourire infiniment mélancolique de Notre- Seigneur qui m'encourage...

La nuit s'avance. La grande horloge du vestibule, dont j'entends le tic-tac grave en me penchant sur la rampe, sonne deux heures.

CEUX QUI SAIGNENT l3

Alors, comme à un signal, une longue plainte monte dans le silence. Mes tétaniques s'agitent. L'assoupissement où les tenait une potion au chloral se dissipe. Le sergent Boizot, dans le délire, se croit encore au combat. Il crie : — Ne tirez pas si vite !... Baissez- vous !... Attention, l'obus éclate !...

Puis un hurlement qui se termine en sanglot : — Ah ! que j'ai mal !...

A côté, Miramont pousse des cris brefs qui filtrent, comme ils peuvent, à travers ses dents atrocement serrées.

Lenoir râle, comme écrasé sous une pierre monstrueuse.

Béraud, plus raidi qu une barre de fer, bave et geint faiblement.

Je vais de l'un à l'autre, je les apaise de mon mieux en répétant la seule prière dont je sois capable depuis bien des jours :

— Seigneur, ayez pitié de nous!...

Allons, ici, comme là-bas, c'est la guerre, la lutte contre la mort, l'action bienfaisante qui sauve de l'idée fixe...

Page 1