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CHAPITRE III LE COLLÈGE A LYON ET A PARIS

Peu de temps après son mariage (8 novembre 1828) le commandant Aupick était mis en disponibilité (l«'^juinl829), mais, le 23 mars 1830, il est appelé à l'état-major de la 2^ division d'Alger d'où il revient avec les galons de lieutenantcolonel. Remis en disponibilité le l^"" juillet 1830, il recîvait, le 25 novembre suivant, l'ordre de partir en poste jour Lyon, où venait d'éclater une insurrection provoquée par la grève des canuts, et de s'y tenir à la disposition du ministre, maréchal Soult. L'émeute fut vite réprimée et l'ordre était déjà rétabli quand le maréchal fit son entrée dans la ville en compagnie du duc d'Orléans. C'est à cette occasion que le colonel Aupick fut présenté au prince dont il sut se faire un protecteur et un ami. Cette liaison ne tarda pas à porter ses fruits. Le colonel est nommé presque aussitôt chef d'étatmajor de la 7^ division militaire à Lyon. Il s'y installe 4, rue d'Auvergne. Sa femme et son beau-fils viennent l'y rejoindre, mais il n'a rien de plus pressé que de se débarrasser de l'enfant qu'il place comme interne à la pension Delorme. Le malheureux Charles était moins persuadé que son beau-père des vertus de l'encasernement et sa captivité n'était pas pour lui faire aimer le séjour de Lyon, ville maussade et pluvieuse, où, dit-il, « il ne peut naître que des cerveaux enchiffrenés». Ses seules distractions sont d'aller en promenade,

avec ses condisciples, le dimanche et les jours de fête, dans la banlieue de la ville, jusqu'à la verrerie bâtie sur un bras de terre qui s'avance dans le Rhône. La ville est en proie aux travaux. On construit sur la Saône un pont suspendu, « tout en fil de fer ». On creuse des tranchées dans les rues. « Toutes les boutiques vont être éclairées au gaz. Il pleut beaucoup et le Rhône déborde. » L'enfant souffre du sentiment de la solitude.

Sentiment de solitude, dès mon enfance, malgré la famille et au milieu des camarades surtout, — sentiment de destinée éternellement solitaire ; cependant goût très vif de la vie et du plaisir .

Le 22 novembre 1833, annonçant à son frère qu'il vient de se fouler le pied et qu'il porte un emplâtre (Je déteste les emplâtres, aussi bien que les médecins.), il se plaint que cette entorse l'empêche de danser, lui « qui ne manque pas une seule contredanse ». Pendant ses vacances il a joué la comédie. Il va encore jouer un proverbe. Et toute sa lettre est pleine d'espièglerie gamine :

Il y a peut-être bien des folies dans ma lettre ; les idées sont peutêtre aussi irrégulières que|récriture... D'ailleurs il vaut mieux jacasser amicalement que de faire du fatras et du patos (sic).

Mais comment, Théodore(l) a eu des prix et Charles n'en a pas eu?

Ventre-Saint-Gris I je n'aurai. Dis à Théodore qu'il est cause que je serai couronné. Un accessit d'excellence (le 4») et de thème (le 5®) (2). C'est vraiment pitoyable ; mais je veux en avoir et j'en aurai! Néanmoins mes compliments à Théodore. Pour moi, honte 1 honte 1 Dis que, de là-bas, il me fasse les cornes (3).

Mais Baudelaire n'emportera jamais à Lyon qu'un prix de dessin. Il est vrai qu'il obtient de nombreux accessits en vers latins, en thème et version latine, en version grecque et même en histoire naturelle et en arithmétique.

(1) C'est le frère de sa belle-sœur.

(2) Baudelaire se vante, il n'a obtenu que le 6' accessit. (15) Lettres inédiles (Revue de Paris).

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Dès 1832, il avait été retiré de la pension Delorme pour être mis interne au Collège royal. Il venait d'achever sa troisième, lorsqu'il fut ramené à Paris, où son beau-père, poursuivant sa brillante carrière, était appelé aux fonctions de chef d'état-major de la 1'® division militaire.

Mme Aupick nous dit que le général « s'attachait de jour en jour davantage à son beau-fils, satisfait d'être tombé sur une si belle intelligence, un esprit si curieux, si studieux qui l'étonnait au dernier point ». Je ne sais s'il faut prendre son information à la lettre, mais il est vrai qu'en présentant l'enfant au collège Louis-le-Grand, où il allait continuer ses études, le général, avec ce ton solennel qui ne le quittait jamais, dit au proviseur :

« Monsieur, voici un cadeau que je vous fait. Voici un élève qui fera honneur à votre collège. »

Effectivement Baudelaire continua à colliger les accessits. Il obtint même un prix de version grecque, deux prix de vers latins, un premier prix de discours français.

Au concours général de 1837, il fut assez heureux pour décrocher un 2« prix de vers latins et un 8® accessit de version latine.

Ce n'était donc pas un mauvais élève. Il n'en était pas moins dissipé, bruyant et batailleur.

A propos du collège de Lyon, il parle de « coups, batailles avec les professeurs et les camarades ». A Louis-le-Grand, ses condisciples Emile Deschancl, Charles Cousin, Louis Ménard sont d'accord pour nous dépeindre un écolier se démenant comme un vrai diable. Louis Ménard nous l'évoque en habit bleu, troué aux coudes, les bas déchirés, en gros souliers qui ne laissent rien prévoir du dandy futur.

C'était, dit Cliarlcs Cousin, un esprit exalte, parfois plein de mysticisme et parfois d'une immoralité et d'un cynisme (en paroles seulement du reste) qui dépassait la mesure ; en un mot, c'était un excentrique, transporté d'enthousiasme pour la poésie, récitant des vers de Hugo, Gautier, etc. atout propos et, pour moi et pour beaucoup de nos camarades, c'était une cervelle à l'envers.

Rectifions : « cervelle de poète. » Baudelaire rimait déjà. Quelques-uns de ses poèmes d'écolier ont surnagé, grâce à la complaisance de ses condisciples. M. Henri Hignard, qui avait été son camarade au collège de Lyon, nous a conservé celui-ci :

Tout à l'heure, je viens d'entendre Dehors, résonner doucement Un air monotone et si tendre Qu'il bruit en moi vaguement,

Une de ces vielles plaintives, Muses des pauvres Auvergnats, Qui jadis, aux heures oisives.

Nous charmaient si souvent, hélas !

Et son espérance détruite.

Le pauvre s'en fut tristement ; Et moi, je pensai tout de suite A mon ami que j'aime tant.

Qui me disait en promenade, Que pour lui c'était un plaisir Qu'une semblable sérénade Dans un long et morne loisir.

Nous aimions cette humble musique Si douce à nos esprits lassés Quand elle vint, mélancolique.

Répondre à de tristes pensers.

Et j'ai laissé les vitres closes.

Ingrat, pour qui m'a fait ainsi Rêver de si charmantes choses Et penser à mon cher Henri.

Ce n'est pas bien mécliant, mais on y voit poindre le souci de rendre une impression personnelle et non plus de pasticlier des lectures. Voici mieux, ce sont des vers composés à Louis-le-Grand, conservés par M. Emile Desclianel, écrits sous l'influence d'André Cliénier ;

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Il aimait à la voir avec ses jupes blanches Courir tout au travers du feuillage et des branches, Gauche et pleine de grâce, alors qu'elle cachait Sa jambe, si la robe aux buissons s'accrochait.

Et voici mieux encore :

Quant à moi, si j'avais un beau parc planté d'ifs. Si pour mettre à l'abri mon bonheur dans l'orage. J'avais, comme ce riche, un parc au vaste ombrage. Dédale s'égarant sous de sombres massifs ;

Si j'avais vos bosquets, ô rossignols craintifs! O cygnes ! vos bassins ; votre sentier sauvage, Vers luisants 1 qui le soir étoilez le feuillage, "Vos prés au grand soleil, petits grillons plaintifs I

Je sais qui je voudrais cacher sous mes feuillées. Avec qui secouer, dans les herbes mouillées. Les perles que la nuit y verse de ses doigts,

Avec qui respirer les odeurs des rivières. Ou dormir à midi dans les chaudes clairières. Et tu le sais aussi, belle aux yeux trop adroits.

Et voici qui laisse pressentir son génie futur :

I-orsque de volupté s'alanguissent tes yeux. Tes yeux noirs flamboyants de panthère amoureuse, Dans ta chair potelée, et chaude, et savoureuse, J'enfonce à belles dents les baisers furieux.

Je suis saisi du rut sombre et mystérieux Qui jadis transportait la Grèce langoureuse. Quand elle contemplait, terre trois fois heureuse, L'accouplement sacré des Hommes et des Dieux.

Puis, sur mon sein brûlant, je crois tenir serrée

Quelque idole terrible et de sang altérée

A qui les longs sanglots des moribonds sont doux;

Et j'éprouve, au milieu des spasmes frénétiques L'atroce enivrement des vieux Fakirs Indous, Les extases sans fin des Brahmes fanatiques.

M. Léon Lemonnier, dans la Grande Revue, a reproduit ce que ses professeurs de rhétorique pensaient de l'élève Baudelaire : « Esprit fin ; pas assez sérieux ; ne réussit qu'en vers latins ; n'a pas fait d'effort pour réussir dans les autres facultés.» — « A de l'invention quand il veut et de la finesse; n'a pas assez de gravité pour faire des études fortes et sérieuses. De l'esprit, un peu de faux goût. » Son professeur d'histoire n'est pas satisfait : « Indéniable mauvaise volonté. Conduite quelquefois assez dissipée. Cet élève, et il le dit lui-même, paraît persuadé que l'histoire est parfaitement inutile. » Le répétiteur opine de son côté : « Travail et succès satisfaisants, caractère faux ; m'a fait plusieurs fois des mensonges ; manières quelquefois cavalières et quelquefois choquantes à force d'affectation. »

Ses pétulances étourdies devaient lui jouer un mauvais tour. En avril 1839, au milieu de son année de philosophie, il est expulsé de Louis-le-Grand, à la suite d'un petit scandale de dortoir dont il semblait se souvenir, quand il nous parle :

De cette heure où l'essaim des rêves malfaisants Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents.

Sa famille refusant de le recevoir, il est mis en pension chez M. Lassègue, répétiteur de philosophie, pour préparer son baccalauréat. Il y, est mal à l'aise. M. Lassègue vit avec ses parents. « Sa mère et lui, dit Baudelaire, sont ornés de toutes sortes de belles qualités : sagesse, amour, bon sens, mais tout cela se développe sous une forme que je n'aime pas. Il y a là des trivialités qui me repoussent un peu a ; et ailleurs : « C'est dans cette maison-ci une gaieté perpétuelle, cela m'ennuie. » Remarquez la similitude de destinée avec sa mère. Caroline, chez les Pérignon, devait penser de même. Baudelaire est importuné de vivre chez les étrangers; sa mère lui manque :

Quand je sens en moi quelque chose qui me soulève, un violent désir de tout embrasser, une peur de ne pas savoir acquérir de l'instruc-

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tion, des craintes de la vie ou bien simplement un beau couchant à la fenêtre, à qui le dire? Tu n'es pas là. Certes, ils (les Lassègue) sont plus heureux que nous. Chez toi, j'ai vu des pleurs, des tracasseries pour mon père, des attaques de nerfs pour toi, eh bien! je nous aime mieux ainsi.

Il en arrive à regretter le collège. Sans doute au collège il s'occupait peu de la classe, mais enfin il s'occupait, il travaillait de temps en temps, il lisait, il pleurait, il se mettait quelquefois en colère ; en un mot, il vivait. Chez les Lassègue dans une « indolence maussade et niaise », le jeune homme n'y sent plus que « ses défauts et non cet esprit d'activité qui le poussait tantôt vers le bon, tantôt vers le mauvais ». Il ne lui reste plus rien que maussaderie, indifférence, ennui.

Dans ce milieu étranger, il se sent tout changé, désorganisé, mis de travers et, pour tout dire, dénudé, dépoétisé. Enfin, pour se libérer plus vite, il a la prétention d'en finir tout d'un coup et de passer son examen du baccalauréat le plus tôt possible. Il veut revoir toutes les matières en quinze jours, n n'a pas la patience d'attendre le 20 août, date assignée, et la devance d'une semaine.

Le jour même où paraît dans le Moniteur la nomination de son beau-père au grade de maréchal de camp, Baudelaire est reçu bachelier. « Mon examen a été assez médiocre, excepté le latin et le grec, — fort bien, — c'est ce qui m'a sauvé. » Mais ce qui l'inquiète, c'est que sa famille le laisse sans nouvelles, comme si elle se désintéressait de lui.

M. Lassègue va partir en vacances, et ses parents étant presque continuellement absents, il estime indiscret de rester dans cette maison davantage; mais que faire? Aller à l'hôtel ? Il n'a pas d'argent. Sa mère l'invite à rentrer au logis, mais les altercations avec son beau-père recommencent à propos de son avenir. Le général songe à le faire entrer dans la carrière diplomatique. Il est sûr de l'appui du duc d'Orléans. C'est un atout considérable en main. Baudelaire s'obstine à vouloir se consacrer aux lettres. Il se voit traité de « scélérat ».

Il riposte sur le même ton. Son père lui inflige « les arrêts ». Il s'ensuit dans la maison « une telle agitation et un tel vacarme » que mon Baudelaire est expédié d'urgence â Creil, chez un colonel ami, en attendant qu'une décision soit prise à son égard.

C'est de là qu'il écrit à sa mère, qui s'est alitée, malade d'émotion, à la suite de ces algarades :

Porte-toi bien, ne fût-ce que par amour-propre pour ton fils, afin que ton mari ne me reproche pas de t' avoir rendue malade. Persuadelui, si tu peux, que je suis, non pas un grand scélérat, mais un bon garçon.

Et le bon garçon s'impatiente de son exil à Creil. Il n'aime pas son frère, mais il eût préféré encore subir l'exil chez lui à Fontainebleau. « Fontainebleau est moins province que Creil. » A Creil, il n'existe que « des cabaretiers en retraite, des maçons enrichis et des femmes qui ressemblent à des portières. » « Tout le monde à Creil, aime l'argent. On y est querelleur et effroyablement cancanier. » Il y éprouve les mêmes répulsions que sa mère dans le salon d'Auteuil. Il ne rencontre dans la société du colonel « qu'une femme qui ait les mains blanches et qui parle français ». Il s'y faufile le plus souvent. Le reste du temps, il se sauve dans les champs et s'y chauffe au soleil.

Le général espérait faire revenir son beau-fils sur sa détermination. Comme il ne pouvait le laisser éternellement chez ses amis de Creil, et que, d'autre part, il lui répugnait de le voir à son foyer, il lui ordonne de rentrer à la pension Bailly, où il avait déjà logé quelques jours, durant une absence de M. Lassègue.

C'était une pension bourgeoise, située place de l'Estrapade, près du Panthéon, et que dirigeait le père Bailly, qui fit les beaux jours de l'Univers jusqu'au temps de Veuillot. Sa clientèle se composait surtout d'étudiants de province, issus de familles pieuses.

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