LA TENTATIVE DE SUICIDE DE BAUDELAIRE
D'aucuns n'ont voulu voir qu'une feinte dans cette tentative de suicide.
Dans un article sur Louis Ménard (Revue de Paris, le' juin 1901), M. Philippe Berthelot en donne une version humoristique dont il n'est d'ailleurs pas responsable, puisqu'il l'a recueillie de la bouche dudit Ménard.
Nous y voyons Baudelaire et son ami, installés dans une guinguette à Châtillon. Baudelaire se plaint que les journaux à grand format lui rendent la vie insupportable. C'est la raison pour laquelle il a résolu de se tuer.
« Peux-tu me préparer de l'acide prussique ? demande-t-il à Ménard, instruit des secrets de la chimie; je m'embarquerai et boirai la fiole en pleine mer ! »
Là-dessus on discute « gaiement » sur le meilleur mode de suicide, et l'on s'arrête au poignard. Évidemment Ménard refuse de prendre au sérieux la confidence de Baudelaire. Il lui récite des vers jusqu'au soir et quand l'ombre descend sur la tonnelle, il parle de rentrer chez ses parents qui l'attendent pour dîner. Baudelaire s'indigne : « C'est la dernière journée que nous passons ensemble et tu ne penses qu'à la régularité de ton repas 1 Dis-moi des vers encore... » Ils se quittent enfin, a Au revoir! » dit Ménard, et Baudelaire,
sans que l'autre, toujours guilleret, s'en émeuve davantage, répond : « A Dieu ! »
Deux jours plus tard, poursuit M. Berthelot, Privât d'Aiglemont vient trouver Ménard. Baudelaire a disparu après avoir demandé à Cousin «son avis sur l'immortalité de l'âme». On convient de s'informer chez Banville qui s'écrie: «Tout s'explique 1 II m'a envoyé ses manuscrits pour les publier après sa mort. » Aussitôt chacun voulut les voir et l'on s'égaya fort de lire des annotations dans ce genre : a Faites votre possible pour ne pas publier ceci... » — « Rien de plus simple, » dit Banville; et il jeta le poème au feu, puis l'on parla d'autre chose. Ménard, plus sensible et très inquiet, courut chez la maîtresse de Baudelaire, Jeanne Duval, qui demeurait rue de la Femme-sans-tête; une dame à cheveux blancs (sa mère) vint ouvrir et appela : « Jeanne 1 » Aussitôt une grande mulâtresse nonchalante, drapée de satin jaune, arrive en se balançant et, sur l'assurance qu'il ne s'agissait pas d'un créancier, raconte que Baudelaire, voulant frapper sa mère et faire payer ses dettes par son beau-père, le général Aupick, avait été se suicider dans leur quartier ; il s'était à peine blessé et était soigné chez ses parents. A quelque temps de là, Baudelaire rencontra Ménard et lui parla négligemment de littérature ; il fallut le presser beaucoup pour le décider à raconter son suicide. « J'ai été rue de Richelieu dans un cabaret avec cette fille que tu connais ; j'ai enfoncé le couteau mais je ne sentais rien ; puis j'ai été réveillé par un ronronnement ; j'étais chez le commissaire de poUce qui me disait : « Vous avez commis une mauvaise action. Vous vous devez à votre patrie, à votre quartier, à votre rue, à votre commissaire de police » Et Jeanne le calmait en criant : «Vous avez tort de lui dire cela ; s'il vous entend je vous préviens qu'il est très brutal. » On m'a porté dans ma famille ; maman copiait mes vers ; mais cela ne pouvait durer ; on ne boit chez elle que du bordeaux et je ne bois que du bourgogne. Je suis parti ; pour le moment je suis sans domicile ; quand vient la nuit, je m'étends sur un banc. » C'était là une des prétentions de Baudelaire que l'on savait riche et dandy, mais qui tenait beaucoup à passer pour un bohème misérable. En s'en allant, il dit: «Je voudrais travailler pour les Jésuites... »
Il y a bien des invraisemblances dans ce récit. La plus criante est l'attitude de Banville qu'on ne voit point jeter au feu un poème de Baudelaire ni s'égayer de sa disparition avant de savoir au juste de quoi il en retourne.
Je ne m'arrêterai pas davantage au récit de Baudelaire
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tant il apparaît qiie c'est une mystification. On conçoit que le poète ait déguisé la vérité par pudeur ou par orgueil. Il n'était pas de ceux qui aiment à prostituer leurs sentiments intimes. Si sa blessure était insignifiante, il n'était pas utile d'appeler des agents de police, et si le moindre épanchement de sang s'en était suivi, ce n'est pas devant le commissaire de police que les agents l'auraient conduit, mais à l'hôpital.
Ce qui me fait croire à la sincérité de Baudelaire c'est d'abord sa lettre :
Je me tue parce que je suis inutile aux autres et dangereux à moi-même. Je me tue parce que je me crois immortel et que j'espère... Montrez-lui mon épouvantable exemple et comment le désordre d'esprit et de vie mène à un désespoir sombre et à un anéantissement complet.
On n'a pas jugé à propos de nous révéler le nom du destinataire de cette lettre, mais elle ne semble pas l'œuvre d'un plaisant et elle témoigne que Baudelaire n'avait pas besoin, pour se faire une opinion, de prendre l'avis de Cousin sur l'immortalité de l'âme.
Et ce qui peut encore nous édifier sur la valeur du geste de Baudelaire, d'ailleurs conforme à la tradition romantique, c'est ce qu'il dit du suicide « seul sacrement de la religion du dandysme ».
L'idée du suicide ne cessa jamais de hanter Baudelaire. Il y revient fréquemment dans ses notes et dans ses lettres. Sa mère s'effraye un moment qu'il ne vienne à Honfieur pour mettre son projet à exécution, à tel point que Baudelaire juge à propos de la rassurer. « Je ne voudrais pas souiller ta maison par une détestable action. »
Baudelaire a survécu, mais une part de son génie a sombré peut-être, parce que l'épanouissement de ses facultés exigeait l'indépendance et le loisir. Les poèmes culminants de l'édition primitive des Fleurs du Mal étaient écrits. Dans les poèmes
surajoutés, il ne retrouvera plus la même intensité d'accent, le même éclat d'images.
On peut dire que le poète a donné toute sa mesure. H a atteint son apogée et ne pourra plus que redescendre.
n restera un prosateur, d'ailleurs émérite, toujours en quête du mot juste, du tour expressif, et auquel la découverte d'Edgard Poe, en 18'48, infusera une vertu nouvelle ; mais l'arbre est attaqué dans sa sève. Bientôt, le style se dessèche ; l'effort pénible se fait sentir. Les jours passent. La ruine se précipite. Le dandy n'est plus en possession de dessiner la coupe de ses vêtements. Il n'arbore plus de cravates choisies. De la luxuriante crinière ondulée de jadis, il ne garde qu'un vestige de mèches rares, de cheveux tondus ras. La bouche souriante va se crisper comme celle d'un supplicié qui serre les dents pour ne pas crier, sous l'effort du bourreau. H ira, vêtu d'une blouse, d'un rude paletot-sac, chaussé de gros souhers, frileusement emmitouflé de cache-nez roturiers. En 1861, Lorédan Larchey le verra s'engoncer d'un horrible boa de chenille (mais écarlate), un de ces boas, souhgne-t-il, dont raffolaient les petites ouvrières. Il restera correct néanmoins sous sa défroque \ailgaire et préoccupé jusqu'à la manie des soins de propreté corporelle (1). Mais reprenons l'ordre chronologique du récit. La révolution de 1848 éclate. Le 24 février, Jules Buisson rencontre Baudelaire, au carrefour Buci, au milieu d'une foule qui venait de piller une boutique d'armurier. Le poète portait un beau fusil à deux coups « luisant et vierge » et une superbe cartouchière de cuir jaune « tout aussi immaculée ». Il se vantait d'avoir usé de son arme et il criait : « Il faut aller fusiller le général Aupick!» Buisson souriait de ces paroles comme de simples
(1) Vers la fin de sa \ie, lorsque Nadar obtenait la permission d'aller le chercher à la maison de santé et l'amenait chez lui, le premier soin de Baudelaire, en arrivant, était de se laver à grande eau, à grand renfort de brosses et de savon, bien qu'il n'en eût pas besoin. Il manifestait une joie enfantine à considérer ses mains blanches, aux ongles soignés, et à les agiter devant la fenêtre, pour y faire jouer la lumière.
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vantardises, mais le témoignage moins suspect de Le Vavasseur nous montre un Baudelaire véritable insurgé. Le Vavasseur l'avait rencontré à un autre moment, « nerveux, fébrile, excité, pérorant, déclamant, se démenant pour courir au martyre, les mains pleines d'une odeur de poudre ». « Ce jour-là, dit Le Vavasseur, il était brave et se serait fait tuer. » On sait d'ailleurs que, dans cette période, la plus agitée de sa vie, Baudelaire eut, pour des causes restées inconnues, un duel avec un certain Î\I. Barthet. Et voilà Baudelaire lancé dans le journalisme politique. Il est gérant de la République du Peuple. Il y publie des articles révolutionnaires d'une rare violence, puis il va diriger une feuille républicaine à Dijon. On a parlé aussi d'un séjour, aux mêmes fins, à Châteauroux où Baudelaire se serait fait remarquer par ses excentricités. Des anecdotes truculentes ont été colportées à ce sujet. Leur ton aurait suffi pour nous mettre en garde contre leur véracité. M. Gaubcrt en est venu récemment démontrer l'inanité (1).
« J'ai toujours été unjournaliste détestable et sans mesure,» écrit quelque part Baudelaire. Le coup de folie passé, il revint à la littérature pure. Et bientôt, se produisit l'occasion de publier ses poèmes qui allaient décider de son extraordinaire fortune.
(1) Ernest Gaubert, Une anecdote coniroiwée snr Band^Inire (Mercure de France, iô mai 1921).
CH. BAUDELAIRE. J l