‹ Ceux qui saignentChapitre 8 sur 15 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Inutile de faire de l'horreur à plaisir en évoquant, avec détail, ce cercle de l'enfer que fut l'étage où nous soignions les tétaniques. Qu'il suffise de mentionner ceci : ce que je vis avant, ce que je devais voir par la suite n'étaient rien en comparaison des tortures subies par ces infortunés.

Le moindre bruit, le plus mince filet de lumière leur causaient des crises atroces. C'est pourquoi, pendant dix-sept jours où nous ne les quittions point, nous vécûmes quatre — dont Bouisset et deux infirmières — les volets clos et les lampes entourées de papier bleu. Et, dans cette ombre continuelle, nous marchions à pas feutrés, nous ne parlions qu'à voix basse.

Mais aussi, contre toute prévision, nous eûmes le bonheur d'en sauver trois. Un seul mourut...

Nous avions à peu près oublié la couleur du ciel et l'odeur des verdures. Je me souviens de

CEUX OUI SAIGNENT 6l

la matinée où, pour la première fois, je descendis au jardin après cette rude escarmouche contre la Camarde. J'aspirais l'air balsamique comme j'aurais bu d'un vin généreux; je regardais, avec une sorte d'ébahissement ravi, les rayons du soleil papillonner à travers les feuillages: et je me répétais le vers magnifique de Sophocle :

0 lumière, œil do jour d'or!...

D'ailleurs ma lâche, à l'hôpital, prenait fin. Il nous était venu du renfort et je pouvais réaliser le projet conçu et jamais perdu de vue depuis la déclaration de guerre : m'engager pour la durée de la campagne. Je pensais que cela durerait une année environ, car qui aurait soupçonné, en ce novembre 1914, que la sinistre épopée irait se prolongeant parmi les brumes farouches de l'avenir sans qu'il fut possible de prévoir son aboutissement !

J'avais donc hâte de marcher, à mon tour, vers ce front de flammes et de sane: dont le mystère m'obsédait. Si j'étais resté à l'arrière, je crois que je serais devenu enragé du désir de me mêler à la tourmente.

C'est ainsi que, deux jours plus tard, je fis des adieux fraternels à mes camarades de

l'hôpital pour gagner Nice et le bureau de recrutement.

Dans les pages qui suivent, j'essaie de narrer mes pérégrinations et comment notre ambulance se tira d'affaire au grondement du canon.

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