‹ Ceux qui saignentChapitre 7 sur 15 · SŒUR MARGUERITE · texte numérisé non relu

SŒUR MARGUERITE

Toute petite, toute mince, sous les ailes battantes de sa grande cornette, depuis des jours et des jours, Sœur Marguerite se dépense, sans arrêt, auprès de nos malades.

Elle a passé tant d'heures au chevet des mourants; elle s'est relevée si souvent pour changer un pansement ou faire chauffer une tisane que la voici qui commence à ne plus pouvoir se traîner.

Néanmoins, très pâle, avec une tache d'un rouge fiévreux aux pommettes, elle s'efforce de monter et de descendre quand même les étages. Elle stationne aux paliers, s'appuie, une minute, contre le mur, chuchote, en haletant, un bout de prière, puis repart après avoir promené autour d'elle un regard de confusion, comme si elle demandait pardon de cette halte involontaire.

Plusieurs fois, on tâcha de lui persuader qu'il fallait prendre un peu de repos. Elle ne protestait point; elle s'asseyait sur une chaise

et faisait raine de reprendre le tricotage d'une chaussette de laine qui traînait dans sa poche depuis le commencement de la guerre.

On s'éloignait; on revenait un quart d'heure plus tard : Sœur Marguerite avait disparu.

On la retrouvait au fond d'une salle, se dissimulant pour changer un moribond ou rincer un bassin.

A la fin, sa supérieure lui commanda formellement d'avoir à se coucher une nuit sur deux et de ne plus se relever sous aucun prétexte.

Le soir où celte consigne lui fut signifiée, nous étions deux ou trois réunis, avec l'administrateur, dans le vestibule de l'hôpital. Nous cherchions un moyen de répartir les veilles pour la nuit prochaine. La chose n'était pas facile vu notre petit nombre et la fatigue générale. Chacun proposait une combinaison.

Au plus fort de la délibération, je me sens tirer par la manche. Je me retourne et je découvre Sœur Marguerite venue à la sourdine. Elle a tout entendu. Émue, les yeux brillants, peureuse aussi comme s'il s'agissait de commettre une faute, elle me souffle à mi-voix :

— Chut ! ne faites pas semblant... Je veillerai, moi !...

Et sa physionomie comme son intonation veulent dire :

— Gardons cela entre nous!... Soyez mon complice!...

Mais l'administrateur l'aperçoit et l'interpelle :

— Comment, Sœur Marguerite, vous êtes là? Il faut aller vous coucher tout de suite.

Alors Sœur Marguerite rassemble tout son courage. Elle raidit sa taille frêle et, tâchant de donner à sa pauvre figure émaciée une expression de suprême énergie, elle déclare :

— Je ne suis pas fatiguée du tout, Monsieur l'administrateur; il est impossible que je me mette au lit. Quand notre mère m'a fait donner cet ordre, elle n'avait pas vu que je me portais très bien; et puis elle ne savait pas comme tout le monde est las ici... excepté moi.

— Mais, ma chère Sœur, dis-je, vous êtes plus lasse que personne !

Elle secoue vivement la tête :

— Non, Monsieur, je vous assure que je ne sens pas la fatigue. Et, du reste, comment voulez-vous que je me couche quand il y a là Bertrand qui étouffe et qu'on ne devrait pas quitter d'une seconde !...

Et joignant les mains, toute trépidante de dévouement, elle ajoute:

— Je vous en supplie, monsieur l'Administrateur, laissez-moi veiller encore cette nuit,

rien que celte nuit... Je me coucherai demain soir, je vous le promets...

Le don entier de soi-même la transfigure. On dirait qu'une lumière rayonne autour d'elle.

Remués jusqu'au fond de l'âme, les yeux troublés de larmes, nous restons, le front incliné, autour de cette petite femme dont l'héroïsme si simplement surnaturel nous écrase. Je crois que si l'un de nous essayait d'articuler un mot, il se mettrait à sangloter.

Un silence règne que traversent , toutes déchirantes, les plaintes des moribonds de la salle voisine.

Sœur Marguerite désigne la porte, d*un geste navré et reprend d'une voix qui se brise :

— Vous entendez !... Au nom de Nôtre-Seigneur, laissez-moi donc veiller !...

Alors l'administrateur bouleversé , feignant la colère pour dissimuler son émotion :

— Non, ma Sœur, c'est l'ordre, vous le savez bien. Montez vous coucher...

Il tourne sur ses talons et court s'enfermer dans son bureau.

Sœur Marguerite baisse la tête. Elle se recueille un moment, puis étend les bras en un geste d'abandon total. Brebis du Crucifix, faute de mieux, elle offre sa peine pour ceux qui souffrent.

Nous la voyons monter lentement l'escalier et disparaître dans l'ombre d'un couloir.

Cette-nuit là, vers deux heures, je faisais une ronde que je terminai par la salle du rezde-chaussée. Dès le vestibule, j'entendais tousser et râler les bronchiteux et les pleurétiqucs qui l'occupaient et je me proposais de préparer une forte bassine de tisane sur le fourneau à gaz placé dans un coin.

J'ouvre, et, à la lueur vacillante d'un bec surbaissé, j'entrevois quelque chose de blanc qui remue au chevet de Bertrand. J'approche.

C'est la cornette de Sœur Marguerite!

■ Comme, chaussé d'espadrilles, j'étais entré sans faire de bruit, la Sœur ne m'entendit pas tout de suite. Elle essuyait le front du malade en fièvre, et lui prodiguait, d'une voix maternelle, les encouragements.

Enfin, elle se retourne, pour saisir un bol de lait sur la table, et m'aperçoit.

Sa mine fut absolument celle d'une petite fille surprise à dérober des confitures. Evidemment, elle ne m'attendait pas.

A la voir tout interdite, j'avais fort envie de la rassurer. Mais la consigne avant tout.

CEUX QUI SAIGNENT 5g

— Ah! ma Sœur, dis-je, vous vous êtes relevée malgré ladéfense... C'est très mal!

— Chut! chut! répond-elle, il y en a qui dorment; ne parlez pas trop haut.

Et, comme pour s'excuser, elle me montre Bertrand :

— Le pauvre garçon, il était si bas hier soir!... Je pensais à lui et cela m'empêchait de dormir.

Je prends un air de pion en exercice et je décrète :

— Soit, ma Sœur, pour cette fois, je ne vous dénoncerai pas ! Mais vous allez retourner au lit immédiatement ou je me fâche...

Ellebalance une seconde puis reprend :

— Eh bien, je m'en vais. Seulement, vous leur donnerez de la tisane, n'est-ce pas?

— Oui, ma Sœur, je suis venu pour cela.

— Et il faudra peut-être poser des ventouses à celui-là, près de la fenêtre. Il est si oppressé.

— Je les poserai, ma Sœur, si vous allez vous coucher.

Elle hésite encore, soupire, regarde longuement autour d'elle puis prend son parti. En s'en allant, elle me dit avec un sourire miangélique, mi espiègle :

— J'ai désobéi ; mais je ferai pénitence...

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