‹ Ch. BaudelaireChapitre 10 sur 49 · CHAPITRE I BAUDELAIRE AU QUARTIER LATIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE I BAUDELAIRE AU QUARTIER LATIN

Du milieu de l'année 1839, date à laquelle il quitte le domicile de son répétiteur M. Lassègue, à juin 1841, date de son départ pour les Indes, Baudelaire, chichement pensionné par sa famille, mène une vie libre au quartier latin. C'est là qu'il prend contact avec le monde, dont il vit séparé depuis l'âge de neuf ans. Il n'a de ce monde qu'une image réduite et fausse, celle qu'il a puisée dans sa vie d'internat. Ce n'est ni dans le milieu gourmé de sa famille, ni dans le salon du général Aupick, ni dans le salon de son frère, magistrat à Fontainebleau, ni dans le salon du colonel ami, en résidence à Creil, où il passait ses vacances, toujours étroitement surveillé, qu'il en pouvait prendre une image fidèle. Il brûlait d'autant plus de le découvrir que ses curiosités précoces étaient mises en éveil par d'imprudentes

lectures et des confidences d'externes hâbleurs. Et le voilà tout à coup, sans mors ni frein, lâché en plein enfer parisien. A peine vient-il d'atteindre ses dix-huit ans. C'est l'âge où l'homme n'est encore qu'une argile tendre et malléable. C'est l'âge où les idées flottent encore et où les convictions attendent, pour se former, les leçons de l'expérience. C'est l'âge où, comme Hercule, le jeune homme, au carrefour des deux routes, hésite entre le vice et la vertu. C'est l'âge où l'avenir se joue au gré des circonstances. Il sied donc de retracer le tableau de la société à cette époque et d'examiner quels spectacles Baudelaire eut sous les yeux, durant ces deux premières années de vie Ubre et indépendante.

Louis-Philippe règne sans faste. La royauté navigue péniblement au jour le jour. La France a perdu tout prestige au dehors. L'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, règlent entre elles la question d'Orient sans daigner nous consulter. L'Allemagne nous jette en défi le refrain de Becker:

Vous ne l'aurez pas le Rhin allemand aussi longtemps que ses flots porteront leur robe verte,

provocation insolente à laquelle répondent les voix indignées de Musset et d'Edgar Quinet. L'opinion s'irrite d'autant plus de toutes ces humiliations que la défaite d'Abd-el- Kader et la translation des cendres de Napoléon réveillent notre vieil esprit chauvin. Louis-Phihppe ne bouge pas. « Je le ferais passer dans un trou d'aiguille », disait un jour lord Palmerston. Le monarque a d'ailleurs une excellente raison de se cloîtrer et de ne pas affronter les foules. Il vient de perdre sa fille, la princesse Marie d'Orléans. La cour est en deuil. Les réceptions officielles chôment, mais non pas l'esprit d'opposition. C'est d'abord la tentative insurrectionnelle (12 mai 1839) de Barbes et de Blanqui, puis l'émeute ouvrière des Quinze- vingts(septembrel840),d' ailleurs vite réprimées ; mais les procès politiques qui s'ensuivent continuent à enfiévrer les esprits et sont autant d'éléments

l'adolescence 79

de trouble auxquels viennent s'ajouter l'attentat de Boulogne et la condamnation du prince Louis-Napoléon. La Chambre est dissoute. Les ministères tombent les uns sur les autres. M. de Gasparin cède la place au maréchal Soult qui cède la place à M. Thiers. Joli gâchis, où tous les courants se mêlent, où les diverses factions reçoivent tour à tour une prime et un encouragement à la révolte. Tandis que les Bonapartistes s'applaudissent du retour des cendres impériales et de la vogue de Béranger, les révolutionnaires se réjouissent de l'édification de la colonne de Juillet et de la vogue de Pierre Dupont. Même flottement en littérature. Lamartine publie ses Recueillements poétiques, Musset ses Poésies complètes, Hugo les Rayons et les Ombres, Sainte-Beuve Port-Royal, Mérimée Colomba, Stendhal la Chartreuse de Parme. Alphonse Karr entreprend la série de ses Guêpes. Les réceptions de Charles Nodier battent leur plein à l'Arsenal ; mais tout cela reste encore un peu en dehors de la littérature officielle et attend toujours la consécration du pouvoir. A l'Instruction pubUque défilent trois ministres dont la libre fantaisie n'a rien à espérer : MM. Parant, Villemain, Cousin.

Béranger et Casimir Delavigne restent les favoris du public. Hégésippe Moreau meurt à l'hôpital. On élève une statue à Florian. Scribe triomphe au théâtre. M°»e Louise Colet obtient le prix de poésie. Hugo, candidat à l'Académie, doit se désister en faveur de Berryer, Il réussira l'année suivante, mais Amelot sera vite élu pour lui faire contrepoids. Le grand événement de la saison est le mariage de Jules Janin, la future bête noire de Baudelaire. Ils sont pourtant sortis tous deux du même lycée, mais appartiennent à une génération différente. Tout Paris est mis en émoi par ce mariage. Baudelaire se demande comment ce célibataire endurci de Jules Janin a pu se décider à renoncer à la vie de garçon, à son débraillé, à ses aises, à son éternel bonnet de coton, ce bonnet de coton qu'il ne quitte pas chez lui, même pour recevoir ses amis. L'explication en est bientôt donnée. Il apprend que .lanin fait un mariage riche et qu'il épouse

un château aux environs de Florence, ce qui vaut bien le sacrifice d'un bonnet de coton. Il assiste avec ses camarades à la cérémonie, ou, du moins, au défilé du cortège devant l'église Saint-Sulpice. Il y a là Villemain, Thiers, Odilon Barrot, Ingres, Spontini, le comte Demidofî, toutes les illustrations du jour, y compris M. Constant Dutot, <f poète distingué », le Properce français. La presse regrettait l'absence du vénérable père Gofïoux, traducteur latin du classique Robinson Crusoë, retiré aux environs d'Avranches, et de M. Bertin, «autre poète applaudi des salons et de l'Institut». On savait que Jules Janin, enfant gâté du succès, avait obtenu la présence du duc Decazes en lui écrivant : « Vous êtes le roi légitime du faubourg Saint-Germain. Je suis votre sujet et à ce titre j'invoque votre bénédiction. » Le duc Decazes ne pouvait rester insensible à un si éloquent appel. Tout cela devait bien amuser Baudelaire qui voyait encore, à l'occasion des Salons, le public s'engouer d'Ary Schefîer et traiter Delacroix de fou. La science faisait grand bruit de deux découvertes nouvelles : la rhinoplastie et la daguerréotypie. Louis-Philippe s'était fait solennellement daguerréotyper, les bras croisés sur la poitrine, le front tourné vers l'Orient. Et, comme tout va par trois dans ce bas-monde, on annonçait bientôt l'invention du ruolz qui allait mettre le luxe à la portée des bourses communes et prêter aux intérieurs les plus humbles un éblouissement princier. Ce n'est pas seulement le luxe que l'époque vulgarise, c'est le plaisir. Mabille et le Château-Rouge regorgent de chentèle en toute saison. La salle de la rue Montesquieu fait sa réouverture. Un souci de bien-être et de commodités matérielles se glisse partout.

Voilà l'atmosphère morale de ces deux premières années. Examinons le décor.

En 1839,1e quartier latin, où n'avait pas pénétré la pioche des démolisseurs, n'était encore qu'un fouillis inextricable de petites ruelles sombres. Ni le boulevard Saint Michel (1860), ni le boulevard Saint-Germain, ni la rue Soulliot (i>n^8> n'en

l'adolescence 81

avaient altéré la physionomie pittoresque. Les deux artères principales demeuraient l'étroite rue Saint- Jacques et la rue Monsieur-le-Prince, non moins étroite et biscornue. On jetait les fondations de l'école de Droit. On restaurait le Palais des Thermes. L'archevêque de Paris venait d'acheter l'égUse des Carmes, rue de Vaugirard, pour y fonder l'école des Hautes études ecclésiastiques, mais l'ensemble n'avait rien perdu de son caractère primitif où le flâneur pouvait saisir la vie superposée des siècles et remonter le cours de l'histoire écoulée jusqu'à ses origines gallo-romaines. Les murs de l'ancien Hôtel-Dieu (qui en formait les limites au nord, de l'autre côté de la Seine), reposaient encore sur leurs assises gothiques. La rue de Cluny, «serrée entre trois églises et les vieux bâtiments de la Sorbonne », offrait une double rangée de façades vermoulues, pliant sous le poids des ans. La rue de la Parcheminerie avait encore son peuple de relieurs et d'industriels spécialistes auxquels elle doit son nom. L'hôtel de Berry s'y était installé dans une masure construite sous Charles VH, ainsi que le mentionnait une inscription gravée sur le chambranle de la porte principale. Le passage d'Harcourt montrait des fenêtres à linteaux sculptés, merveille décorative du xvi^ siècle. Partout c'était ce relent de vétusté cher aux rêveurs. On y marchait sur des souvenirs.

Il existe à Carnavalet un croquis, pris d'après nature par un anonyme, des démolitions du quartier latin en 1860, lors du percement du boulevard Saint-Michel. Rien n'est plus mélancolique. Le squelette noir des ruines se silliouettc au clair de lune. Voici, au premier plan, parmi un fumier de décombres, une croix de pierre qui évoque le temps de François Villon et que, sans doute, il a connue. Toute l'histoire est là: le moyen âge avec ses pignons à tourelles, ses ferronneries, ses ogives fleuries, la Renaissance avec ses hauts toits penchés et ses fenêtres à croisillons. Çà et là, des arcades Louis Xni, de nobles portiques Louis-quatorziens, la façade monumentale d'une fontaine. C'est la vie de dix siècles

eu. UAUDELAIHE. U

retournant en poussière. Tout cela respirait encore au temps de la jeunesse de Baudelaire, les hommes seuls avaient changé. Les fripiers et les revendeurs avaient pris possession des anciens prieurés et des palais déchus. Un traiteur s'était installé rue Saint- Jacques dans l'ancienne chapelle des Mathurins. En travers du portail, une grossière enseigne peinte : Vins et Eaux-de-vie y remplaçait l'invocation au Seigneur. L'église Saint-Benoît avait été transformée en théâtre. Les rues restaient les mêmes, sans trottoirs. Le gaz n'y avait pas encore pénétré. Les voitures y circulaient péniblement parmi des barricades de tonneaux, des caisses de marchandises, des établis, des installations foraines, des chiens, des chats et des poules qui s'y vautraient au soleil.

Imaginez, dans ces lieux, les héros de Murger, les étudiants, les rapins en bérets, en pantalons à la houzarde, hirsutes, la pipe à la bouche ou à la boutonnière, les imprimeurs, un casque en papier sur la tête, les ouvriers maçons de la montatagne Sainte-Geneviève, les modèles, les grisettes, les polytechniciens, le va-et-vient des désœuvrés s'arrêtant aux étalages des bouquinistes, fouillant et bouleversant toutes les mannes de livres du passage des Jacobins. Et les jours de sortie, la foule des lycéens en chapeau haut de forme. C'étaient, avec leurs professeurs, les seuls qui eiîssent le droit de le porter impunément, sans craindre la mitraille des quolibets ou des trognons de choux.

La vie n'était pas chère alors. En 1812, une confession d'étudiants reçue par de Jouy nous apprend qu'on logeait à l'hôtel de Berry, que je signalais tout à l'heure, pour 9 francs par mois. Les prix avaient augmenté depuis trente ans, mais l'hôtel restait encore, à l'époque où nous sommes,

une masure où l'on pénétrait à travers une allée obscure conduisant à un escalier plus obscur encore, à l'aide duquel on pouvait, en ne quittant pas la corde grasse qui servait de rampe et de guide dans ce dédale, se hisser jusqu'au sixième étage. C'est là tout juste, disait l'étudiant, à 97 marches au-dessus du niveau de la rue, que se trouve ma chambre, le premier corridor en renferme huit tout à fait sem-

l'adolescence 83

blables. Elle est meublée d'un lit en serge d'Aumale, vert olive, d'une table en bois de noyer, recouverte d'un tapis de percale, de deux chaises d'église rempaillées à neuf et d'un petit poêle de faïence qu'on peut chauffer pendant deux jours au moyen d'un cotret coupé en quatre. Ajoutez à cela un pot ^ l'eau et sa cuvette en faïence de couleur, un chandelier et une écritoire, et vous aurez l'idée la plus exacte du mobilier d'un étudiant en droit. Une bonne grosse servante picarde suffit au service de tous les locataires de l'hôtel. Elle fait nos chambres et compte avec les blanchisseuses. Elle a seule la responsabilité des chandelles et les clefs de la porte d'entrée qu'elle ferme irrévocablement à 9 heures et demie. C'est encore elle, qui secliarge d'aller nous acheter, chaque matin, l'angle aigu de fromage de Brie dont se compose habituellement notre déjeuner. Vous avouerez que pour trente sous par mois qu'il en coûte à chacun de nous, on ne saurait être ni mieux ni plus agréablement servi.

En 1839, on dînait pour 22 sous chez Viot et chez Blery, et pour moins encore chez F'iicoteaux. Flicoteaux était établi place de la Sorbonne. La devanture, peinte d'une couleur brune, datait de loin et le tenancier se souciait peu de la rafraîchir. Derrière les vitrines à petits carreaux, s'étalaient, pour amorcer les clients, des saladiers de pruneaux, en toute saison. Les saladiers étaient ébréchés et rapiécés d'agrafes en fils de laiton, mais ils prouvaient du moins « que les desserts qui figuraient sur le menu n'étaient pas un mythe, comme dans tant d'autres établissements du même ordre ». A l'intérieur, deux longues salles étroites et basses, coupées à angle droit, l'une prenant jour sur la place de la Sorbonne, l'autre sur la rue neuve de Richelieu. Le repas coûtait 18 sous et se composait de trois plats, avec le pain à discrétion, détail qui suffit à expliquer pourquoi, malgré sa nombreuse clientèle, ce malheureux Flicoteaux n'est jamais parvenu à la fortune. On n'y changeait de nappes que le dimanche. Cela tenait du réfectoire de collège ou de couvent. « C'était, dit Balzac, qui l'avait fréquenté, un atelier avec ses ustensiles, non la salle de festin avec ses élégances et ses plaisirs. Chacun en sortait promptement. »

Le quartier latin avait encore ses mœurs, ses coutumes, ses traditions dont les étudiants se montraient soucieux, à tel

point que, vingt-cinq ans plus tard (1864), l'étudiant Vermersch s'indignera de l'invasion des gens du dehors, qu'il appelle les « calicots » :

Le quartier latin autrefois, dit-il, nous appartenait exclusivement ; c'était notre propriété, notre terre libre, notre lieu d'asile et peut-être le Misanthrope en aurait-il voulu pour en faire :

un endroit écarté Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

Nos bals nous appartenaient et les seuls artistes fraternisaient avec nous, car, en eux, nous retrouvions ces fortes aspirations d'indépendance, unies au culte du beau. Nous étions maîtres et malheur à l'intrus qui serait venu usurper, parmi nous, une place qui ne lui aurait pas appartenu.

Mais aujourd'hui, grands dieux ! ce n'est plus cela : tout le monde nous traite d'égal à égal ; nous n'avons plus rien en propre ; le calicot chamarré de bagues, d'épingles, de montres, de chaînes, doué d'un faux col et illustré comme une gravure de modes, fait chez nous des descentes domiciliaires, un jonc à la main et le lorgnon dans l'œil. J'enrage quand je vois ces jeunes sots, habillés comme des femmes, qui vendent le Reps, l'Orléans et les boutons au quartier Saint-Denis et qui sont couchés toute la journée sur des pages de chiffres, venir se pavaner à Bullier, en reniflant d'un air superbe.

J'admire vraiment la douce tolérance dont on use à l'égard de ces messieurs. Serait-ce par hasard un charitable effet des principes de 89 et les étudiants leur feraient-ils l'application des doctrines égalitaires ? Certes, ce ne serait pas là une bien belle conquête à écrire dans nos mémoires et j'aime mieux, de beaucoup, cette vieille coutume que je m'en vais vous dire I La caste des étudiants était moins nombreuse ; les membres qui la composaient se connaissaient mieux et se trouvaient plus à même d'éliminer les étrangers, le profaniim vulgus. Quand une figure étrangère se présentait dans nos bals, on s'informait tout de suite quel était ce noble étranger et si les renseignements ne garantissaient point sa moralité, il était renvoyé des fins de sa demande avec les honneurs dus à son rang et à sa fortune. Nous savions alors défendre nos libertés et nos privilèges :

Au sein de la capitale

Que nous étions beaux à voir I

comme disait Nadaud. Qu'il faisait bon respirer à pleins poumons, l'air parfumé du Luxembourg, alors notre Eldorado I

l'adolescence 85

Je ne sais quelle morgue toute patricienne nous a envahis, mais une peste d'aristocratie

En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.

Nos joyeux Diogènes sont devenus des Héraclites moroses et je m'attends, pour peu que cela continue, à voir s'établir des confréries d'étudiants qui commenteront Vlnlroduclion à la vie dévote et le Traité de la perfection chrétienne.

Mais, hélas 1 tout ce qui entoure l'homme lui emprunte quelque chose et change avec lui ; aussi que de transformations n'ont point subies les milieux où nous vivons, les endroits que nous fréquentons !

Nulle part cependant, le changement n'a été si complet que chez la femme, cette clé du péché, comme disent les pères de l'Eglise ; c'est bien le cas où jamais de répéter ce refrain connu :

Tj'pe charmant, ô grisette pimpante 1 Toi qui jadis aux francs baisers t'offrais. Où donc es-tu, gentille étudiante, Reine autrefois de nos bals sans apprêts ?

Du feu du punch, infidèle vestale,

Tu te fis dame à la cité d'Antin ;

Ah ! qu'un fichu fallait bien mieux qu'un chàle

Quand tu régnais au vieux quartier latin !

Il n'j' a plus de griseltes, monsieur, parce qu'il n'y a plus d'étudiants, partant plus de joie. L'existence de ces charmantes filles est liée à la nôtre et le moment où notre astre s'incline est aussi celui où leur étoile pâlit.

En 1839, Baudelaire n'est pas venu au quartier latin pour s'initier aux pratiques de la vie dévote. Il y mène une vie assez dissipée, et sa haine de la banalité et du convenu le pousse à rechercher la société des gens « extravagants ». Il y satisfait sa curiosité du vice au risque d'y « cueillir des remords » en compagnie de Privât d'Aiglemont, son aîné d'un an, grand diable de créole dégingandé, à la tignasse crépue, intrépide explorateur des bas-fonds parisiens.

Le quartier latin avait ses cafés bien différents de ceux d'aujourd'hui.

Croiriez-vous, dit Schanne, que dans ce temps-là non seulement au quartier latin, mais dans tout Paris, on n'allait au café que pour prendre du café ? La bière n'était pas plus demandée qu'aujourd'hui le vespétro ou le brou de noix. Cette curiosité gastronomique se servait avec des brioches ou des nougats. De choucroute, point. Les estomacs impatients de l'heure du dîner se réconfortaient avec un riz au gras ou un riz au maigre. Les liqueurs apéritives, rares, étaient considérées comme des sortes de potions à l'usage des tempéraments débilités par un séjour en Afrique. Le punch et le bischof étaient à la mode pour la seconde partie de la soirée (1).

Le quartier latin avait aussi ses bouges et ses repaires.

L'un des plus fréquentés était le cabaret du lapin blanc, situé vers le milieu de la rue aux Fèves et qu'illustrera tout à l'heure Eugène Sue, dans ses Mystères de Paris (1842). Une légende populaire en faisait remonter l'origine au règne de Pépin-le-Bref. On racontait qu'un des archers du roi, le jour de son sacre (15 avril 752), lui avait offert à genoux, sur un coussin brodé, un superbe lapin blanc, et qu'en remerciement, le monarque lui avait baillé licence d'ouvrir débit près de sa chancellerie. Le tenancier était alors un homme âgé, le père Mauras, dont la poigne solide, en dépit de l'âge, savait s'imposer à une clientèle turbulente et maintenir l'ordre. Le cabaret s'ouvrait au fond d'une cour aux murs couverts d'inscriptions. On y lisait, à gauche, en entrant :

Pour un musée n'allez pas à Versailles, Le lapin blanc vous offre ses murailles

Couvertes de rimailles

Et de caricaturailles Qui raille (sic).

Un long vestibule, une sorte de voûte basse, faisait communiquer de plain-pied la cour et le débit, véritable antre à truands où se reniflait l'odeur de la misère et du crime. Un énorme poêle en occupait le centre, fait d'un chaudron de fonte renversé sur un pied de maçonnerie, et qui, avec son

1) Alexandre Schanne, Souvenirs de Schaiinard (Cliarpentier)i

l'adolescence 87

long tuyau coudé, traversant la salle, semblait un alambic géatit où se distillaient d'étranges poisons. Tabourets et tables de chêne, tailladés de profils licencieux. Partout, le long des murs, des vers de mirliton, des devises niaises ou effrontées, des statuettes, figurant des lapins pour la plupart. En bonne place, une image de Pépin-le-Bref en plâtre colorié, ornée de buis bénit, soigneusement renouvelé tous les ans. Sur l'un des côtés, un long comptoir de bois, chaperonné d'une lame de zinc, où des gens boivent debout. Pas de plancher. On marche sur la terre même, souillée d'ordures et de crachats. Les belles visiteuses qui, en compagnie de jeunes fêtards, viennent s'y encanailler, doivent relever leurs jupes. Une brassée de paille est étalée devant le comptoir en guise de tapis. La basse pègre se réunissait là, mêlée au peuple des noctambules et aux curieux. A la lueur de quinquets fumeux, impuissants à balayer l'ombre des encoignures, on y chantait des refrains grivois et des scies du jour.

Outre ce cabaret, il y avait, semés un peu partout, dans le quartier latin et aux environs, des débits de consolation, des bazars d'alcool où Ton buvait le riquiqni, le fil en quatre, le sacré chien, tout pur ; asiles ordinaires des gens sans aveu, de toute l'écume des grandes villes en fermentation. Il y avait les souricières de la rue Saint-Éloi, de la Grande Friperie, de la rue Jean-de-l'Épine, les taudis de la Cité, celui de la rue aux Fers, simple couloir où les sans-logis se disputaient les places au mur pour y passer la nuit.

Il y avait aussi, les cabarets de la rue Mauconscil et des alentours de la pointe Saint-Eustache, le Café des Aveugles, près du Palais-Royal, le Bal des Chiens où l'on ne pouvait jeter son mégot sans provoquer des bagarres, tant la convoitise des habitués s'y précipitait avec fureur. C'était, au bout d'une longue allée, une maison à trois étages ; café-billard au rez-de-chaussée ; salle de danse au premier, salle d'escrime et de boxe au second, daguerréotypie au troisième. A la salle de danse toujours très encombrée, l'orchestre des cuivres était sous la direction du maestro Schesse, dit Décati. On

payait vingt-cinq centimes d'entrée, mais on avait le droit d'échanger, contre une consommation, son billet à l'intérieur, où l'on n'arrivait pas à s'installer sans s'être débattu âprement contre une armée de marchandes de biscuits et de gâteaux. Une grande pancarte, Défense de /umer, régnait dans la salle, peinte en jaune, avec des colonnes à travers lesquelles on voyait se trémousser les quadrilles. Pour s'y fourvoyer, il ne fallait craindre ni les bousculades, ni les injures, ni les coups de coude, ni l'écrasement des pieds. Toute une bande allègre escortait Baudelaire dans ces descentes aventurées.

Le poète avait retrouvé au quartier latin ses condisciples du collège : Louis de la Gennevraye et Louis Ménard.

Louis Ménard logeait à deux pas de la pension Bailly, perché au cinquième étage d'une maison de la place de la Sorbonne. Il y occupait deux petites chambres avec balcon. L'intérieur reflétait la diversité de l'homme : poète, peintre, helléniste, mystagogue, érudit et chasseur de serpents. C'était un chaos de livres, de plâtres, de bas-rehefs, d'esquisses, de bocaux d'alcool où grouillaient les reptiles, de rhytons,d'éprouvettes, de cornues. On se serait cru dans un laboratoire d'alchimiste. •

Louis de la Gennevraye était Normand. C'est par son entremise que Baudelaire connut un autre Normand, Gustave Le Vavasseur, qui devait exercer sur lui une si grande influence et sombrer dans un tel oubli, de nos jours, qu'il est nécessaire de s'y arrêter et d'en esquisser le portrait.

Page 1