‹ Ch. BaudelaireChapitre 16 sur 49 · C. — Barbara · texte numérisé non relu

C. — Barbara

Louis-Charles Barbara était né en 1822, à Orléans, où son père était établi luthier. Il débarquait de Nantua, où il avait exercé la profession de répétiteur du collège et se destinait à l'école Polytechnique. Pauvre, il tirait ses subsides des leçons de latin et de musique qu'il donnait. Il avait réussi à décrocher une place de précepteur dans la famille Drouin de Lhuys. Il consacrait ses loisirs à la littérature. Il avait débuté par un conte, le Plat de soulier, paru en 1842 dans la Gazette littéraire ei qui ne valait pas le diable; mais, à cette époque, il fait connaissance de Baudelaire, qui s'intéresse à lui. Il en reçoit d'excellents conseils de métier et Baudelaire le présente à Champfleury. Barbara se perfectionne à leur contact. A l'imitation de Stendhal, Champfleury l'engageait à Ure le Code pour se faire la main et à prendre une leçon de style clair et précis dans les réquisitoires du ministère public. C'est ainsi que Barbara en arriva à se mériter comme romancier l'estime d'une petite élite et qu'il connaîtra le succès avec un drame tiré de son roman V Assassinat du Pont rouge.

Glabre, taciturne, boutonné, Barbara tranchait par ses allures de quaker sur son entourage turbulent, hirsute et débraillé. Mais le clan bohème l'accueillait, encore qu'avec une certaine méfiance, à cause de son talent de musicien. Il jouait admirablement du violon. C'était un virtuose. Il venait aux rendez-vous, son instrument sous le bras, et prouvait à ses auditeurs qu'il suffit, selon l'expression de Shakespeare, d'un boyau de mouton pour transporter les âmes.

Trilles, arpèges, gammes chromatiques, pizzicati, staccati, sons harmonieux d'une perfection inexpressible s'enchevêtraient profusément, ruisselaient de ses doigts comme de ceux d'une fée. Les sons

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multipliés autant que les atomes d'un nuage de poussière, tout en continuant d'évoquer de jubilantes fantasmagories, figuraient parfois de longues et rapides fusées qui filaient dans l'air pour retomber en cascades, en grappes, ou encore en pluie étincelante à l'égal de la gerbe d'un feu d'artifice s'irradiant sur un ciel noir. Et, ainsi, graduant ses effets avec un art merveilleux, redoublant incessamment de vivacité, de verve, de fougue, d'emportement, le magicien sans remuer plus qu'un roc, l'œil pétillant, la lèvre plissée par un sourire diabolique entassait prodige sur prodige et s'élevait à des hauteurs vertigineuses où un fou seul pouvait songer à le suivre (1).

Barbara logeait dans sa cervelle un grain de folie et il s'en effrayait. Sa bizarrerie se reflétait dans ses contes, où il mêlait à des figures de criminels, des silhouettes de détraqués comme l'homme qui nourrit des papillons. Il était si obsédé des tares et des maladies mentales, qu'il suivait les cours du Docteur Baillarger, psychiatre en vogue. Un attrait puissant l'y ramenait. Il en voyait jaillir des lueurs cruelles. C'est au docteur Baillarger qu'il dédia ses Détraqués. Il lui disait :

Qui oserait se flatter, après vous avoir entendu, d'échapper incessamment aux mirages de l'hallucination ? « Aucun esprit supérieur, a écrit Sénèque, qui ne fléchisse par quelque endroit. • Plus exclusif encore, vous donnez clairement à entendre que, dans le lot de chaque homme, le grain de folie fait rarement défaut. Je suis porté à vous croire, monsieur : tous les fous ne sont pas à Bicêtre ni toutes les folles à la Salpêtrière ; il ne me semblerait même point trop paradoxal d'avancer que, sur l'immense surface de notre planète, les fous qu'on enferme ne sont ni les plus malades ni les moins intéressants.

Barbara portait en lui le pressentiment de sa fin tragique. Il s'était marié et croyait pouvoir vivre tranquille dans sa petite maison de la route d'Orléans. Le choléra de 1S65 emporte, en quelques heures, sa femme, sa mère, le plus jeune de ses deux enfants. Il en reçoit une commotion cérébrale si violente qu'on doit le transporter à la Maison Dubois ; mais il ne reprend conscience que pour s'épouvanter du vide et de la détresse de oon foyer. Profitant d'un moment où il

(1) Baiibara, La vie d'un virtuose. (Calmonn-Luvy.)

était seul, il ouvre de désespoir la fenêtre de sa chambre d'hôpital et se précipite sur le pavé de la cour.

Les œuvres de Barbara comprennent plusieurs volumes. Outre les Détraqués, on lui doit les Orages de la vie. Histoires émouvantes, Mademoiselle de Sainte- Luce, Un cas de conscience, l'Assassinat du Pont rouge. C'est dans ce dernier roman qu'il introduit Baudelaire en comparse, au cours d'une réception, pour avoir l'occasion de citer ses vers alors inédits :

Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire?....

Il nous le dépeint «comme un poète chez lequel une'aptitude décidée pour les spéculations les plus ardues n'excluait pas une poésie solide, chaude, colorée, essentiellement originale et humaine ». Et je crois bien qu'on n'a jamais mieux dit.

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