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CHAPITRE VIII LE RETOUR A PARIS

On comprend que Baudelaire ne se soit laissé embarquer qu'en rechignant. Il avait mordu à la vie de bohème. Il en avait gardé le goût du feu. Déjà le poison de Paris l'avait intoxiqué. Quelles féeries pouvait rêver son imagination que ne lui offrît ce Paris nouveau, rutilant et doré, qui s'édifiait sur les ruines de l'ancien et qui, chaque jour, se transformait à vue d'œil, comme sous l'effet d'une baguette magique ; ce Paris plein, le jour, de délicieuses flâneries et, la nuit, de pittoresques aventures? Quels horizons plus larges pouvait-il espérer que ceux que le magnifique essor de la poésie ouvrait alors sur le monde ? Il ne faut pas juger le mouvement des esprits de 1830 avec nos préventions d'aujourd'hui. La bataille est terminée. Nous pouvons compter les morts. Bien des illusions se sont dissipées ; bien des prestiges évanouis. Il faut nous reporter au matin de la bataille, revivre l'enthousiasme du départ, la furie de l'attaque quand les drapeaux se gonflaient d'un frémissement d'espoir et d'héroïsme, quand les clairons sonnaient la charge et l'assurance de la victoire.

Toute la jeunesse s'ébranlait à la suite de Hugo, ivre de ses forces nouvelles. La place de Baudelaire était là, dans le bataillon sacré, aux côtés de Banville, de Gautier, de Gérard de Nerval, d'autres qui sont légion. Il lui semblait partir en

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exil, pire encore : déserter, et l'on conçoit qu'il n'ait pas achevé son voyage. Et l'on conçoit encore qu'à son retour, à ceux qui l'interrogeaient sur ses impressions, son penchant à la mystification lui ait suggéré de répondre :

Ce voyage ne m'a pas été inutile. J'avais emporté les œuvres de Balzac. J'ai eu tout loisir de les lirel

Son absence avait duré du 29 juin 1841 aux premiers jours de février 1842 et déjà Paris était tout autre.

La forme d'une ville Change plus vite, hélas I que le cœur d'un mortel.

L'idée de Napoléon P'' d'en faire la capitale des capitales, la ville des merveilles, était en train de se réaliser. Les événements facilitaient la tâche des gouvernants et des édiles.

Le développement des chemins de fer y faisait affluer l'or. Les hautes glaces (invention nouvelle) des magasins illuminés succédant aux treillis vitrés des échoppes noires de jadis, l'usage du macadam permettant l'installation des trottoirs, l'éclairage au gaz créant la vie nocturne des théâtres et des boulevards, en avaient modifié la physionomie, transformé le visage et les mœurs. Il en résultait une activité de presse, une fièvre de luxe, un étourdissement de plaisir dont aucune civilisation antérieure n'avait connu le choc si précipité.

Pour donner une idée du fantastique développement de Paris, il n'est peut-être pas inutile de noter que, pendant la courte absence de Baudelaire, on avait percé les rues Moncey, Laurent-de-Jussieu, Geofiroy-Marie, du Centre ; achevé la galerie Richer, la cité du \Vaux-Hall, refait le pont de la Cité, restauré l'Hôtel de ville, l'Hôtel du quai d'Orsay, le palais des Thermes: édifié les nouveaux bâtiments de l'École normale, ouvert le Théâtre italien, la Maison d'or, le café Riche ; aménagé la pépinière du Luxembourg, multipUé les trottoirs et les réverbères ; inauguré, rue Vivienne, un premier essai de pavage en bois, que sais-je encore ? Mais la

grande innovation du règne c'est le quartier Saint-Georges, surgi de terre comme par enchantement, et qui réalisait, avec son opulence de bazar, ses palais cosmopolites, la splendeur du médiocre. C'est du quartier Saint-Georges qu'est sortie la « lorette » (ainsi baptisée par Nestor Roqueplan et immortalisée par Gavarni) ; la lorette, spécialité du régime qui mourra avec lui, pour faire place à la « biche » du second Empire. La lorette correspondait au nouvel état des mœurs, à l'avènement d'un monde d'enrichis et de parvenus. Elle marquait une nuance de civilisation galante entre deux créations également récentes, la « grisette » du quartier latin et la « panthère » des boulevards.

Baudelaire rentrait en pleines fêtes du Carnaval, au moment où les bals masqués faisaient fureur. Il retrouva le mouvement des boulevards où l'anglomanie sévissait. Il retrouva le quartier latin mis en émoi par l'ouverture du restaurant Magny. Il retrouva le bal de la Grande-Chaumière, Bobino et la boulangerie Cretaine. Il retrouva ses amis de l'École normande. Le Vavasseur avait quitté la pension Bailly et demeurait au 3^ étage d'une maison de la rue de Beaune, en compagnie du peintre Jules Buisson, où Prarond, Dozon, Chennevières et autres venaient les retrouver. On complote de publier, à frais communs, un volume de vers, fruit de la collaboration de tous, et l'on y rêve en vagabondant un peu partout. On va dîner en troupe chez Duval, au coin de la rue Voltaire et de la place de l'Odéon, tantôt à la Tour d'argent, très souvent hors barrière, au mxoulin de Montsouris.

Nous avons là, écrit un témoin, cité par M. Crepet, autour de nous, un gazon maigre, un bout de haie, quelques arbres ; puis d'un côté, la vue du fort de Charenton, de l'autre la vue de tout Paris. Un bon coin pour philosopher. Aussi vers les cinq heures en été, nous nous mettons en quête d'un endroit méprisé des bourgeois et commode aux entretiens de haute et fine graisse, littéraire ou artistique, morale même. La chaussée du Maine et la rue de la Tombe-Issoire ont entendu, certains jours, des propositions, des déclarations à faire crouler l'Institut.

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Ah I je vous assure, qu'en 1843, attables à la Tour d'argent, dans l'île Saint-Louis ou ailleurs, nous trouvions, l'Ecole normande et Baudelaire, que la vie valait la peine d'être vécue.

« C'était l'année, dit Le Vavasseur, où les femmes portaient des bonnets à la Charlotte Corday et des manches trouées aux coudes. Le soir venu, nous nous régalions des calembredaines de PeKilain et de la grâce débutante de Clarisse Miroy ; • c'étaient les étoiles de la scène du théâtre du Panthéon.

La foire aux idées se tenait déjà sous les galeries de l'Odéon. Paul Mascagna préludait à Marpon et aux autres... Banville venait de publier ses Cariatides :

Ah ! le printemps de ce temps-là Fut le plus beau depuis Bérose, Depuis Babel, depuis la rose Qui du paradis s'envola

Trouvant petit le Panthéon, Nous bâtissions nos Atlandidcs.

Les pages des Cariatides Etincelaient sous l'Odéon.

Alors régnait le roi Philippe.

Plaisance avoisinait Paris ; Nos déserts étaient Montsouris, Et Meudon, notre Pausilippc.

Le cloître Saint-Benoît chantait; La rue au vieux nom de La Harpe, Prenant le soleil pour écharpe.

Vitres en flammes, coquetalt.

Et vers les boulevards perdus, Quand les nuits commençaient à vivTe.

Les orchestres de folie ivre.

Les cuivres lointains entendus,

On évitait fort la Sorbonne, Mais en face, chez Flicotcaux, Ou le bœuf tordait les couteaux.

L'appétit faisait la chair bonne...

Point de femmes que ne valût La grande inspiratrice Irène Ou Genièvre, la belle reine Qui fut infidèle et qui plut.

Et l'on raillait beaucoup de choses Sans scrupule, tant on avait Ailleurs de foi, tant on vivait.

Dans l'air bleu des apothéoses... (1)

Un incident fâcheux vient bientôt rompre l'harmonie jusque-là si parfaite des disciples normands. Les vers que Baudelaire donne pour l'Anthologie commune sont jugés subversifs et compromettants. Le Vavasseur risque quelques objections et propose des retouches. La susceptibilité ombrageuse de Baudelaire se cabre. Il préfère s'abstenir. Le Vavasseur dira plus tard : «Baudelaire eut raison dans la circonstance. Ses vers étaient d'une autre étoffe que notre calicot. » et l'article de Baudelaire sur Le Vavasseur, paru en 1861, montre que, lui non plus, n'a pas gardé rancune à son ami. Ce ne fut donc qu'un nuage passager, mais enfin un nuage et si Le Vavasseur gardait tous ses mérites aux yeux de Baudelaire, il n'en fut pas de même de ses autres compagnons vis-à-vis desquels une sourde méfiance commençait à se glisser en lui. A la lumière de cet incident, leur divergence apparut et leur incompatibilité d'humeur. Prarond et Philippe de Chennevières s'engageaient dans une voie où Baudelaire ne pouvait les suivre. Philippe de Chennevières, futur fondateur de l'Académie de Bellême, ne craindra pas, en pleine séance de cette académie, de s'élever contre « l'imbécillité du romantisme littéraire qui devait mener les plus doux (Gérard de Nerval) à la lanterne, les plus énergiques aux Fleurs du Mal, les survivants aux romans obscènes, à cette lesbienuerie immonde, pâture faisandée de ces vingt dernières années, et quasi tous au ramollissement ».

Ces galantises se débiteront en 1871. Baudelaire ne sera

(1) Ernest Prarond, Du Louvre au Panthéon.

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plus là pour les entendre, mais Philippe de Chennevières n'attendra pas sa mort pour lui manifester sa réprobation.

En 1853, il écrira pour les Pensées d'Albert de son ami Ernest Prarond, une préface assez agressive qui semble spécialement prendre à partie les théories d'art de Baudelaire considérées par lui comme immorales :

Que les derniers poètes soient d'honnêtes hommes ou du moins des hommes. Qu'ils soient les derniers moralisateurs, les derniers simples, les derniers vertueux, les derniers flambeaux d'espoir et de courage.

Ce qui eût été parfait si les vers d'Ernest Prarond eiissent répondu à ce programme ou du moins si leur qualité de facture eiît répondu à la noblesse du sentiment qui les inspirait, mais ils restent le plus souvent médiocres et les vers de Philippe de Chennevières sont pires encore. Il avait publié, en 1842, sous le pseudonyme de Marc delaBoussardière, nom d'une terre de famille, un recueil de vers où se lisent des choses de ce goût :

C'est donc sous le rosier, ma mère.

Qui blanchit dans mon beau jardin.

Qu'on a trouvé le petit frère Que tu tiens pendant à ton sein.

O mon rosier I si j'avais su Que tu portais rose si chère.

Chaque matin j'aurais couru Te verser une eau fraîche et claire

Ces puérilités montrent que ce réformateur austère des mœurs aurait pu commencer par se réformer lui-même quant au style et à l'idée et qu'en tout cas, il était bien peu qualifié pour faire la leçon à Baudelaire. Au reste, tous ces poètes de l'École normande, Le Vavasseur excepté, futurs académiciens de Bellême, tourneront bien mal, littérairement s'entend, car ils gardent leurs qualités d'érudits et leurs vertus privées.

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Philippe de Chennevières, qui appartiendra à l'Administration des Beaux- Arts et remplira les fonctions de conservateur au Musée du Louvre, s'acquerra, par ses catalogues spéciaux, un certain renom chez les collectionneurs et les amateurs d'art. Il y fera preuve dans ses fonctions d'assez d'initiative pour se mériter cette observation sèche de son directeur, M. de Cailleux : « Vous n'êtes pas ici pour vous occuper d'art, mais d'administration I » Et c'était aussi un homme sensible : en 1842, affecté par la mort de son ami Ernest Lafontan, qu'il aimait comme un frère, il s'était éloigné de Paris, interrompant ses études de droit pour se réfugier dans la solitude à Aix, où il les termina. Il ne rentra à Paris qu'en 1845 pour reprendre sa place dans l'École normande, petite fraction de la grande bohème, « dont, avoue-t-il quelque part, nous avons tous été, peu ou prou, moralement et physiquement » ; mais il était né trop grand seigneur pour ne pas être repris bientôt par les préjugés de son monde, y entraînant son entourage, les Prarond, Buisson et consorts. C'est avec eux qu'il fondera cet Institut de Bellême. Edmond de Concourt, qui s'y était fourvoyé un instant, ne nous a pas caché ce qu'il pensait de ses membres :

Tous ces messieurs, autour du tapis vert, tous ces mielleux bonshommes de la commission, tous ces administratifs littérateurs, poussant leur carrière par la toute-puissance du » passe-moi la casse, je te passerai le séné », m'inspirent presque un dégoût physique. Et puis à quoi bon rompre des lances dans ce monde, à propos de l'art français qu'ils ne sentent pas plus que les autres mais dont ils n'ont pas encore appris le respect (1) ?

Évidemment, pas plus que Concourt dans l'Institut de Bellême, Baudelaire ne pouvait s'attarder dans ce milieu de l'École normande. Il s'en détourne pour ce qu'il appelle ses secondes liaisons littéraires : « Sainte-Beuve, Hugo, Cautier, Esquiros ».

(1) Cf. Léon Deffoux, Edmond de Goncourt, académicien de Bellesme. Mercure de France, 15 juillet 1921.)

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