‹ Ceux qui saignentChapitre 6 sur 15 · D'APRÈS MOLIÈRE · texte numérisé non relu

D'APRÈS MOLIÈRE

Ils sont une demi-douzaine de convalescenU qui se prélassent, sur des chaises longues, a» soleil. La joie d'être sortis des chambres où ilont tant souffert, la volupté d'aspirer l'air tiède, d'admirer le ciel bleu, la mer au loin scintillante, les palmiers sveltes, les fruits d'or luisant parmi le feuillage sombre des orangers leur causent un ravissement qui s'exprime par des phrases de satisfaction enfantine.

Ce sont bien des enfants. La maladie leur enleva ce qu'il y a de rude, de tendu vers la lutte pour l'existence chez l'homme fait. Ils oublient hier qui fut terrible; ils ne pensent pas à demain qui sera redoutable. Ils savourent l'instant présent avec l'insouciance de gosses à qui cette sorcière revôche, la réalité, donna, pour quelques heures, la clef de? champs.

Et de quoi parlent-ils?

Pas du tout de la guerre.

La guerre, c'est le cauchemar dont le souve-

fS cl:ux qui saignent

nir s'efface en ce réveil de leur vitalité; c'est le nuage sulfureux qu'un vent allègre chassa derrière l'horizon. D'instinct, ils en remettent la hantise à plus tard, quand le fusil pèsera de nouveau sur leur épaule, quand les cartouches cliquetteront, en heurtant le couvert d'étain, dans la musette.

Us parlent de chez eux.

Ce maraîcher de Seine-et-Oise raconte ses alignements de cloches où blanchissent des salades ; il dénombre les violettes forcées et les chrysanthèmes qui, en cette époque de l'année, couvrent la plaine brune, fumante de terreau ; du doigt, il dessine sur sa couverture le carré long que forme son héritage bordé de petits murs en pierre sèche.

Ce Berrichon énumère ses emblavures où le àlé naissant se nuance de vert tendre et de mauve sous la fine brume d'un matin de novembre; il décrit, avec fierté, ses quatre bœufs café au lait, graves comme des patriarches; il imite leur mugissement avec des intonations presque virgiliennes.

Cet Angevin ne s'arrête de vanter les coteaux à vignobles qui ondulent autour de Saumur que pour glorifier le vin « paillé » de sa cave. Il en évoque le bouquet et ses narines palpitent comme s'il humait l'arôme de la dernière venâange.

Un Normand, jusqu'alors silencieux, s'écrie tout à coup :

— Et le cidre, le cidre nouveau qui a le goût de la pomme toute fraîche ! En voilà un bon boire I... On m'a écrit de la maison que la récolte n'était pas trop en déchet.

Et Binard, Bourguignon, les yeux dilatés comme s'il découvrait un Eldorado, proclame :

— Ça y est ! Dire qu'on va revoir le pays ! Quinze jours de permission, les potes!... Le major me l'a répété encore hier.

A ce rappel, tous exultent. Les voix se haussent et se mêlent. Ils jabotent tous à la fois. Qui parle de sa femme; qui, de ses « vieux »; qui, du marmot éclos en son absence.

Binard est tellement heureux qu'il saute à bas de sa chaise longue — damas jaune à ramages noirs, mobilier du Boche — et se met à pirouetter, les bras en l'air et les doigts claquants.

L'infirmière et moi. nous écoutons en souriant ces propos qui sentent bon la terre de France et nous nous félicitons de voir nos bonshommes reprendre si bien racine dans l'existence.

Néanmoins, par devoir, il hous faut être un peu le père et la mère Rabat-Joie. Si je suis descendu, c'est pour notifier à notre ami Paul Binard qu'un certain clystère l'attend là-haut.

Et l'infirmière :

— Allons, Paul, à présent, montez vite prendre votre lavement.

Binard s'arrête net au milieu de ses cabrioles. Il grogne :

— Oh! mademoiselle, croyez-vous?... C'est très embêtant!...

Les autres écoutent, sans se prononcer.

Binard a l'air si déconfit que j'interviens pour le stimuler :

— Mais non, mon vieux, ce n'est pas si embêtant que cela, c'est l'affaire de deux minutes.

Binard, mal convaincu, se tapote le ventre.

— Pourtant, dit-il, à cette heure, mes tripes sont d'attaque.

Je reprends :

— Elles seront encore plus solides après. Viens, viens prendre ton lavement ; il est doux comme miel.

Et, me souvenant de Molière, j'ajoute d'une voix flûtée :

— Il est bénin, bénin; il rafraîchira les entrailles de monsieur!...

Explosion de rire chez les copains; quolibets à l'adresse de Binard; pluie de sentences rabelaisiennes où il est fort question de canules et de « foires abondantes ».

Binard se laisse persuader, d'autant que je

lui promets, ainsi qu'à ses camarades, de leur lire le Malade imaginaire, une fois l'opération terminée.

Je tins parole. Le succès fut très grand et je constatai, comme je l'avais déjà fait auparavant à quel point Molière est compris, senti, aimé par quiconque a du sang français dans les veines. C'est presque toujours un métèque celui qui n'apprécie pas Molière. Renvoyons-le au nommé Schlegel, cuistre boche qui vilipenda jadis notre grand comique national.

Par fortune, peu de gens connaissent aujourd'hui la diatribe de ce Barbare. Pour se renseigner sur son compte, il faudrait relire l'indigeste volume sur V Allemagne de cette terrible bavarde à turban : Madame de Staël. Et cet exercice serait un peu au-dessus des forces humaines.

Un des actes les plus louables de Napoléon, c'est d'avoir prohibé la littérature et interdit le séjour à Paris de cette Mère Jacasse. Car, Suissesse mariée à un Suédois, elle voulait, à toute force, se mêler des affaires de notre pays, — qui ne la regardaient en rien — et inculquer à nos pères l'amour des institutions anglaises et l'imitation des mœurs germaniques. Tant

que l'Empereur fut le maître, il mit bon ordre à cette étrange folie. Malheureusement , lui disparu, des personnages bizarres surgirent pour exalter les pâteux écrits et les papotages intarissables de la dame. Même de nos jours, de faibles Broglie tentèrent son éloge. Des d'Haussonville pâlots s'attendrirent sur son enfance qu'ils jugeaient sublime et qui ne fut qu'insuffisamment fessée. Naguère encore, au collège de France, un Emile Deschanel bêlait à sa gloire. Beaucoup de ceux qui l'ont écouté faillirent en faire une maladie.

N*était-il pas criminel d'inciter de la sorte des auditeurs qui ne se méfiaient pas à s'alourdir l'esprit par la lecture de Corinne, de Delphine, de l'Allemagne, et de ces Considérations sur la Révolution où la fille de Necker s'efforce de prouver qu'il n'y eut rien de bon chez nous avant le ministère de son papa et qu'après lui, tout alla de mal en pis parce qu'on l'avait renvoyé à Genève ?

La vogue momentanée — et plus ou moins factice — de madame de Staël, son influence sur certains salons médusés par sa faconde intarissable soulignent ce travers national qui consiste à nous déprécier nous-mêmes au profit d'étrangers pleins de zèle pour nous faire avaler des drogues d'outre-Rhin.

C'est pourquoi je demande qu'après la vie-

toire, on plante, tout le long de notre frontière de l'est, des poteaux arborant cette inscription: Les madames de Staël, leurs Schlegels, leurs analogues et leurs produits n'entrent pas ici. (Décret de la Commission d'hygiène intellectuelle.)

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