‹ Ch. BaudelaireChapitre 18 sur 49 · UNE VISITE DE BAUDELAIRE A BALZAC · texte numérisé non relu

UNE VISITE DE BAUDELAIRE A BALZAC

Baudelaire se vantait d'avoit fait connaissance de Balzac en pleine rue :

C'était, disait-il, sur un quai de la rive gauche. Nous marchions en sens contraire. Je m'arrêtai devant lui et me mis à rire comme, si je le connaissais depuis dix ans. Il s'arrêta de son côté et répondit par un large rire comme devant un ami retrouvé. Et après nous être reconnus d'un coup d'œil et salués, nous voilà cheminant ensemble, discutant...

On n'est pas obligé d'adopter cette version. Je ne la réédite que parce qu'elle me remet en tête un propos de Mallarmé de même nature. Mallarmé me confiait un jour qu'il avait reconnu Baudelaire dans la rue, à la façon dont il tenait une lettre qu'il allait jeter à la poste. Cette lettre se balançait précieusement au bout de ses doigts, comme la fleur qu'une élégante s'apprête à respirer. «Parvenu à hauteur de Baudelaire, poursuivait Mallarmé, je le saluai et risquai, avec l'aplomb du jeune âge: «Bonjour, maître, comment allez-vous ?» A quoi le maître, s'imaginant sans doute avoir affaire à quelque connaissance sortie de sa mémoire, répondit machinalement : «Pas mal et vous ? Merci I » Il prit ma main tendue, la serra et poursuivit sa route. Moi,

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de même, heureux d'emporter l'image d'un grand poète que je ne devais jamais revoir. »

Il est probable que Baudelaire fut présenté à Balzac par un ami commun, soit Lassailly, soit Latouche, soit Privât d'Aiglemont, soit même simplement par l'un des jeunes adeptes de l'École normande avec qui nous savons Balzac en relations intimes. Une lettre postérieure de Gustave Le Vavasseur,chef de la dite école, en fait foi qui mande à Jules Buisson : « Jene vous ai pas écrit depuis que notre grand Balzac est mort. Il est mort dans ce salon que vous avez peint chez lui, dans les bras de la femme pour qui vous l'avez décoré. » Au moment où Baudelaire logeait à la pension Bailly, Balzac écrivait : Un grand homme de province à Paris, et fouillait le quartier latin pour s'y documenter. C'est dans ce roman que Balzac nous donne une description du restaurant Flicoteaux que fréquentaient les disciples normands et où il du. dîner en leur compagnie.

Balzac occupait depuis plus d'un an sa maison de Passy, maison déjà lézardée, délabrée et toujours hermétiquement close. Le romancier, comme à son habitude, s'y cachait pour dépister les créanciers sous un nom d'emprunt. 11 n'était pas aisé de l'aborder. La consigne était sévère. Il y avait, là, un gendarme qui savait la faire respecter ; c'était sa gouvernante, une montagnarde morvandelle, forte et brune, qui vous dépistait les importuns d'une lieue et savait leur ôter l'idée de revenir. Les initiés usaient d'un mot de passe. IlsdemandaientM.de Breugnol. Breugnol était le nom de sa gouvernante, que Balzac avait anobli dans sa fureur de particules. Les lieux n'ont guère changé depuis. Quand on entrait parla rue Basse (aujourd'hui Raynouard), il fallait affronter une série de couloirs et d'escaliers, monter pour redescendre et l'on se trouvait alors devant l'humble maisonnette où deux bustes de terre cuite désignaient la présence d'un artiste.

Balzac vivait là, un peu à l'étroit, avec sa mère et sa gouvernante. Il y menait l'existence de travail qu'il nous

confesse dans l'une de ses lettres: «Travailler, c'est me lever tous les soirs à minuit, écrire jusqu'à huit heures, déjeuner en un quart d'heure, travailler jusqu'à cinq heures, me coucher et recommencer le lendemain. » De ce travail il sort cinq volumes en quarante jours. Pour se soutenir dans cette fièvre de labeur, il faisait une véritable débauche de café noir et il prenait à peine le temps de s'habiller. Il s'enveloppait, en guise de robe de chambre, d'un froc de moine blanc à longue cordelière de soie et se coiffait d'une calotte noire à forme dantesque que sa mère lui avait façonnée. Il n'aimait guère à être dérangé. C'était déjà trop que le bruit de la marmaille des locataires voisins et des criailleries des deux femmes, la gouvernante et la mère, qui passaient le temps à se disputer. Soucieux de sa tranquillité, Balzac finira par prier sa mère de s'éloigner (1841). On sait d'ailleurs qu'il n'avait pas à se louer d'elle pour les traitements reçus dans son enfance. Il continuera pourtant de s'en occuper et lui permettra des visites espacées. En 1844, il écrira : « Ma mère est venue dîner avec nous. Elle manifeste l'intention de revenir, ce qui m'épouvante. »

Quand on avait réussi à se faire ouvrir la porte, les narines s'emplissaient d'une odeur déhcieuse. Balzac, gros mangeur de fruits, avait converti son vestibule en fruitier où s'étalaient toutes les variétés possibles des poires de Saint- Germain.

Le cabinet de travail était tendu de velours rouge avec des cordons de soie noire, ce qui dut émerveiller Baudelaire puisqu'il se commandera la même décoration à l'hôtel Pimodan. Aux murs s'adossaient deux corps de bibliothèque. Sur les rayons de l'une se bousculaient en désordre l'Année littéraire, le Bulletin des lois, la Biographie universelle, le Dictionnaire de Bayle... L'autre était réservée aux contemporains. Gozlan s'y prélassait entre Alphonse Karr et Mme de Girardin.

Sur la cheminée, un buste de Napoléon, que remplacera, en 1844, le buste colossal en marbre de Balzac, par David, posé sur un socle servant de pendule.

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Au milieu de la pièce, une petite table où reposait un volume unique : un dictionnaire français. j' Le salon était tendu de violet. Partout s'accrochaient des tableaux sans cadres et des cadres sans tableaux. Balzac était collectionneur de bibelots et d'objets d'art. On lit dans un de ses billets : « J'ai fait le marché de deux meubles (1.350 francs); « et dans un autre il parle d'acquérir un meuble qui ferait l'orgueil d'un palais. Il s'agit du secrétaire et de la commode, faits, à Florence, pour Marie de Médicis et qui portent ses armes, mais cela viendra plus tard. Pour le moment, il est encore des espaces libres, des panneaux inoccupés où cet imaginatif exaspéré avait écrit à la craie : « Ici, un meuble de Boule. » « Ici un tableau de Velasquez I » C'est dans ce logis que Baudelaire vient faire sa visite d'adieux à Balzac, à la veille de son départ pour les Indes. Il était accompagné d'Henri de Latouche. Il y rencontra Gérard de Nerval. Il est facile de reconstituer la scène qui eut lieu dans le jardin tout fleuri de lilas.

Baudelaire s'avouait désolé de son départ, au grand étonnement de Gérard de Nerval, qui voyait flamboyer dans ce seul mot magique des Indes une suite de féeriques éblouisscments. Rentré depuis quelques mois à peine (janvier 1841) de sa randonnée à travers l'Autriche, plus pauvre et plus misérable que jamais, Gérard n'en était pas moins repris de son instinct vagabond, de sa nostalgie de l'espace. Il brûlait de connaître l'Orient. Il s'irritait de son dénuement qui le forçait à différer son départ. Henri de Latouche le raillait de cette soif d'inconnu et l'en reprenait comme d'un manque d'imagination. Lui, détestait les hasards des voyages lointains. Il préférait parcourir le monde dans les livres, installé commodément dans un fauteuil, l'hiver, au coin du feu. L'Orient surtout ne gardait quelque prestige à ses yeux qu'à distance. U en redoutait les fièvres, les poisons, l'accablement des routes brûlées de soleil. Il n'y voyait plus qu'une exploson de vermine. Que pesait l'orgie de couleurs de l'Orient à côté d'un paysage embué de l'Ile-de-France? Latouche trouvait

dans les ombrages frissonnants de sa chère Vallée-aux-Loups le précis des merveilles du monde.

Le jeune Baudelaire, mince et brun, le cou dégagé, un gilet très long, des manchettes intactes, maniait un jonc souple à pomme d'or. Sa voix était rauque et grave, ses gestes précieux. Gérard de Nerval, que l'âge inclinait à la corpulence, étaitrose et blond. Ses yeux gris vacillaient par instants d'un regard trouble, halluciné. Lui aussi, affichait dans sa mise une recherche d'élégance : redingote à col haut, pantalon collant à sous-pieds, bottes vernies. Ses mains fines étaient gantées de peau claire, mais un examen attentif décelait sa gêne présente. On sentait qu'il usait d'une vieille garde-robe, des restes de son temps de splendeur, alors qu'il brillait sur les boulevards et qu'il avait sa loge aux Variétés. Il avait joui d'une petite fortune (30.000 francs) venue par héritage et vite dissipée. Pour l'instant, il vivait au jour le jour de maigres subsides tirés de sa plume. Son père, le docteur pharmacien Labrunie, avec lequel il s'était brouillé, refusait de lui venir en aide et le pauvre Gérard préférait la misère et la liberté à une servitude dorée. Il restait d'ailleurs plein d'espoir. Il contait ses projets d'une voix douce, prenante, « inoubliable ».

Henri de Latouche, l'œil endommagé d'une balle reçue au collège en jouant, dominait le groupe de sa haute stature et flûtait ses propos de la voix étudiée d'un homme qui s'écoute parler. Près d'eux Balzac offrait ses épaules carrées sa face rabelaisienne, sa grosse tête à crinière négligée, son mufle de lion. Son extérieur était aussi inculte que son génie. « C'était, selon l'expression de Lamartine, la figure d'un élément. » Son débraillé jurait avec la correction de ses interlocuteurs. « Son corps colossal dans son habit étriqué faisait songer à un collégien poussé trop vite et dont la taille fait éclater les vêtements. » Son linge était de gros chanvre. Son pantalon, trop court, découvrait des bas de coton bleu et d'épais souliers de facteur rural. Sa voix puissante rendait un grincement métallique. Il se plaignait qu'il n'eût pas le

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temps de voyager. Il avait vu Neufchâtel, Genève et Vienne précipitamment. Il y était allé à l'improviste, appelé par son admiratrice : la comtesse Hanska, toujours sous puissance de mari (M. Hanski mourra à la fin de cette année même 1841). Ce n'avaient été que des déplacements accidentels. Son œuvre l'accaparait. Et d'ailleurs son champ d'expériences était la France et Paris.

Il disait : « Je veux faire avec la plume ce que Napoléon n'a pu faire avec l'épée. » « Trois hommes auront eu en ce siècle une influence immense : Napoléon, Guvier, O'Connel. Je voudrais être le quatrième. Le premier a vécu du sang de l'Europe. Il s'est inoculé des armées. Le second a épousé le globe. Le troisième s'est incarné un peuple. Moi, j'aurai porté une société entière dans ma tête.

« J'ai enfin trouvé un titre d'ensemble pour mon œuvre. J'appellerai cela la Comédie humaine. J'ai reculé devant le mot ménagerie, qui s'imposait davantage, car ma première idée fut d'être pour la société ce que'Buffon fut pour les animaux. J'avais été mis sur la piste par les travaux de Guvier et de Geoffroy Saint-Hilaire. La découverte de ce dernier sur l'unité de composition me fut un trait de lumière. Geoffroy Saint-Hilaire montre que tout se tient et s'enchaîne dans la nature. Il n'y a qu'un animal. Le créateur ne s'est servi que d'un seul et même patron pour tous les êtres organisés. L'animal est un principe qui prend sa forme extérieure ou, pour parler plus exactement, les différences de sa forme dans les milieux où il est appelé à se développer. Les espèces zoologiques résultent de ces différences. De même la variété des milieux crée la variété des individus et rend un soldat, un ouvrier, un avocat, un savant, un prêtre, un marin, un poète... aussi différents de nature qu'un loup peut l'être d'un âne, un requin de la brebis ; mais mon entreprise était beaucoup plus difficile et plus périlleuse que celle de Buffon. La vie de l'animal est simple. Quand Buffon peignait îe lion, il achevait la lionne en quelques phrases, tandis que dans la société la femme ne se trouve pas toujours la femelle du

mâle. Il peut y avoir deux êtres parfaitement dissemblables dans un ménage. La femme d'un marchand peut être digne d'un prince et la femme d'un prince peut n'être qu'une créature vulgaire, au-dessous même des nécessités du comptoir.

« En outre, les animaux restent dans leur sphère. On n'a jamais vu un bœuf devenir renard, ni un agneau devenir serpent, tandis qu'on a vu des épiciers devenir pairs de France et des nobles redescendre au dernier rang social. Il y a aussi les usages, les habitudes, la mode, les divers états de civilisation qui influent sur les caractères. J'avais, en écrivant l'histoire contemporaine, à tenir compte de cette triple nécessité. J'avais à me préoccuper à la fois des hommes, des femmes et des choses de mon temps. J'avais à donner un tableau exact des mœurs, ce que les historiens précédents avaient oublié de faire jusqu'ici. Ils n'ont tenu compte que des idées générales, de la vie publique. J'ai promu la vie privée à la dignité de l'histoire. J'ai voulu projeter la lumière jusque dans les bas-fonds sociaux. Walter Scott m'avait donné des indications, mais il a négligé de relier par une unité de vues ses fragments dispersés. Or, je n'ai pas voulu seulement amuser mes lecteurs. J'ai voulu qu'une leçon se dégage de mon œuvre. J'ai fait mienne cette idée de Bonald : « Un écrivain doit avoir en morale et en politique des opinions arrêtées. Il doit s'y regarder comme un instituteur des hommes, car les hommes n'ont pas besoin de maîtres pour douter.

« L'homme n'est ni bon ni méchant. Il naît avec des instincts et des aptitudes. La société, loin de le dépraver comme a dit Rousseau, le perfectionne et le rend meilleur, mais l'intérêt développe aussi ses penchants mauvais. Le christianisme et surtout le catholicisme étant, comme je l'ai dit dans le Médecin de campagne, un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, demeure le plus grand élément d'ordre social.

« Le catholicisme et la royauté sont deux principes jumeaux. J'écris à la lueur de deux vérités éternelles : la religion, la monarchie.

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« Les écrivains, qui ont un but, fût-ce un retour aux principes qui se trouvent dans le passé, par cela même qu'ils sont éternels, doivent toujours déblayer le terrain. Or, quiconque apporte sa pierre dans le domaine des idées, quiconque signale un abus, quiconque marque d'un signe le mauvais pour être tranché, celui-là passe toujours pour être immoral. Le reproche d'immoralité qui n'a jamais failli à l'écrivain courageux est d'ailleurs le dernier qui reste à faire quand on n'a rien plus à dire à un poète. Si vous êtes vrai dans vos peintures ; si, à force de travaux diurnes et nocturnes, vous parvenez à écrire la langue la plus difficile du monde, on vous jette alors le mot immoral à la face. Socrate fut immoral. Jésus-Christ fut immoral ; tous deux furent poursuivis au nom des sociétés qu'ils renversaient ou réformaient. Quand on veut tuer quelqu'un on le taxe d'immoralité. Cette manoeuvre, familière aux partis, est la honte de tous ceux qui l'emploient. »

« Balzac se dandinait, en parlant, sur ses jambes. Ses bras courts gesticulaient. Son buste ondoyait. Ses mains grasses et larges exprimaient, en s'agitant, toute sa pensée. Tantôt il se baissait jusqu'à terre, comme pour ramasser une gerbe d'idées, tantôt il se redressait sur la pointe des pieds pour suivre le vol de sa pensée jusqu'à l'infini. » (Lamartine.)

Il disait encore: « J'ai fait concurrence à l'état civil, » et il énumérait avec satisfaction les types qu'il avait créés. La Comédie humaine devait en comporter deux ou trois mille. Et il ne s'effrayait pas de ce labeur effroyable, pour l'accomplissement duquel il demandait jusqu'à la collaboration de ses muscles, de sa chair. Il vivait chaste, persuadé 0 qu'une déperdition de semence est un livre perdu ». Il souhaitait seulement d'être moins tourmenté par les hommes et les choses. Il y avait les atta([ucs injustes, les injures, les calomnies auxquelles il fallait répondre et il y avait la conjuration des éléments.

Baudelaire buvait avidement les paroles de Balzac, qui lui ouvraient des horizons. Il approuvait cette conception

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du modernisme. Il avait déjà constaté, en se promenant dans la galerie des portraits de Versailles, que chaque époque a son port, son regard, son geste et même sa forme de visage. Il s'y persuadait que l'artiste ne doit demander à l'étude de l'antique que la logique et que son génie consiste à découvrir, autour de lui, les caractères particuliers de son temps, l'estampille que la mode imprime à nos sensations; tout ce qui constitue le « fantastique réel de la vie ».

Il approuvait ce vœu de continence auquel il se ralliera dès qu'il sera sorti du bouillonnement de l'adolescence, et l'exemple de Balzac lui aidera à mépriser l'accusation d'immoralité, cette dernière cartouche de la critique, impuissante à barrer la route aux productions du génie. Et il a retenu du discours de Balzac deux noms : Bonald et de Maistre, qu'il se propose de lire un jour.

L'ancienne bouchère, la propriétaire de Balzac, ne considère pas sans inquiétude les allées et venues de ces quatre interlocuteurs, qu'elle surveille comme des conspirateurs du haut de sa fenêtre.

Elle a peu d'estime pour ce Balzac, qui se cache sous un faux nom et qui, toujours en difficulté de payer son terme, n'en manifeste pas moins les exigences d'un locataire exact. N'a-t-il pas le front de se plaindre de l'incommodité des lieux et du bruit de la cour ? Ce mauvais payeur, effroi des fournisseurs, est, de leur part, l'objet de perpétuelles réclamations. La vénérable rentière et sa non moins vénérable concierge blêmissent chaque fois qu'elles reçoivent, pour les lui remettre, des papiers bleus, des commandements d'huissiers. Elles craignent que la maison n'en soit déconsidérée aux 5' eux du voisinage. Leur mépris ne pouvait, aujourd'hui, que s'accentuer, si elles étaient renseignées sur le compte de ses trois visiteurs. Que penser de ce Latouche, « l'incarnation du diable », l'auteur d'écrits immoraux dont on ne se confiait le titre qu'en rougissant? Que penser de ce Gérard de Nerval, homme sans feu ni lieu, cet incorrigible noctambule inscrit sur les registres de la police et qu'elle ramassait

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fréquemment dans ses rafles dites d'épuration ? N'avait-il pas été inculpé un moment (d'ailleurs sans aucune vraisemblance) de complot contre la sûreté de l'État? Que penser de ce jeune Baudelaire, ce fanfaron de vice, sinon ce qu'en pensait sa mère, à savoir qu'un homme de mauvaise pensée est bien près de commettre une mauvaise action ?

Étrange renversement des valeurs sous l'action du temps 1 Tandis que ces quatre parias delà société, tracassés de dettes, inconnus du pouvoir, des chancelleries, des académies, devisent paisiblement, le bruit du monde couvre leur voix. Toutes les oreilles sont ailleurs. Les souverains, aidés de leurs diplomates, retaillent l'Europe au gré de leurs appétits. Des fortunes et des réputations s'édifient. L'Église crée des cardinaux; l'armée des maréchaux; la royauté des ducs. Il s'octroie partout des parchemins de noblesse. Les Instituts décernent l'immortalité. Les capitales tremblent au fracas des carrosses de gala et des trains d'artillerie. On passe des revues mihtaires, pleines de fanfares de cuivre et de tambours. Même, çà et là, sur différents points du globe, des armées s'entre-choquent. Le sang coule en Syrie, en Algérie. L'opposition porte en triomphe des orateurs populaires. Des barricades se dressent, à Paris, à Toulouse, à Lille, à Clermont-Ferrand.

Toute cette agitation est rentrée au néant. La nuit s'est faite, mais ces quatre fronts rayonnent toujours d'une auréole de lumière. Ils demeurent présents par l'éclat de leur génie ou de leur légende. C'est par sa légende, sinon par ses œuvres, que Latouche s'impose encore à nous. On ne se mérite pas en vain l'amour d'une Marceline Desbordes- Valmore et les poètes n'ignorent pas que c'est à Latouche qu'ils doivent la publication des œuvres d'André Chénier qui a renouvelé le lyrisme français, en attendant que Baudelaire se soit affirmé. Et s'il en est qui hésitent encore à rendre pleine justice aux écrits de Gérard de Nerval, ils ne peuvent nier l'influence qu'il a exercée par sa traduction du Fausl de Gœthe dont Gœthe lui-même disait :

Je ne me suis compris que le jour où je me suis lu en français dans ce livre. J'y ai vu clair en moi-même.

Oui, toute l'activité de l'heure n'était que mensonge et apparence. Ce n'est pas dans les palais, dans les chancelleries, dans les assemblées législatives, dans les préfectures, dans les salons, que se prononçaient les paroles d'airain, les paroles immortelles. C'est à l'ombre des modestes lilas de cette bicoque de la rue Basse, à Passy. Les paroles dites ailleurs ne se retrouvent plus que dans la poudre des archives où de rares érudits ont hcence de les retrouver; celles que l'on prononce ici retentissent toujours aux oreilles de la foule. Le monde du temps de Balzac ne vit plus que dans son œuvre. La foule ne sait plus le nom des diplomates, des ambassadeurs, des ministres, qui retenaient l'attention pubhque. Elle a oubUé le nom des lauréats de l'Institut, mais elle sait toujours le nom d'Eugénie Grandet, du père Goriot, de Rastignac, d'Ursule Mirouet. La foule ne se préoccupe plus même des monarques qui régnaient à cette heure, mais elle se préoccupe toujours de Baudelaire, et le bruit des Fleurs du Mal a survécu au bruit des batailles et des révolutions. A distance, l'époque n'est plus qu'un désert aride sur qui s'est accroupi le silence, mais une source de poésie y sourd, toujours fraîche dans les sables, et c'est ici qu'elle murmure.

Personne ne s'en doutait alors et la propriétaire de Balzac, moins que toute autre, qui continue à épier le groupe derrière ses rideaux fermés.

Balzac se plaint des difficultés matérielles et de son installation défectueuse.

« Le blancliisseur étendu au-dessous de lui fait du feu au charbon comme dans une locomotive et au-dessus de sa tête il y a du zinc. On y est comme dans une étuve... En été dans son cabinet, quinze degrés de plus qu'au soleil... Le propriétaire lui a mis cinq ménages de prolétaires avec enfants de prolétaires qui font un tel tapage qu'il y perdra

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30.000 francs, par an, en copie. Son état exige travail, silence, solitude. »

— 0 Je suis absolument comme l'oiseau sur la branche. Il est nécessaire que je quitte la rue Basse et que j'aille ailleurs où je puisse être plus commodément... Et puis la vie y est chère deux fois plus qu'à Paris : nous payons une côtelette sept sous à Passy, elle en vaut cinq là-bas. »

Son rêve, c'est une belle maison entre cour et jardin, à Paris, dans un quartier tranquille. Et, tout à coup, étendant la main vers l'hôtel de la princesse de Lamballe, que l'on voit de l'autre côté de la rue, il s'écrie : « Voilà ce qu'il me faudrait 1 »

L'hôtel est à vendre; on en demande deux cent mille francs. C'est un chiffre, mais Balzac se flatte d'y pouvoir atteindre par un surcroît de travail, et Baudelaire admire cette intrépide confiance en soi. Il lui plaît de voir assimiler le cerveau de l'écrivain à- une mine d'or et d'entendre dire qu'il remue des capitaux avec sa plume.

Toute la bande s'est portée à l'extrémité du jardin formant terrasse et d'où les yeux plongent dans la propriété convoitée. Ce vaste domaine évoque des idées de faste et d'opulence. Le soleil de mai joue dans les verdures neuves. Les acacias aux pousses tardives ne s'enveloppent encore que d'une buée d'émeraude, mais les marronniers et les ormes dressent leurs cimes épanouies et, à leur ombre, les troènes, les sureaux, les églantiers déroulent leurs vagues de verdure. Les lilas foisonnent et les bouquets d'aubépines et le bleu des glaïeuls se mêle à la pourpre des géraniums. Baudelaire et Nerval que leur nature de poètes rend plus sensibles à la beauté des choses, admirent cette végétation luxuriante d'un parc à l'abandon. Les yeux de Gérard surtout s'allument de convoitise. Ce n'est pas tant la majesté du lieu qui l'éblouit que les grands souvenirs qui s'y rattachent. On sait que l'auteur de Sylvie gardait un culte fervent à la mémoire de la princesse de Lamballe et qu'il en collectionnait les reliques. Il portait toujours sur lui une cordelette de soie qui lui avait servi de

jarretière. Quelle ivresse ce lui serait de vivre dans ces lieux témoins des fastes de son idole et de son trop court bonheur I Hélas 1 Gérard ne se doute pas que ce paradis sera un jour son enfer. Il y pénétrera quand cette ancienne folie sera devenue, aux mains du docteur Blanche, une véritable maison de fous. A peine en aura-t-il franchi la grille qu'il n'aura plus qu'une obsession : — s'en évader 1 Ce sera du reste pour aller se pendre avec la jarretière de M™« de Lamballe. Pour Baudelaire il n'y pénétrera jamais, mais l'affectation de ce princier domaine, voisin de la clinique de la rue du Dôme, où il sera lui-même interné, suffira, plus tard, pour lui en inspirer l'horreur.

Enfin, l'heure du sacrifice a sonné. Baudelaire doit s'arracher à Paris, à ses relations et à ses rêves.

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