LE VOYAGE AUX INDES
Par l'entremise d'un ami de Bordeaux, Baudelaire est confié aux soins du capitaine Saur, « homme honorable, gai et de beaucoup d'esprit ». Ce capitaine partait pour Calcutta et devait aller plus loin. La durée du voyage prévue était de dix-huit mois. Baudelaire avait 20 ans. Il s'embarque à Bordeaux fin mai 1841, mais bientôt le général Aupick allait recevoir du capitaine Saur, commandant du navire, la lettre suivante, datée de Saint-Denis (Bourbon), 14 octobre 1841 et qui rend mieux que je ne saurais le faire, la nostalgie et la détresse du pèlerin récalcitrant.
Général,
Je viens avec regret vous dire que je ne peux faire terminer à votre beau-fils, M. Charles Beaudelaire (sic), le voyage que vous aviez projeté pour lui sur le navire que je commande.
Dès notre départ de France, nous avons tous pu voir à bord qu'il était trop tard pour espérer faire revenir M. Beaudelaire soit de son goût exclusif pour la littérature telle qu'on l'entend aujourd'hui, soit de sa détermination de ne se livrer à aucune autre occupation. Ce goût exclusif lui rendait étrangères toutes conversations qui ne s'y rapportaient pas et l'éloignait de celles qui revenaient le plus souvent entre nous marins et les autres passagers militaires ou commerçants. Je dois vous le dire aussi, quoique je craigne de vous faire de la peine, ses notions et ses expressions tranchantes sur tous les liens sociaux, contraires aux idées que nous étions habitués à respecter depuis
l'enfance, pénibles à entendre de la bouche d'un jeune homme de vingt ans et dangereuses pour les autres jeunes gens que nous avions à bord, venaient encore circonscrire' ses rapports de société. Moimême, qui, par l'engagement que j'avais pris avec vous, me trouvais envers lui dans une position particulière et qui, je dois m'empresser de le dire, voyais avec d'autant plus de peine la fausse direction de son esprit que son instruction, la capacité qu'il m'a semblé reconnaître en lui, et les manières douces et amicales qu'il a toujours eues avec moi, m'avaient inspiré un intérêt sincère, j'ai dû renoncer à l'espoir que j'avais conçu de contribuer, en gagnant sa confiance, à lui faire prendre une voie où il pût employer honorablement les moyens que la nature lui a donnés. Ses expressions péremptoires sur tout ce qui tenait à ce sujet me convainquirent bientôt qu'il n'y avait aucune chance de réussir là où ses parents avaient échoué, et je dus renoncer à un sujet de conversation qui amenait des opinions quelquefois pénibles à entendre ; bref sa position à bord, d'ailleurs il faut en convenir, offrant un immense contraste avec la vie que ce jeune homme avait jusque-là menée, le mit dans un état d'isolement qui, je le crois, n'a fait qu'augmenter ses goûts et ses poursuites littéraires. Un événement de mer comme je n'en avais jamais éprouvé dans ma longue vie de marin, dans lequel nous pûmes presque toucher la mort du bout du doigt, sans qu'il s'en fût démoralisé, pas plus que nous, vint ajouter à son dégoût pour un voyage qui dans ses idées était sans but pour lui, et, quoique continuant à se bien porter, il eut des moments de tristesse dont, malgré le travail que me donnait le soin de conduire un navire démâté, je fis mes efforts pour le distraire, dans la crainte des conséquences. Contre mon attente et à mon grand étonnement, notre arrivée à Maurice ne fit qu'augmenter cette tristesse. J'avoue que le besoin de faire tout par moi-même pour hâter nos réparations dans ce port me fit passer tout mon temps dans le chantier de constructions ou chez mes consignataires, où je logeais, sans avoir pu y conduire M. Beaudelaire, et je ne vis aucun de mes amis nombreux dans un pays que je visite depuis ]:)lus de vingt ans, mais à l'hôtel, où il était avec d'autres passagers, il n'a formé aucune liaison. Rien, dans un pays, dans une société, tout nouveaux pour lui. n'a attiré son attention, ni éveillé la facilité d'observation qu'il possède ; il n'a eu des rapports qu'avec quelques hommes de lettres, inconnus dans un pays où elles occupent une place bien petite, et ses idées se sont fixées sur le désir de retourner à Paris le plus tôt possible. Il voulait partir sur le premier navire pour la France. Je crus devoir m'y refuser et m'en tenir aux instructions que vous m'aviez données.
Je reconnus avec lui que je n'avais aucune contrainte à exercer sur lui pour le forcer à me suivre, mission dont d'ailleurs je ne me serais pas chargé, mais je lui fis voir qu'il n'avait pas qualité pour réclamer l'argent que j'avais à vous. A cela il me répondit qu'il
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tâcherait de s'en passer, qu'il resterait à Maurice, où il espérait en peu de temps gagner de quoi payer son passage, et tout cela, en me témoignant de l'attachement pour moi. D'un autre côté, par ce que je voyais dans nos entrevues fréquentes, par l'opinion d'un passager qui avait toute mon estime et qui demeurait avec lui, je craignis qu'il ne fût atteint de la nostalgie, cette maladie cruelle dont j'ai vu des efïets terribles dans nos voyages, et dont les conséquences qui pouvaient être funestes pour lui, auraient laissé sur ma responsabihté un poids que j'aurais gardé le reste de ma vie.
Je dus donc, au moment où seul il me retenait à Maurice, lui donner, pour l'entraîner à bord, l'espoir que je me rendrais à sa volonté, s'il y persistait encore.
Ses raisonnements sur la manière dont vous prendriez son retour, sur l'accompUssement partiel il est vrai qu'il avait fait de s'éloigner de Paris pour quelques temps (sic) contribuèrent à me gagner et j'ai cru agir selon vos instructions et dans vos intérêts en le conduisant ici, d'où il se rendra directement auprès de vous au lieu de le laisser dans un pays où son inexpérience et ses idées erronées l'auraient exposé aux plus dangereuses influences. Ici, sans entrer dans de plus grands détails, je vous dirai qu'il n'a fait que persister dans son idée, qu'il a réclamé l'exécution de la promesse que je lui ai faite à Maurice, que j'ai dû consentir à son embarquement et sur un navire de Bordeaux qu'il a choisi lui-même, VAlcide, capitaine Judet de Beauséjour. Malheureusement ce navire ne part qu'après moi, mais je prends mes mesures pour que tout s'exécute régulièrement.
Je laisserai chez mon consignataire, M. Grangier, le montant de son passage lixé à 1.500 francs pour le payer au moment du départ du navire. En cas d'événement avant le départ, on le ferait passer sur un autre navire; quoique M. Beaudelaire ait été modéré dans ses dépenses, à Maïuicc et ici, il a fortement écorné les 1.700 francs que j'avais reçus de M. N'oguey et je lui remettrai directement le reste pour le cas où un événement de mer le ferait relâcher quelque part.
Je l'ai recommandé de la manière la plus forte au capitaine qui est de ma connaissance et j'espère que son retour s'elïectuera sans accident. Il me reste à vous exprimer, général, combien je suis peiné de n'avoir pu réussir à remplir vos vues, mais dans ma conviction, je n'avais pas d'autre parti à prendre.
M. Beaudelaire vous conlinnera, je n'en doute pas, que nos relations, à part les divergences que je vous ai signalées, ont été des plus amicales, et je peux vous assurer que j'ai conçu pour lui un vif intérêt et que j'apprendrai avec bonheur qu'il est entré dans la voie que votre affection pour lui voudrait lui voir prendre.
J'apprends à l'instant par les consignataires de VAlcide que ce navire qui charge dans les quartiers, sera prêt dans sept ou huit jours ; il tardera donc bien peu après moi, car j'espère, enlin, dans
trois ou quatre jours, continuer ma route pour ce Bengale où toutes ces conti'ariétés me feront arriver bien tard.
J'ai l'honneur d'être, Général,
Votre dévoué serviteur.
P. Saur(1).
A Maurice, Baudelaire est remis entre les mains de M. Autard de Bragard, qui y possède des plantations et dont la femme est créole. Baudelaire dut faire à son hôte confidence de ses ambitions de poète, puisqu'on lui demande des vers. Il n'a pas le temps de les écrire à Maurice, pressé par son embarquement, mais il se souvient de sa promesse et, le 20 octobre 1841, il les envoie de Bourbon, accompagnés de ce billet :
Mon bon M. Autard de Bragard, vous m'avez demandé quelques vers à Maurice pour votre femme et je ne vous ai pas oublié. Comme il est bon, décent et convenable que des vers adressés à une dame par un jeune homme passent par les mains de son mari avant d'arriver à elle, c'est à vous que je les envoie, afin que vous ne les lui montriez que si cela vous plaît.
Depuis que je vous ai quitté, j'ai souvent pensé à vous et à vos excellents amis. Je n'oublierai pas certes les bonnes matinées que vous m'avez données, vous. Madame Autard et M. B.
Si je n'aimais et si je ne regrettais pas tant Paris, je resterais le plus longtemps possible auprès de vous et je vous forcerais à ra'aimer et à me trouver un peu moins baroque que je n'en ai l'air.
Il est peu probable que je retourne à Maurice à moins que le navire sur lequel je pars pour Bordeaux (l'Alcide) n'y aille chercher des passagers.
Voici mon sonnet :
Au pays parfumé que le soleil caresse J'ai vu, dans un retrait de tamarins ambrés Et de palmiers d'où pleut sur les yeux la paresse. Une dame créole aux charmes ignorés.
(1) Cette lettre a été publiée par JL Féli-Gautier (Mercure de France, 15 janvier 1905).
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Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse A dans le col des airs noblement maniérés ; Grande et svelte en marchant comme une chasseresse Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.
Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire, Belle, digne d'orner les antiques manoirs.
Vous feriez à l'abri des mousseuses retraites Germer mille sonnets dans le cœur des poètes, Que vos regards rendraient plus soumis que des noirs.
Donc je vais vous attendre en France. Mes compliments bien respectueux à M™^ Autard.
C'est sans doute à M. Autard de Bragard que pensait Baudelaire lorsqu'il écrivait à sa mère (4 décembre 1847) :
Malgré l'épouvantable douleur que j'éprouverais à quitter Paris et à dire adieu à tant de beaux rêves, j'ai fait la sincère et violente résolution de le faire, si je ne puis pas prendre sur moi de vivre laborieusement quelque temps avec l'argent que je vous demande. Or ce serait pour aller loin. Des gens que j'ai connus à l'Ile de France ont daigné se rappeler de (sic) moi ; j'y trouverai une place très facile à remplir, des appointements beaux pour un pays où on vit facilement quand on y est étabh et l'ennui, l'ennui horrible et l'affaissement intellectuel des pays chauds et bleus. Mais je le ferai comme châtiment et expiation de mon orgueil, si je manque à mes dernières résolutions. Ne cherchez pas parmi les places officielles quel peut être cet emploi. Car il est presque domestique. Il s'agit de tout apprendre, sauf la chimie, la physique et les mathématiques, aux enfants d'un ami. Mais ne parlons plus de cela, car la nécessité possible d« cette résolution me fait frémir.
Ce projet de Baudelaire n'était peut-être qu'une feinte pour attendrir sa mère et la décider à des avances d'argent, mais l'intérêt de sa lettre est de nous témoigner de son horreur des pays exotiques et des climats brûlants où l'esprit perd tout ressort.
(1) On trouve ce sonnet remanié dans les Fleurs du Mal, sous le titre: A une dame créole.