L'ÉCOLE NORMANDE
Durant ce tempsj les disciples de VfJcole normande continuent de jeter leur gourme. Nous trouvons dans les souvenirs de Gustave Le Yavasseur, l'écho de la vie qu'ils menaient :
Bras dessus, bras dessous, l'un par l'autre excités, Nous avons assouvi nos curiosités ; Blasés naïfs, flairant le vent de nos caprices, Nous avons côtoyé les vertus et les vices. Nous avons, dans Paris insondable et troublé. Déambulé, rôdé, roulé, noctambule, Evoquant du passé les choses disparues, Grisés par les odeurs et par le bruit des rues, Primesautiers, exempts des préjugés bourgeois. Sans pruderie étroite ou morgue ridicule. Allant au Pont-Royal pendant la canicule Nous baigner sans peignoir et sans argent mignon
Je ne sais si Baudelaire, bien qu'il dût faire plus tard, sur le conseil des médecins, son hygiène de l'hydrothérapie, poussait à si haut point l'amour de l'exercice et des bains en rivière, mais il était aussi dépouillé d'argent mignon, puisque nous le voyons se plaindre de n'avoir pas de quoi faire ressemeler ses bottes.
Mes bottes, pauvres fleurs, sur leurs tiges fanées, Dans un coin tristement gisaient abandonnées.
Veuves des soins du décrotteur ; Les jours étaient passés où mon âme ravie Les voyait recouvrer leur éclat et leur vie
Sous le pinceau réparateur.
Et moi je contemplais avec sollicitude Le spectacle émouvant de leur décrépitude.
«O bottes I leur disais-je, ô bottes infidèles, Vous êtes, vous aussi, comme les hirondelles.
Des oiseaux légers, inconstants I Vous aimez le ciel pur et les brises amies. Aussi d'un vol léger vous vous êtes enfuies
Quand est venu le mauvais temps 1 »
Le ciel dont la bonté s'étend sur la nature Refuse ses bienfaits à la littérature ;
Peut-être hélas I l'hiver entier. Traînant cette existence absurde et malheureuse. J'attendrai vainement d'une âme généreuse
Un crédit chez quelque bottier.
Tout cela n'avait rien de pendable, mais les parents de Baudelaire s'inquiétaient. Ses paradoxes alarmaient sa mère. « Ne pas croire à la vertu, pensait-elle, c'est être bien près de commettre une mauvaise action. » Et le général décide enfin, pour amener l'incorrigible à résipiscence, d'user des grands moyens et de l'embarquer pour un voyage au long cours. Il juge à propos de réunir le conseil de famille. Ce conseil se composait à l'origine (février 1827) comme suit:
10 Pierre-Paul-François-Désiré Pérignon, avocat, 8, rue Neuve- Saint-Auguste ; 2" Etienne-Paul Duval, propriétaire, 21, quai Voltaire ;
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3° Claude Ramey, statuaire, membre de l'Institut, chevalier de la Légion d'honneur, 15, rue de Vaugirard ;
4° Jean Naigeon, peintre, conservateur du Musée royal du Luxembourg, 7, rue de Vaugirard ;
5° Jean-Baptiste Julliot, propriétaire, 70, rue Neuve-des- Champs (subrogé tuteur) ;
6° Charles-Raynaud-Laure-Félix, duc de Choiseul-Praslin, pair de France, officier de la Légion d'honneur, 105, rue de Grenelle-Saint- Germain.
Je ne sais trop ce qui restait de tout ce monde en mai 1841, Naigeon et Ramey sont morts, Félix de Choiseul Praslin est bien près de sa fin. (Il mourra le 28 juin 1841.)
C'est pourquoi le général Aupick, soucieux de ses responsabilités, écrit à Alphonse Baudelaire pour lui annoncer sa détermination et se plaindre du mauvais sujet. « Qu'il soit poète s'il veut, mais qu'il ne puise pas son inspiration dans les égouts I » Trois mille francs de sa part d'héritage paternel ont déjà été gaspillés. Il s'agit de mettre le reste à l'abri, après avoir, toutefois, prélevé cinq mille francs, coût du voyage. Le jeune homme, laissé ignorant de ces combinaisons, s'imaginait candidement qu'il allait parcourir le monde aux frais du général.
En attendant, il se console de ses déboires de famille en se poussant de plus en plus dans la mêlée littéraire. n fréquente Balzac.