‹ Ch. BaudelaireChapitre 23 sur 49 · CHAPITRE I LE PROCÈS DES FLEURS DU MAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE I LE PROCÈS DES FLEURS DU MAL

Baudelaire avait composé de bonne heure les Fleurs du Mal. Il en annonçait la publication dès 1845. Ernest Prarond avait connaissance de seize pièces au moins, dont il donne les titres et qui sont parmi les plus belles, écrites avant la fin de l'année 1843, mais Baudelaire, qui se plaint de « la difficulté qu'il eut longtemps à se faire comprendre des éditeurs », devait attendre jusqu'en 1857 l'impression de son recueil. Il avait eu la bonne fortune, entre temps, de se rencontrer avec Auguste Poulet-Malassis, qui devint son ami. C'était un homme bien surprenant que ce Poulet-Malassis, ancien élève de l'École des chartes, imprimeur, fils d'Imprimeur, honneur et gloire de sa corporation. Marchant de revers en revers, persécuté de tous côtés, emprisonné pour dettes, condamné à la déportation comme insurgé poUtique en 1848,

mais doué du feu sacré, actif, remuant, infatigable, il ne se laissa jamais abattre et ne tarissait pas d'une intrépide bonne humeur. « C'est le seul être, disait Baudelaire, dont le rire ait allégé mes tristesses en Belgique. » Il s'était dévoué à la cause des poètes. Il avait ce mérite rare de savoir reconnaître lui-même et choisir les talents. Il découvrit Baudelaire comme il avait découvert Banville. Il savait donner à tout ce qu'il touchait un tour original et un cachet particulier. La boutique qu'il eut un moment, à Paris, rue de Richelieu, était d'un goût charmant. On eût dit le temple des Muses. Au-dessus d'élégantes bibhothèques de chêne, il avait fait peindre à la fresque, en médaillons, des portraits de poètes contemporains parmi lesquels figurait celui de Baudelaire.

Poulet-Malassis était alors associé avec un M. de Broize, libraire à Alençon, comme le prouve le contrat suivant :

Entre MM. Poulet-Malassis et Eugène de Broize, imprimeurslibraires à Alençon, d'une part, et M. Charles Baudelaire, littérateur, d'autre part,

A été convenu ce qui suit :

M. Charles Baudelaire vend à MM. Poulet-Malassis et Eugène de Broize deux ouvrages, l'un : les Fleurs du Mal, l'autre Bric-à-brac esthétique.

M. Charles Baudelaire livrera les Fleurs du Mal le 20 janvier prochain et le Bric-à-Brac esthétique à la fin de février.

Chaque tirage sera de mille exemplaires.

Pour prix de cette vente, M. Charles Baudelaire touchera par chaque volume tiré, vendu ou non, vingt-cinq centimes, soit un huitième du prix marqué sur le catalogue de MM. Poulet-Malassis et Eugène de Broize.

M. Charles Baudelaire s'interdit la reproduction, sous quelque forme que ce soit, de tout ou partie de la matière contenue dans ces deux volumes.

M. Charles Baudelaire ne pourra offrir ces ouvrages ou l'un de ces ouvrages à un autre libraire qu'au cas où les éditeurs, n'ayant plus en magasin qu'un petit nombre d'exemplaires, se refuseraient à les réimprimer.

Fait double à Paris le 30 décembre 1856.

l'âge mur 165

L'impression des Fleurs du Mal dura cinq mois, tant Baudelaire s'y montra scrupuleux et soucieux de la perfection typographique. Il polissait incessamment ses vers et les repolissait. Aux réclamations impatientes de l'imprimeur, il répondait : « Je m'escrime contre une trentaine de vers insuffisants, désagréables, mal faits, mal rimants. Croyez-vous donc que j'aie la souplesse d'un Banville?... » Il avait mis :

De vieilles au miroir avec des vierges nues.

Il corrige : « et d'enfants toutes nues ». Il avait mis :

Son fantôme en dansant marche comme un flambeau.

Il corrige : « Son fantôme, dans l'air, danse comme un flambeau ».

Je veux te raconter, pour que tu le connaisses,

devient : « Je veux te raconter, ô molle enchanteresse; » — « O vertigineuse douceur » remplace avantageusement « O délicieuse douceur ». — « Ta gorge triomphante » annule heureusement « Ta gorge calme et fière ».

Mais Hippolyte alors en relevant la tête

ne le satisfait pas. Il trouve « levant sa jeune tête » qui donne au vers une allure plus dégagée. « Les cruels ébats » se transforment en « jeux destructeurs ». Il serait fastidieux en même temps qu'indiscret de relever toutes ses variantes. Il y a aussi la ponctuation qui l'oblige à des vérifications minutieuses. «Rappelez-vous, dit-il à Poulet-Malassis, qu'elle sert à noter non seulement le sens, mais la déclamation. » Poulet-Malassis, lui, n'envisage que le temps perdu. Il retourne les épreuves avec des annotations sévères : « Voilà deux mois que nous sommes sur les Fleurs du Mal pour en avoir imprimé cinq feuilles. Je ne vous en dis pas davantage. » A la fin, il éclate:

« Je crois, mon cherBaudelaire, que vous vous f de moi î » (1).

Enfin le Journal de la librairie annonce l'apparition du livre dans son numéro du 11 juillet 1857.

L'auteur et les éditeurs comptaient sur un succès retentissant. Ils voyaient luire, au bout de leurs efforts, la gloire et la fortune. Il n'en devait résulter, pour eux, en fin de compte, que la faillite et la correctionnelle.

L'annonce des poursuites jeta le monde des lettres dans une stupéfaction profonde, et il faut bien convenir que la plupart des pièces incriminées n'avaient rien de strictement répréhensible, ni, surtout, si l'on considère la qualité du public restreint auquel s'adresse d'ordinaire un recueil de vers, de dangereux. Seul un excès de pruderie pouvait s'alarmer de pièces comme les Bijoux, le Léthé, A celle qui est trop gaie où la pensée se dissimule sous une forme trop subtile pour requérir le commun des lecteurs. Le poison, ici, si poison il y a, se détrempe de trop d'artifices pour être nocif. Les métamorphoses du Vampire, dont le mouvement est calqué sur le songe d'Athalie, est une fantaisie où les plus malveillants seraient bien embarrassés de trouver un appel à l'excitation des sens. L'une des pièces des Femmes damnées apparut si anodine au premier examen, que les juges, sentant le ridicule de la retenir, se hâtèrent de l'écarter. L'autre (Delphine et Hippolyte), quelles que soient les objections que l'on y puisse faire, se justifie aux yeux de l'artiste, du psychologue et du moraliste. C'est une peinture du vice si l'on veut, mais rachetée par le rappel de l'inéluctable châtiment. Il y aurait quelque excès à l'assimiler à une polissonnerie de boudoir. Non, rien de tout cela ne valait de mettre en mouvement l'action publique. Je ne vois que deux poèmes

(1) Les épreuves des Fleurs du Mal jointes à celles des Épaves, avec les annotations de Baudelaire, avaient été réunies parPoulet-Malassis et acquises, après sa mort, par un amateur, pour la somme de 237 £r. On croyait le document perdu. Il était passé aux mains de M. Parent, auteur de monographies romantiques, mort il y a une quinzaine d'années, puis de sa fille, et devait revoir le feu des enchères. D fut adjugé à l'hôtel Drouot, le 23 novembre 1921, pour la bagatelle d© 40.000 fr.

l'âge mur 167

sur lesquels, à la rigueur, il était permis aux juges de se méprendre : le Reniement de saint Pierre, qui se présentait avec un faux air de blasphème, et Lesbos, où ce vers, adressé aux prêtresses d'un culte déconsidéré :

Votre religion comme une autre est auguste,

risquait d'éveiller des susceptibilités légitimes; mais ces deux pièces avaient paru, sans être inquiétées, la première dans la Revue de Paris (octobre 1852), la seconde dans l'Anthologie, de Julien Lemer, en 1850. Il y avait donc prescription et l'on s'expUque mal comment l'opinion publique, après une si longue tolérance, pouvait s'en montrer, tout à coup, offensée. Encore Baudelaire, par condescendance aux préjugés et pour écarter tout malentendu, avait-il jugé à propos de faire suivre, dans son livre, le Reniement de saint Pierre d'une note où il disait :

Ce poème n'a été considéré, du moins par les gens d'esprit, que pour ce qu'il est véritablement, le pasticne aes raisonnements de l'ignorance et de la fureur. Fidèle à son douloureux programme, l'auteur a dû, en parfait comédien, façonner son esprit à tous les sophismes comme à toutes les corruptions.

Et il avait pris la précaution de mettre son livre sous le patronage d'un ancêtre illustre, en odeur de sainteté jusque chez les plus rigoristes des prédicants : Agrippa d'Aubigné, dont il reproduisait les vers en épigraphe :

On dit qu'il faut couler les exécrables choses Dans le puits de l'oubli et au sépulcre encloses, Et que par les esprits le mal ressuscité Infectera les mœurs de la postérité.

Mais le vice n'a point pour mère la science. Et la vertu n'est pas lille de l'ignorance.

Son calcul de prudence ne lui fut d'aucun secours. Les poursuites furent décidées. Le monde Uttéraire s'en montra

16t> CHARLES nAUDELAIUE

aussi surpris que Baudelaire, à tel point que plusieure se sont avisés qu'elles pouvaient bien provenir d'autres motifs que du souci de prendre en main la cause de la morale outragée, il advient souvent que de grands mots cachent de petites choses. Un fond trouble se mêle parfois aux décisions en apparence les plus légitimes. On a cherché à expliquer ces poursuites par le souci du gouvernement amené à sévir, coûte que coûte, contre la chose littéraire, pour se faire pardonner ses rigueurs contre les écrivains politiques et se donner, par ce système de contrepoids, couleur d'impartialité. D'autres ont parlé du besoin du ministère public de prendre sa revanche du récent acquittement de Flaubert. Baudelaire nous parle d'un conflit de ministres, d'une rivalité d'influences, de quelque chose enfin qui ressemble fort à une misérable intrigue de couloir.

On est d'accord pour reconnaître que l'article de Gustave Bourdin, le gendre de Villemessant, paru dans le Figaro, fut le signal des poursuites. Cet article, au lendemain de l'apparition des Fleurs du Mal, en dénonçait l'immoralité.

Ce livre, disait l'auteur, est un hôpital ouvert à toutes les démences de l'esprit, à toutes les putridités du cœur.

Et, après avoir signalé quatre pièces : le Reniement de saint Pierre, Lesbos et les deux Femmes damnées, il ajoutait :

Si l'on comprend qu'à 20 ans, l'imagination d'un homme puisse se laisser entraîner à traiter de semblables sujets, rien ne peut justifier un homme de plus de 30 d'avoir donné la publicité à de semblables monstruosités.

L'article passe pour avoir été inspiré par M. Billaut, alors ministre de l'Intérieur, dont on savait les attaches avec le Figaro. Le fait n'a pas été prouvé, mais, comme l'écrit M. Louis Barthou :

Il faut avouer que la coïncidence entre l'article et l'assignation, trop visiblement d'accord sur le choix des principales pièces, crée une présomption fâcheuse sinon contre le ministre, du moins contre le jouinaL

l'âge mur 16U

C'était aussi la conviction d'Assclincau et de Baudelaire lui-même, que le réquisitoire signé Bourdin était parti du ministère de l'Intérieur. Gustave Bourdin, le gendre de Villemessant, avait ses grandes et petites entrées au ministère et dans les milieux judiciaires, où l'accréditait son passé de rédacteur à la Gazelle des Tribunaux, de sténographe, d'abord au Palais puis à l'Assemblée législative.

Et comme si l'on eût jugé en haut lieu l'attaque insuffisante, le Figaro revenant à la charge quelques jours après, le 12 juillet, publiait l'entrefilet suivant, signé J. Habans :

Avec M. Baudelaire, c'est de cauchemar qu'il faut parler. Les Fleurs du Mal sont destinées à chasser l'ennui qui rêve d'échafauds en fumant son houka, mais l'auteur n'a pas pris garde qu'il remplaçait infailliblement l'ennui par la nausée.

Lorsqu'on ferme le livre, après l'avoir lu tout entier comme je viens de le faire, il reste, dans l'esprit, une grande tristesse et une horrible fatigue. Tout ce qui n'est pas hideux y est incompréhensible. Tout ce que l'on comprend est putride...

Toutes ces horreurs de charnier étalées à froid, ces abîmes d'immondices fouillés à deux mains et les manches retroussées, devraient moisir dans un tiroir maudit.

Mais on croyait au génie de Baudelaire et il fallait exposer l'idole longtemps cachée à la vénération des fidèles. Et voilà qu'au grand jour, l'aigle s'est transformé en mouche. L'idole est pourrie et les adorateurs fuient en se bouchant le nez. Il en coûte assez cher de jouer au grand homme à huis clos et de ne savoir pas à propos brûler ces élucubrations martelées à froid dans la rage de l'impuissance.

On en arrive à se faire prendre au mot lorsqu'on dit :

Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, V II arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie

Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,

Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.

Allons, un Requiem par là-dessus, et qu'on n'en parle plus I

Mais c'est surtout Bourdin qui avait exaspéré Baudelaire, à ce point que l'ayant rencontré, quelques jours plus tard

dans une école de natation, il fit mine de s'élancer sur lui pour lui infliger une correction méritée. L'occasion était d'autant plus tentante que Baudelaire entrant dans l'établissement habillé et botté, trouvait son adversaire en caleçon de bain. L'altercation ne fut évitée que grâce à l'intervention d'amis qui l'accompagnaient.

Si l'on s'est plu à rechercher la main de M. Eillaut dans cette affaire, c'est qu'on le savait furieux, rapporte Asselineau, d'avoir lu dans le Moniteur l'article d'Edouard Thierry qui faisait l'éloge des Fleurs du Mal.

Ici, Asselineau a les apparences contre lui. L'article du Figaro est dvi 5 juillet 1857; celui d'Edouard Thierry du 14, donc postérieur. Mais ne nous hâtons pas de conclure qu' Asselineau avait tort. 11 se peut que M. Billaut ait eu vent du plaidoyer d'Edouard Thierry' et qu'il se soit empressé de prendre les devants pour en détruire l'effet. Il avait sur le cœur et ne voulait pas laisser se renouveler le coup de Madame Bovary, que Sainte-Beuve avait encensée au lendemain des poursuites dans ce même Moniteur, éloge que le ministère public dut encaisser comme un désaveu et un soufflet.

A cette époque la censure s'exerçait avec rigueur. Tous les articles de presse étaient soumis à la formaUté du visa. Celui d'Edouard Thierry était d'autant mieux appelé à faire sensation qu'il paraissait dans le journal officiel de l'Empire, avec l'agrément du ministre d'État, M. Fould. On pouvait donc supposer que M. Fould avait fait sienne l'opinion d'Edouard Thierry, à savoir « que le désespoir et la tristesse étaient l'unique, mais suffisante moralité des Fleurs du Mal » ; et cet article paraissait encore engager la responsabilité du ministre de l'Intérieur, de l'irascible M. Billaut, qui, pourtant, n'avait pas été consulté. Il n'avait plus, par représailles, qu'à faire cause commune avec son collègue de

l'âge mur 171

la Justice, irrité de l'article du Monileiir comme d'une manœuvre déloyale pour « entraver l'attaque ». Leur méfiance à tous deux était d'autant plus éveillée qu'ils avaient des raisons de supposer M. Fould (en relations avec la famille Aupick) bien disposé pour Baudelaire. Ils n'en furent que plus acharnés à défendre ce qu'ils considéraient comme une atteinte à leurs prérogatives, comme l'empiétement abusif, dans leur propre domaine, d'un service étranger (1).

Baudelaire, instruit de la situation, en sentit le danger. n établit ses batteries en conséquence :

Ne bougez pas, écrit-il à Poulet-Malassis qu'il savait affolé. Ne faites aucune démarche sans moi, vous pourriez me contrecarrer.

Il plaidera l'iniquité des poursuites, démontrée par l'impunité dont jouissent tant d'œuvres licencieuses du temps, non seulement admises, mais prônées et admirées. Il entend choisir ses exemples jusque chez Lamartine. Il engage son avocat, iVF Chaix d'Est-Ange, à ne pas négUger « les monstruosités de la Chute d'un ange ».

Si vous voulez, lui propose-t-il, je chercherai avec vous les passages. Décidément, citez (avec dégoût et horreur) les bonnes ordures de Béranger : le Bon Dieu, Margot, Jeannelon (ou Jeannette).

Ces choix avaient leur importance. Lamartine était à l'Académie. L'Empire venait de décerner à Béranger des funérailles nationales. Baudelaire ne croit pas inutile de consulter Sainte-Beuve. Il en reçoit l'étrange conseil de plaider la nécessité. On reste rêveur devant le projet de défense esquissé par le critique :

Tout était pris dans le domaine de la poésie. Lamartine avait pris les cieux, Victor Hugo la terre, Laprade les forêts, Musset la passion

(1) Cf. Ch. Baudelaire, étude biographique d'Eugène Crépct, revue et complétée par Jacques Crépet, suivie des Baudclairiana d'AsseUneau (Albert Messein, é<Iit.').

172 CHAULES BAUDELAIRE

et l'orgie éblouissante. D'autres le foyer, la vie rurale... Théophile Gautier l'Espagne et ses hautes couleurs. Que restait-il? Ce que Baudelaire a pris. Il y a été comme forcé.

Impossible de résumer plus de sottises en moins de mots. Le système n'était pas seulement absurde, il était périlleux. Les juges, assez dénués de sens commun pour s'y arrêter, auraient pu répondre à Baudelaire « : Puisque Hugo, maître de la terre, n'a pas empêché Laprade de prendre les forêts, ni Gautier l'Espagne, il vous restait encore assez de choses à prendre avant de vous fourvoyer. » Mais il est probable que le roué et diabolique Sainte-Beuve, même s'il n'entendait pas tendre un piège à Baudelaire, se moquait ici de lui comme il s'en est moqué dans mainte autre circonstance, lors de sa candidature à l'Académie, notamment, qu'il s'était engagé à patronner alors que son discours se résume à ceci:

Ne prenons pas au sérieux la candidature de Baudelaire. En se présentant, il a simplement voulu attirer notre attention sur Théophile Gautier, son maître, digne de nos suffrages.

Baudelaire eut donc raison de s'en tenir à son propre système qui était le meilleur. Il sait aussi qu'il est bon de se renseigner sur ses juges et de faire agir, pour se les concilier, toutes les influences dont on dispose. Il en a dressé la Uste. Les « monstres » se nomment :

Président : Dupaty.

Procureur impérial : Pinard.

Juges : Delesvaux, de Ponton d'Amécourt, Nacquart.

Pinard est le plus redoutable, à son sens, Baudelaire sait les moyens de l'atteindre par l'entremise d'amis communs: le romancier Briicker et Barbey d'Aurevilly. Il n'oublie pas non plus de solliciter l'appui de JM™^ Sabatier dont le salon réunit les célébrités du jour et qui a un pied dans tous les mondes. Il lui mande :

l'âge mur 173

Flaubert avait pour lui l'impératrice. Il me manque une femme. Et la pensée bizarre que peut-être vous pourriez, par des relations et des canaux peut-être compliqués, faire arriver un mot sensé à une de ces grosses cervelles, s'est emparée de moi. il y a quelques jours.

Il juge même à propos, pour se familiariser avec ses juges, d'assister à une séance du tribunal, et c'est encore à M™« Sabatier qu'il confie :

J'ai vu mes juges jeudi dernier. Je ne dirai pas qu'ils ne sont pas beaux. Ils sont abominablement laids et leur âme doit ressembler à leur visage.

Asselineau prétend que Baudelaire était plein de confiance en l'acquittement. La vérité est que Baudelaire se montrait peu rassuré, mais il comptait sur les élections législatives qui se préparaient à ce moment et qui donnaient d'assez graves soucis au gouvernement pour lui faire négliger toute autre préoccupation. Il savait si bien son livre répréhensible qu'il n'avait pas osé tout d'abord l'oiïrir à sa mère et qu'il lui recommandait de ne pas le montrer autour d'elle à ses voisins de campagne. Pour la rassurer, il l'invite à ne considérer le scandale des poursuites « qui cause une vraie émotion dans Paris » que comme le fondement de sa fortune. Il lui écrit : o J'ai comparu devant le juge d'instruction. Mon interrogatoire a duré trois heures. J'ai trouvé d'ailleurs un magistrat très bienveillant. » Baudelaire fait dans sa lettre étalage de ses protections puissantes (Sainte-Beuve, Pietri), mais, à sa mère aussi, il confie qu'il lui manque une femme. » «Il y aurait peut-être moyen d'engager la princesse Mathilde dans cette affaire, mais je me creuse en vain le cerveau pour trouver le moyen. » Il s'avise même par lettre d'implorer la protection de M. Fould. Je ne sais si le ministre jugea à propos d'intervenir, mais Baudelaire n'en fut pas moins condamné.

La « comédie » se joua le jeudi 20 août 1857 à la sixième chambre.

La sixième chambre s'était, au dire des Goncourt, qui y avaient comparu précédemment, acquis, sous l'Empire, un tel renom de servilité, qu'on lui confiait la spéciaUté des délits de presse et d'opinion. Et il fallait que cette servilité fût bien grande, en effet, pour qu'elle acceptât de poursuivre les Goncourt uniquement coupables d'avoir reproduit des vers de Tahureau déjà cités dans le Tableau de la poésie française au XV I^ siècle de Sainte-Beuve, ouvrage couronné par l'Académie française. Sans être beaucoup plus répréhensible, le cas de Baudelaire avait moins de chances d'échapper à la rigueur d'une condamnation. Le dossier du procès des Fleurs du Mal a péri dans l'incendie de la Commune et le mémento qu'en avait rédigé Baudelaire, sauf de rares fragments, a disparu, mais, grâce à sa correspondance, aux mémoires du temps et à la Revue des grands procès contemporains (1), il nous a été possible de reconstituer laphysionomie de l'audience.

Bien avant l'heure d'ouverture, la foule, venue par les rues encore pavoisées des drapeaux du 15 août, se pressait dans les couloirs du Palais et dans l'enceinte de la sixième chambre qui n'était pas celle d'aujourd'hui, mais que nous voyons revivre chez les Goncourt, avec ses deux fenêtres, son horloge et son papier vert. Tous les amis de Baudelaire étaient là, et toute l'avant-garde du Parnasse, mêlée aux oisifs du jeudi. Aux premiers rangs paradait un groupe de femmes élégantes et parfumées, aux crinolines épanouies, victorieuses des entraves du huis-clos.

La garde avait fort à faire pour contenir le flot des curieux qui s'étranglait aux portes. Bientôt l'huissier paraît annonçant : « Ces messieurs du Tribunal ! » Le bourdonnement

(1) La Revue des grands procès contemporains, t. TU (1885), pp. 367-387.

l'âge mur 175

cesse. Un mouvement d'attention se produit. On voit s'avancer, grave et solennel, le président, M. Dupaty, suivi des juges assesseurs : Delesvaux, Ponton d'Amécourt et Nacquart. C'est sous leurs traits que dame Justice, en cravate blanche et à besicles, prend possession de son comptoir de chêne ciré. «L'audience est ouverte! » glapit l'huissier, mais l'affaire des Fleurs du Mal ne vient qu'en troisième rôle. Il faut, au préalable, liquider quelques affaires sans importance dont le public se désintéresse. L'attente énerve d'autant plus qu'il fait une chaleur accablante. La sueur ruisselle aux tempes. Le jeu des éventails se précipite. Des avocats demandent un souffle d'air au va-et-vient d'une feuille de leurs dossiers. Des fronts s'épongent avec ténacité. Enfin, c'est le tour des Fleurs du Mal.

« Passez au banc I » ordonne sèchement le président aux prévenus. De Broize a jugé préférable de faire défaut. Seuls, Baudelaire et Poulet-Malassis ont répondu à l'assignation et tous deux vont s'asseoir, entre deux gendarmes, à la place que \iennent de quitter deux pâles voyous inculpés de je ne sais quel obscur méfait ni de quels cris séditieux. Minute d'émotion. La bousculade redouble aux portes. Clameurs. Disputes. Protestations de femmes étouffées. C'est en vain que l'huissier s'égosille à réclamer le silence. Le président menace de faire évacuer la salle. Le calme renaît. Le profil irrité de Baudelaire contraste avec la mine goguenarde de Poulet-Malassis, ce dur-à-cuire, au profil de « méphisto rouge-ardent », que rien n'intimide, qui en a vu bien d'autres et qui semble s'égayer prodigieusement du spectacle qu'il a sous les yeux. Les prévenus se lèvent tour à tour, sur l'injonction du président, pour subir leur interrogatoire.

— C'est bien ! vous pouvez vous rasseoir 1 ordonne le sévère Dupaty. La parole est au ministère public !

Le redoutable Pinard surgit de sa tribune comme un grand diable du fond d'une boîte. Il agite des bras menaçants. Les manches de sa robe noire voltigent furieusement. On croit qu'il va tout avaler. Stupeur. Ce n'était qu'une façon de se

rajuster. L'ogre fléchit. Il manifeste, dès le début, un em*barras visible. Il semble que cet homme hésite entre sa conscience et les devoirs de sa fonction. On sent qu'il a dû subir au préalable de rudes assauts et qu'il en reste intimidé. Ce n'est pas la qualité de poète qui l'impressionne chez Baudelaire. Il en ferait volontiers bon marché. C'est sa situation de famille. Il a, devant lui, le beau fils d'un général, sénateur, ambassadeur, qui fut directeur de l'École polytechnique, gouverneur de Paris, d'un homme qui fut le familier du duc d'Orléans, le protégé de Napoléon III et qui a laissé des amis puissants. Ce sont là des titres irréfutables à l'indulgence d'un ami du régime, d'un serviteur de l'ordre, d'un fonctionnaire avisé, soucieux des responsabilités, prudent par expérience, et que la crainte des répercussions fâcheuses amène à composition. On sait qu'avant l'audience il avait reçu la visite de Baudelaire et que leur entretien avait duré longtemps.

C'est donc sans conviction qu'il prononça le réquisitoire suivant :

— (c Poursuivre un livre pour offense à la morale publique est toujours chose délicate. Si la poursuite n'aboutit pas, on fait à l'auteur un succès, presque un piédestal ; il triomphe, et on a assumé, vis-à-vis de lui, l'apparence de la persécution.

« J'ajoute que, dans l'affaire actuelle, l'auteur arrive devant vous, protégé par des écrivains de valeur, des critiques sérieux dont le témoignage comiplique encore la tâche du ministère public.

« Et cependant, messieurs, je n'hésite pas à la remplir. Ce n'est pas l'homme que nous avons à juger, c'est son œuvre ; ce n'est pas le résultat de la poursuite qui me préoccupe, c'est uniquement la question de savoir si elle est fondée.

« Charles Baudelaire n'appartient pas à une école. Il ne relève que de lui-même. Son principe, sa théorie, c'est de tout peindre, de tout mettre à nu. Il fouillera la nature humaine dans ses replis les plus intimes ; il aura pour la rendre, des tons vigoureux et saisissants ; il l'exagérera surtout

l'âge mur 177

dans ses côtés hideux ; il la grossira outre mesure, afin de créer rimpression, la sensation. Il fait ainsi, peut-il dire, la contre-partie du classique, du convenu, qui est singulièrement monotone et qui n'obéit qu'à des règles artificielles.

B Le juge n'est point un critique littéraire, appelé à se prononcer sur des modes opposés d'apprécier l'art et de le rendre. Il n'est point le juge des écoles, mais le législateur l'a investi d'une mission définie : le législateur a inscrit dans nos codes le délit d'ofîense à la morale publique; il a puni ce délit de certaines peines, il a donné au pouvoir judiciaire une autorité discrétionnaire pour reconnaître si cette morale est offensée, si la limite a été franchie. Le juge est une sentinelle qui ne doit pas laisser passer la frontière. Voilà sa mission.

« Ici, dans le procès actuel, le ministère public devait-il donner l'éveil ? Voilà le procès. Pour le résoudre, citons dans ce recueil de pièces détachées celles que nous ne pouvons laisser passer sans protester.

« Je lis à la page 53, la pièce 20 intitulée les Bijoux et j'y signale trois strophes qui, pour le critique le plus indulgent, constituent la peinture lascive, offensant la morale publique :

Et ses bras et sa jambe et sa cuisse et ses reins. Polis comme de l'huile, onduleus comme un cygne, Passaient devant mes yeux clairvoj'ants et sereins. Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S'avançaient plus câlins que les Anges du mal, Pour troubler le repos où mon âme était mise, Et pour la déranger du rocher de cristal, Où, calme et solitaire, elle s'était assise.

Je croyais voir assis, par un nouveau dessin,

Les hanches de l'Antiopc au buste d'un imberbe.

Tant sa taille faisait ressortir son bassin.

Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe.

« A la page 73, dans la pièce 30, intitulée le Lélhé, je vous signale cette strophe finale :

Je sucerai, pour noyer ma rancœur.

Le népenthès et la bonne ciguë

Aux bouts charmants de cette gorge aiguë

Qui n'a jamais emprisonné de cœur.

« Dans la pièce 39 A celle qui est trop gaie, à la page 92, que pensez- vous de ces trois strophes où l'amant dit à sa maîtresse :

Ainsi, je voudrais une nuit Quand l'heure des voluptés sonne, Sur les trésors de ta personne.

Comme un lâche ramper sans bruit.

Pour châtier ta chair joyeuse, Pour meurtrir ton sein pardonné, Et faire à ton flanc étonné, Une blessure large et creuse;

Et, vertigineuse douceur, A travers ces lèvres nouvelles Plus éclatantes et plus belles, T'infuser mon venin, ma sœur I

« De la page 187 à la page 197, les deux pièces 80 et 81 intitulées Lesbos et les Femmes damnées sont à lire tout entières. Vous y trouverez, dans leurs détails les plus intimes, les mœurs des tribades.

« A la page 206 la pièce 87, intitulée les Métamorphoses du Vampire, débute par ces vers :

La femme, cependant, de sa bouche de fraise. En se tordant, ainsi qu'un serpent sur la braise, Et pétrissant ses seins sur le fer de son buse, Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc : — « Moi, j'ai la lèvre humide, et je sais la science De perdre au fond d'un lit l'antique conscience. Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants. Et fais rire les vieux du rire des enfants. Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles, La lune, le soleil, le ciel et les étoiles I

l'âge MUR 179

Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés.

Lorsque j'étouffe un liomme en mes bras redoutés,

Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste.

Timide et libertine, et fragile et robuste,

Que sur ces matelas qui se pâment d'émoi,

Les anges impuissants se damneraient pour moi ! »

« Sans doute, Baudelaire dira qu'à la strophe suivante, il a fait la contre-partie, en écrivant ces autres vers :

Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle, Et que languissamment je me tournai vers elle. Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus Qu'une outre aux flancs gluants toute pleine de pus I Je fermai les deux yeux dans ma froide épouvante. Et quand je les rouvris à la clarté vivante, A mes côtés, au lieu du mannequin puissant Qui semblait avoir fait provision de sang. Tremblaient confusément des débris de squelette. Qui d'eux-mêmes rendaient le cri d'une girouette Ou d'une enseigne au bout d'une tringle de fer Que balance le vent pendant les nuits d'hiver.

« De bonne foi, croyez-vous qu'on puisse tout dire, tout peindre, tout mettre à nu pourvu qu'on parle ensuite du dégoût né de la débauche et qu'on décrive les maladies qui la punissent ?

a Messieurs, je crois avoir cité assez de passages pour affirmer qu'il y a eu ofTense à la morale publique. Ou le sens de la pudeur n'existe pas ou la limite qu'elle impose a été audacieusement franchie.

» La morale religieuse n'est pas plus respectée que la morale publique. Je signalerai sur ce second point le Reniement de sainl Pierre, pièce 90, à la page 217, — Abel e.tCaîn, pièce 91, à la page 219, — les Litanies de Satan, pièce 92, à la page 222, — le Vin de l'Assassin, pièce 95, à la page 235.

« Prendre parti pour le reniement contre Jésus, pour Caïn contre Abel, invoquer Satan à rencontre des saints, faire dire à l'assassin : « Je m'en moque comme de Dieu, du diable ou de la Sainlu-Tableu, n'est-ce pas accuniulcr des débauches

de langage qui justifient l'ordonnance du juge d'instruction? « Oui : il a dû renvoyer Baudelaire devant les juges correctionnels pour offense à cette grande morale chrétienne qui est en réalité la seule base solide de nos moeurs publiques.

« Pour justifier ce renvoi, pour amener ce débat public entre la prévention et la défense, les présomptions suffiraient et les présomptions y étaient. Mais, après les explications contradictoires de l'audience, avez-vous la certitude nécessaire pour condamner sur ce second chef ? Vous apprécierez si Baudelaire, cet esprit tourmenté, qui a voulu faire de l'étrange plutôt que du blasphème, a eu conscience de cette ofïense-là.

<i L'offense à la morale publique, voilà celle que je trouve invinciblement démontrée et je tiens, sur ce point, à répondre à toutes les objections.

« La première objection qu'on me fera sera celle-ci : Le livre est triste ; le nom seul dit que l'auteur a voulu dépeindre le Mal et ses trompeuses caresses, pour en préserver. Ne s'appelle-t-il pas les Fleurs du Mal ? Dès lors, voyez-y un enseignement au lieu d'y voir une offense.

« Un enseignement ! Ce mot-là est bientôt .dit. Mais, ici, il n'est pas la vérité. Croit-on que certaines fleurs au parfum vertigineux soient bonnes à respirer ? Le poison qu'elles apportent n'éloigne pas d'elles. Il monte à la tête ; il grise les nerfs ; il donne le trouble, le vertige et il peut tuer aussi.

« Je peins le Mal avec ses enivrements mais aussi avec ses misères et ses hontes, direz-vous ? Soit ! mais tous ces nombreux lecteurs pour lesquels vous écrivez, car vous tirez à plusieurs milliers d'exemplaires et vous vendez à bas prix; ces lecteurs multiples, de tout rang, de tout âge, de toute condition, prendront-ils l'antidote dont vous parlez avec tant de complaisance? Même chez vos lecteurs instruits, chez vos hommes faits, croyez- vous qu'il y ait beaucoup de froids calculateurs pesant le pour et le contre, mettant le contre-poids à côté du poids, ayant la tête, l'imagination, les sens parfaitement

l'âge mur 181

équilibrés? L'homme n'en veut pas convenir, il a trop d'orgueil pour cela. Mais la vérité, la voici : l'homme est toujours plus ou moins infirme, plus ou moins faible, plus ou moins malade, portant d'autant plus le poids de sa chute originelle, qu'il veut en douter ou la nier. Si telle est sa nature intime tant qu'elle n'est pas relevée par de mâles efforts et une forte discipline, qui ne sait combien il prendra facilement le goût des frivolités lascives, sans se préoccuper de l'enseignement que l'auteur veut y placer?

« Pour tous ceux qui ne sont encore ni appauvris ni blasés, il y a toujours des impressions malsaines à recueillir dans de semblables tableaux. Quelles que soient les conséquences du désordre, si édifiés que soient à cet égard certains lecteurs, ils rechercheront surtout dans les pages de ce livre : La Femme nue essayant des poses devant l'amant fasciné (pièce 20). — La Mégère libertine qui verse trop de flammes et qu'on ne peut comme le Styx, embrasser neuf fois (pièce 24). — La Vierge folle « dont la jupe et la gorge aiguë aux bouts charmants versent le Léthé » (pièce 30). — La Femme trop gaie, dont l'amant châtie la chair joyeuse en lui ouvrant des lèvres nouvelles » (pièce 39). — Le Beau navire où la femme est décrite « avec la gorge triomphante, provocante, bouclier armé de pointes roses, tandis que les jambes, sous les volants qu'elles chassent, tourmentent les désirs et les agacent » (pièce 48) — La Mendiante rousse dont « les nœuds mal attachés dévoilent le sein tout nouvelet et dont les bras, pour la déshabiller, se font prier, en chassant les doigts lutins ï (pièce 65). — Lesbos, « où les filles aux yeux doux (1), de leur corps amoureuses, caressent les fruits mûrs de leur nubilité » (pièce 80). — Les Femmes damnées ou les deux tribades (pièces 81 et 82). — Les Métamorphoses ou la Femme

(1) La citation est fautive. Baudelaire avait écrit : • Les filles aux yeux creux » et non « aux yeux doux » Cette variante appartient à ^L Pinard et il convient de lui en laisser l'entière responsabilité (Pierre Dufay : Introduction bibliographique aux Fleurs du Mal. Edition du ceateaaire. Librairie des bibliophiles parisiens.)

vampire étoufïant un homme en ses bras veloutés (1), abandonnant aux morsures son buste, sur les matelas qfui se pâment d'émoi, au point que les anges impuissants se damneraient pour elle » (pièce 87). Dans ces pièces multiples où l'auteur s'évertue à forcer chaque situation comme s'il tenait la gageure de donner des sens à ceux qui ne sentent plus, messieurs, vous qui êtes juges, vous n'avez qu'à choisir. Le choix est facile car l'offense est à peu près partout.

« On me fait une seconde objection, en signalant, dans le passé, des li^Tes tout aussi offensants pour la morale publique et qm n'ont pas été poursui\is. Je réponds qu'en droit, de semblables précédents ne lient pas le ministère public ; qu'en fait, il y a des questions d'opportunité qui expUquent souvent l'abstention et qui la justifient. Ainsi, on ne poursuivra pas un livre immoral qui n'aura nulle chance d'être lu ou compris; le déférer à la justice, ce serait l'indiquer au public et lui assurer peut-être un succès d'un jour qu'il n'aurait point eu sans cela.

a Mais cette réserve du ministère public ne pourra être, le lendemain, retournée contre lui. Autrement, son action ne serait plus libre. Si l'immoralité des productions s'accentuC; il faut qu'il puisse toujours punir le ^ice, sans qu'on ait à lui reprocher de n'avoir pas antérieurement poursui\i. Sans cela le résultat final serait l'impunité absolue, à quelque degré qu'on fût descendu.

n Messieurs, j'ai répondu aux objections, et je vous dis : réagissez, par un jugement, contre ces tendances croissantes, contre cette fièvre malsaine qui porte à tout peindre, à tout décrire, à tout dire, comme si le délit d'offense à la morale publique était abrogé, et comme si cette morale n'existait pas.

« Le paganisme avait des hontes que nous retrouvons traduites dans les ruines des villes détruites, Pompéï et Herculanum. Mais au temple, sur la place publique, ses

(1) Encore une citation fautive. Baudelaire a écrit • bras redoutés

l'âge mur 183

statues ont une nudité chaste. Ses artistes ont le culte de la beauté plastique; ils rendent les formes harmonieuses du corps humain, et ne nous le montrent pas avili ou palpitant sous l'étreinte de la débauche. Ils avaient le respect de la vie sociale.

« Dans notre société imprégnée de christianisme, ayons au moins ce même respect.

a J'ajoute que le livre n'est pas une feuille légère qui se perd et s'oublie comme le journal. Quand le livre apparaît, c'est pour rester; il demeure dans nos bibliothèques, à nos foyers, comme une sorte de tableau. S'il a ces peintures obscènes qui corrompent ceux qui ne savent rien encore de la vie, s'il excite les curiosités mauvaises et s'il est aussi le piment des sens blasés, il devient un danger toujours permanent, bien autrement que cette feuille quotidienne qu'on parcourt le matin, qu'on oublie le soir, et qu'on collcctiomie rarement.

« Je sais bien qu'on ne sollicitera l'acquittement qu'en vous disant de blâmer le livre dans quelques considérants bien sentis. Vous n'aurez pas, messieurs, ces imprévoyantes condescendances. Vous n'oublierez pas que le public ne voit que le résultat final. S'il y a acquittement, le public croit le livre absolument amnistié; il oublie vite les attendus, et s'il se les rappelait, il les réputerait démentis par le dernier mot de la sentence. Le juge n'aurait mis personne en garde contre l'œuvre, et il encourrait un reproche qu'il était loin de prévoir, et qu'il ne croyait pas mériter, celui de s'être contredit. « Soyez indulgent pour Baudelaire, qui est une nature inquiète et sans équilibre. Soyez-le pour les imprimeurs, qui se mettent à couvert derrière l'auteur. Mais donnez, en condamnant, au moins certaines pièces du livre, un avertissement devenu nécessaire. »

Le a redoutable » Pinard se rassied et c'est au tour do

l'avocat, Mo Gustave Chaix d'Est-Ange de prendre la parole :

— a Charles Baudelaire, dit-il, n'est pas seulement le grand

artiste et le poète profond et passionné au talent ducpi'l

l'honorable organe du ministère public a tenu lui-même à rendre un hommage public.

« Il est plus; il est un honnête homme et c'est pour cela qu'il est un artiste convaincu... Son œuvre, il l'a longtemps méditée... elle est le fruit de plus de huit années de travail; il l'a portée, il l'a mûrie dans son cerveau avec amour, comme la femme porte dans ses entrailles l'enfant de sa tendresse... « Et maintenant, vous comprendrez la désolation véritable et la douleur profonde de ce créateur sincère et convaincu qui, lui aussi, aurait pu mettre en tête de son œuvre: «C'est ici un livre de bonne foi, » et qui la voit méconnue et traduite à votre barre comme contraire à la morale publique et à la morale rehgieuse,

« Est-ce que sérieusement ses intentions peuvent être douteuses? Est-ce que vous pouvez hésiter un instant sur le but qu'il a poursuivi et sur la fin qu'il s'est proposée? Vous l'avez entendu lui-même, il n'y a qu'un moment, dans les explications si loyales qu'il vous a données et vous avez été frappés sans doute et émus de ces protestations d'un honnête homme.

« Il a voulu tout peindre, vous a dit le ministère pubUc. Il a voulu tout mettre à nu. Il a fouillé la nature humaine dans ses replis les plus intimes, avec des tons vigoureux et saisissants. Il l'a exagérée dans ses côtés hideux, en les grossissant outre mesure. — Prenez garde en parlant ainsi, diraije à M. le Substitut. Êtes-vous sûr, vous-même, de ne pas exagérer quelque peu le style et la manière de Baudelaire, de ne pas forcer la note et de ne pas pousser au noir? Mais enfin, soitl C'est là sa méthode et c'est là son procédé. Où est la faute, je vous prie, au point de \aie même de l'accusation? Où est la faute, et surtout, où peut être le déUt, si c'est pour le flétrir qu'il exagère le mal, s'il peint le vice avec des tons vigoureux et saisissants parce qu'il veut vous en inspirer une haine plus profonde et si le pinceau du poète vous fait de tout ce qui est odieux une peinture horrible, précisément pour vous en donner l'horreur ?...

l'âge mur 185

a On vous a dit et, avec raison, messieurs, que le juge n'est point un critique littéraire, qu'il n'a pas à se prononcer sur les modes opposés de comprendre et de rendre l'art, qu'il n'a pas à décider entre les écoles de style ; c'est pour cela que, dans les affaires de cette nature, ce n'est pas la forme qu'il faut interroger, mais le fond. Et l'on risquerait fort de se tromper et de ne pas faire bonne et équitable justice, si l'on se laissait entraîner par quelques expressions exagérées, violentes, parsemées, çà et là, sans aller au fond des choses, sans rechercher les intentions sincères, sans se rendre un compte bien exact de l'esprit qui anime le livre.

« A cet égard, vous avez, je vous l'ai dit, les déclarations et les protestations de l'homme, qu'il faut rapprocher de son honorabilité parfaite et puisqu'il s'agit de ses intentions, vous avez encore autre chose, c'est le livre lui-même.

« Et d'abord le poète vous prévient par son titre, qui est là comme en vedette, pour annoncer la nature et le genre de l'œuvre. C'est le Mal qu'il va vous montrer, la flore des lieux malsains, les fruits des végétaux vénéneux, son titre vous le dit, — comme le titre de l'Enfer, lorsqu'il s'agit de l'œuvre de Dante, — mais il va vous montrer tout cela, pour le flétrir, pour vous en donner l'horreur, pour vous en inspirer la haine et le dégoût.

« Après le titre, je lis l'épigraphe. Là est toute la pensée de l'auteur. Là est tout l'esprit du livre. C'est un second titre, pour ainsi dire, plus explicite que le premier et qui l'explique, le commente et le développe :

On dit qu'il faut couler les exécrables choses

« La pensée intime de l'auteur, vous la trouverez encore plus nettement marquée dès les premiers vers. Il les adresse au lecteur et voici ce qu'il lui dit :

La sottise, l'erreur, le péché, la lésine, Occupent nos esprits et travaillent nos corps. Et nous alimentons nos aimables remords, Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ; Nous nous faisons payer grassement nos aveux. Et nous rentrons gaiment dans le chemin bourbeux, Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste Qui berce longuement notre esprit enchanté. Et le riche métal de notre volonté Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent 1 Aux objets répugnants nous trouvons des appas ; Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas, Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

« Transformez cela en prose, messieurs, supprimez la rime et la césure, recherchez ce qu'il y a au fond de ce langage puissant et imagé, quelles intentions s'y cachent et dites-moi si nous n'avons jamais entendu tomber ce même langage du haut de la chaire chrétienne et des lèvres de quelque prédicateur ardent? Dites-moi si nous ne trouverions pas les mêmes pensées et quelquefois peut-être les mêmes expressions dans les homélies de quelque rude et sévère Père de l'Éghse?

« Voilà donc son programme, si je puis me servir de ce mot. C'est la guerre déclarée aux vices et aux bassesses de l'humanité et comme une malédiction lancée à toutes les hontes qui

Occupent nos esprits et travaillent nos corps.

H s'indigne parce que :

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches,

et c'est véritablement le langage élevé d'un moraliste qu'il tient, dans cette première page où il entre en communication avec le lecteur pour stigmatiser si rudement

La sottise, l'erreur, le péché, la lésine...

l'âge mur 187

« Voilà tout ce qu'il veut poursuivre, tout ce qu'il veut châtier dans des vers vengeurs et, certes, ce n'est pas pour de pareils sentiments que vous le condamneriez. Serait-ce donc pour la méthode employée, pour le procédé auquel il a recours, pour ce que j'appellerai sa manière? Peindre le vice mais le peindre sous des couleurs violentes, je dirai, si vous le voulez, sous des couleurs exagérées, — pour mieux faire ressortir ce qu'il renferme d'odieux ou de repoussant, voilà le procédé.

« Certes, il est vieux comme le m.onde et sans doute Baudelaire n'a pas le mérite de l'invention, il est de tous les temps et de toutes les littératures; tous les grands écrivains, tous les poètes, tous les prosateurs, tous les moralistes l'ont employé, tous les orateurs profanes et tous les orateurs sacrés s'en sont servi ; ce procédé ce n'est pas autre chose que l'ilote ivre, montré en spectacle à la jeunesse Spartiate, pour lui inspirer l'horreur de l'ivresse.

n Au théâtre, que voyons-nous autre chose? Est-ce que vous connaissez une seule pièce dans laquelle on ne vous montre pas l'homme malhonnête, qu'on vous peint sous les couleurs les plus noires, dont on vous inspire la haine, le traître en un mot, que la Providence ne manque pas de frapper à la fin, il est vrai, que pour mieux faire ressortir son indignité et augmenter l'aversion du spectateur? On ne manque guère de lui opposer l'honnête homme, l'homme vertueux qui triomphe; — c'est ce qu'on appelle le vice puni et la vertu récompensée. — Qu'est-ce donc que ce procédé, messieurs, si ce n'est celui de Baudelaire? Et s'il est ainsi employé constamment et partout et par tous, c'est qu'on n'a pas encore trouvé un meilleur moyen de corriger les hommes...

0 Un écrivain qui s'y connaissait bien un peu, sans doute, et dont l'autorité vaut bien quelque chose, — Molière, — n'a-t-il pas écrit dans sa préface du Tartufe :

Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts.

« J'ai parlé de Molière et du Tartufe. Ai- je besoin de rappeler ici le sort qui attendait ce chef-d'œuvre à son apparition; la cabale des faux dévots, la lutte véritable qu'il fallut subir pour arriver à la représentation et la volonté même, la volonté la plus expresse du grand Roi nécessaire pour que la pièce pût être donnée? «Monsieur le premier Président ne veut pas qu'on la joue, » avait dit l'immortel auteur...

« Aujourd'hui nous ne comprenons plus ces obstacles ; nous nous étonnons de cette résistance. Nous savons bien

Qu'il est de faux dévots ainsi que de faux braves,

et que, sous peine de prendre la fausse monnaie à l'égal de la bonne, il faut distinguer entre l'hypocrisie et la dévotion. Nous applaudissons tous aux traits sanglants dont le caractère odieux d'un Tartufe est flagellé en d'admirables vers... Et c'est Molière encore qui ajoute dans sa préface :

Peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits, que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre ; qu'elles reçoivent quelque autorité de la bouche d'un scélérat ? Il n'y a nulle apparence à cela et l'on doit approuver la comédie du Tartufe ou condamner toutes les comédies.

«Tout cela, messieurs, est-ce un lieu commun? Est-ce de ma part quelque hors-d' œuvre inutile, puisque nous sommes aujourd'hui de l'avis de Molière ?

«Mais alors pourquoi poursuivez-vous Baudelaire? C'est le même procédé qu'il emploie. Il vous montre le vice, mais il vous le montre odieux. Il vous le peint sous des couleurs repoussantes parce qu'il le déteste et veut le rendre détestable, parce qu'il le hait et veut le rendre haïssable, parce qu'il le méprise et veut que vous le méprisiez.

« Et puisque nous examinons, ici, la question du procédé littéraire, voulez-vous me permettre de vous citer quelques lignes de Balzac écrites par lui dans une lettre et d'autant plus intéressantes que cette lettre n'a pas été imprimée dans ses œuvres ?

l'âge mur 189

Moraliser son époque est le but que tout écrivain doit se proposer, sous peine de n'être qu'un amuseur de gens, mais la critique a-t-elle des procédés nouveaux à indiquer aux écrivains qu'elle accuse d'immoralité ? Or le procédé ancien a toujours consisté à montrer la plaie. Lovelace est la plaie dans l'œuvre colossale de Richardson. Voyez Dante : le Paradis est, comme poésie, comme art, comme suavité, comme exécution, bien supérieur à l'Enfer. Le Paradis ne se lit guère, c'est l'Enfer qui a saisi les imaginations à toutes les époques. Quelle leçon I N'est-ce pas terrible?... Que répondra le critique? Enfin le doux et saint Fénelon n'a-t-il pas été contraint d'inventer les épisodes dangereux de Télémaque ? Otez-les, Fénelon devient Berquin, plus le style. Qui relit Berquin ? Il faut la candeur de nos douze ans pour le supporter.

Les grandes œuvres subsistent par leur côté passionnel. Or la passion, c'est l'excès, c'est le Mal. L'écrivain a noblement rempli sa tâche, lorsqu'au prenant cet élément essentiel à toute œuvre littéraire, il l'accompagne d'une grande leçon. A mon sens, une œuvre profondément immorale est celle où l'on attaquerait les bases de la société par parti pris ; où l'on justifierait le Mal, où l'on saperait la propriété, la religion, la justice...

Supposez un homme de génie accomplissant le tour de force impossible d'un drame rempli d'honnêtes gens. Cette pièce n'aurait pas deux représentations...

« Tout cela est vrai, messieurs : non 1 l'affirmation du Mal n'en est pas la criminelle approbation. Les poètes satiriques, les dramaturges, les historiens n'ont jamais été accusés de tresser des couronnes pour les forfaits qu'ils racontent, qu'ils produisent sur la scène. Baudelaire, qui les a cueillies et recueillies, n'a pas dit que ces Fleurs du Mal étaient belles, qu'elles sentaient bon, qu'il fallait en orner son front, en emplir ses mains et que c'était là la sagesse; au contraire, en les nommant, il les a flétries. Il n'a rien dit en faveur des vices qu'il a moulés si énergiquement dans ses vers. On ne l'accusera pas de les avoir rendus aimables. Ils y sont hideux, nus, tremblants, à moitié dévorés par eux-mêmes, comme on les conçoit dans l'Enfer et, pour m'appuyer ici sur l'autorité d'un critique éminent qui est un de nos grands écrivains, j'ajouterai avec M. Barbey d'Aurevilly ;

Le poète, terrible et terrifié, a voulu nous faire respirer l'abomiaation de cette épouvantable corbeille qu'il porte sur sa tête, hérissée

d'horreur. C'est là réellement un grand spectacle ! Depuis le coupable cousu dans un sac, qui déferlait sous les ponts humides et noirs du moyen âge, en criant qu'il fallait laisser passer une justice, on n'a rien vu de plus tragique que la tristesse de cette poésie coupable qui porte le faix de ses vices sur son front livide. Laissons-la donc passer aussi I On peut la prendre pour une justice, — la justice de Dieu 1

« Et sur les intentions du poète et sur le procédé littéraire, voilà ce que j'avais à dire.

« Il me reste à rechercher maintenant s'il a dépassé les limites permises et si dans cette œuvre impétueuse et puissante, la morale religieuse et la morale publique sont outragées comme le prétend le ministère public. Outragées, vous entendez bien, Messieurs, et vous savez toute la portée de ce mot. La loi, comme on l'a dit, n'est pas une loi d'intolérance. Elle n'a pas eu, pour objet, d'armer contre tous les auteurs, tous les mécontentements possibles d'un rigoureux casuiste, toutes les susceptibilités d'un esprit trop facile à effaroucher. On n'a pas voulu frapper, par des dispositions pénales, tout ce qui pourrait faire murmurer une prude ou colorer les joues d'une Agnès.

Et d'abord, j'en préviens les mères de famille, Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles Dont on coupe le pain en tartines...

a dit l'auteur d'Alberius.

« Le mot outrage a été substitué, dans la loi, au mot atteinte que portait le projet. On a compris que le mot atteinte avait un sens trop étendu. Il ne suffit donc pas, pour justifier la poursuite que vous rencontriez, dans une œuvre incriminée, des passages que réprouve la rigueur d'une sévérité ombrageuse et d'une pruderie trop facilement inquiétée; ce qu'il faut, pour condamner, c'est le cynisme grossier; c'est une brutalité calculée et volontairement dangereuse; en un mot, pour rentrer dans la définition légale, il faudra que la licence ait été violemment exagérée et qu'elle ait pris le caractère d'un outrage.

l'âge mur 191

« Un autre point qu'il importe de ne pas oublier et sur lequel j'appelle votre attention, c'est que l'œuvre de Baudelaire n'est pas une réunion de pièces isolées, indépendantes les unes des autres, sans lien et sans suite et sans ordre entre elles. A cet égard, permettez-moi, de recourir encore à l'autorité littéraire de M. Barbey d'Aurevilly :

Nous ne pouvons, dit-il, nous ne voulons rien citer du recueil de poésies en question, et voici pourquoi : une pièce n'aurait que sa valeur individuelle et, il ne faut pas s'y méprendre, dans le livre de M. Baudelaire, chaque poésie a, de plus que la réussite des détails ou de la fortune de la pensée, une valeur très importante d'ensemble et de situation qu'il ne faut pas lui faire perdre en la détachant... Les Fleurs du Mal ne sont pas à la suite les unes des autres, comme tant de morceaux lyriques dispersés par l'inspiration et ramassés dans un recueil, sans autre raison que de les réunir. Elles sont moins des poésies qu'une œuvre de la p/us/or/e uni/^. Au point de vue de l'art et de la sensation esthétique, elles perdraient beaucoup à n'être pas lues dans l'ordre où le poète, qui sait bien ce qu'il fait, les a rangées. Mais elles perdraient bien davantage au point de vue de l'effet moral que nous avons signalé au commencement de ces articles.

« Eh bienl qu'a fait le ministère public? De cet ensemble, dans lequel tout se tient, il a dé*aché quelques morceaux. D a pris quelques lignes, quelques phrases, ou même quelques lambeaux de phrases. Il les a rapprochés, réunis, groupés dans une habile et dangereuse énumération, de façon que vous n'apercevez que ce qui est mauvais et cela, avec une continuité qui vous frappe, qui vous saisit, qui vous révolte. Vous n'avez que le poison sans le remède. Vous n'avez que des extraits acres, violents, concentrés, isolés de tout ce qui devait les atténuer et les adoucir... Est-ce juste, Messieurs? Est-ce là un procédé acceptable ou tout au moins qui soit de nature à vous donner le point de vue véritable et exact sous lequel l'oeuvre de l'écrivain doit être considérée?

« Ainsi et lorsqu'il s'agit de l'outrage à la morale religieuse, on vous signale trois pièces : le Reniement de saint Pierre — Abel tt Caïn, — le Vin de l'assassin. Et après qu'on a relevé dans chacune de ces pièces, les passages les plus saillants, on

se croit autorisé à dire devant vous, qu'il n'est pas permis de prendre parti pour le reniement de saint Pierre contre Jésus, pour Caïn contre Abel, pour Satan contre les saints, et l'on serait tenté de croire, sur la parole du ministère public, que les sentiments du poète et l'esprit qui l'anime, se traduisent par ces mots qu'on vous a cités :

Je m'en moque comme de Dieu.

Du diable ou de ia Sainte Table.

« Mais ouvrez le livre, vous verrez que ces trois pièces poursuivies, aussi bien que celles qui suivent, se trouvent placées sous une rubrique spéciale : Révolte.

« Vous verrez que le poète a pris soin de déclarer lui-même que les sentiments qu'il exprime ne sont pas les siens et que les plaintes, les malédictions, les blasphèmes même que contiennent ces vers, il les répudie et les condamne. On ne doit les considérer, dit-il, que comme un pastiche des raisonnements de l'ignorance et de la fureur...

« Non ! ce ne sont pas là les sentiments de Baudelaire et, certes, je ne puis mieux vous le prouver qu'en vous lisant l'hymne entraînant dans lequel, parlant cette fois son propre langage, ouvrant son âme à ses propres pensées, il s'abandonne en un cantique d'amour et de bénédiction :

Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide. Le poète serein lève ses bras pieux, Et les vastes éclairs de son esprit lucide Lui dérobent l'aspect des peuples furieux :

, Soyez béni, mon Dieu, qui donnez ia souffrance Comme un divin remède à nos impuretés Et comme la meilleure et la plus pure essence Qui prépare les forts aux saintes voluptés 1

« Je sais que vous gardez une place au poète Dans les rangs bienheureux des saintes Légions, Et que vous l'invitez à l'éternelle fête Des Trônes, des Vertus, des Dominations.

l'âge mur 193

« Je sais que la douleur est la noblesse unique Où ne mordront jamais la terre et les enfers, Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique Imposer tous les temps et tous les univers.

t Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre, Les métaux inconnus, les perles de la mer, Par votre main montés, ne pourraient pas suffire A ce beau diadème éblouissant et clair ;

« Car il ne sera fait que de pure lumière.

Puisée au foyer saint des rayons primitifs.

Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,

Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs 1 i

« Comprenez-vous, maintenant, Messieurs, le danger de juger une œuvre entière, une œuvre d'ensemble, sur quelques pièces isolées, sur quelques vers détachés, sur quelques expressions prises çà et là habilement rapprochées? Quel est le poète et quelle est l'œuvre qui pourraient résister à un examen fait de cette sorte? Pour moi, je n'en connais pas et vous me permettrez d'en prendre un exemple illustre. Je ne pense pas que les Harmonies poéliques aient jamais été suspectes. Je ne pense pas qu'on les ait jamais accusées de contenir un outrage à la morale rehgieuse... Et, cependant, écoutez :

Lorsque du Créateur la parole féconde.

Dans une heure fatale, eut enfanté le monde

Des germes du chaos.

De son œuvre imparfaite il détourna sa face Et, d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,

I<entra dans son repos.

« Va 1 dit-il, je te livre à ta propre misère. Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère,

Tu n'es rien devant moi.

Roule au gré du hasard dans les déserts du vide, Qu'à jamais loin de moi le destin soit ton guide

Et le malheur ton roi. *

Il dit : Comme un vautour qui plonge sur sa proie, Le malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie.

Un long gémissement ; Et, pressant l'univers dans sa serre cruelle. Embrasse pour jamais de sa rage éternelle

L'éternel aliment.

Le Mal dès lors régna dans son immense empire ; Dès lors, tout ce qui pense et tout ce qui respire

Commença de souffrir ; Et la terre et le ciel et l'âme et la matière Tout gémit, et la voix de la nature entière

Ne fut qu'un long soupir.

Levez donc vos regai'ds vers les célestes plaines,

Cherchez Dieu dans son œuvre ; invoquez, dans vos peines.

Ce grand consolateur, Malheureux I sa bonté de son œuvre est absente ; Vous cherchez votre appui ? L'univers vous présente

Votre persécuteur.

Créateur tout-puissant, principe de tout être, Toi, pour qui le possible exjste avant de naître.

Roi de l'immensité.

Tu pouvais cependant, au gré de ton envie Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie

Dans ton éternité 1

Sans t'cpuiser jamais sur toute la nature.

Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure

Un bonheur absolu.

L'espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte : Ah! ma raison "frémit. Tu le pouvais, sans doute,

Tu ne i'as pas voulu.

Montez donc vers le ciel, montez, encens qu'il aime, Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème,

Plaisirs, concerts divins 1 Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles, Montez, allez frapper les voûtes Insensibles

Du palais des Destins I

l'âge mur 195

Terre, élève ta voix, Cieux, répondez ; abîmes. Noir séjour où la mort entasse ses victimes.

Ne formez qu'un soupir 1 Qu'une plainte éternelle accuse la nature, Et que la douleur donne à toute créature

Une voix pour gémir 1

Hé quoi ! tant de tourments, de forfaits, de supplices. N'ont-ils pas fait fumer d'assez de sacrifices

Tes lugubres autels ?

Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre. Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n'éclaire

L'angoisse des mortels.

Héritiers des douleurs, victimes de la vie, Non I non ! n'espérez pas que sa rage assouvie

Endorme le malheur :

Jusqu'à ce que la mort, ouvrant son aile Immense, Engloutisse à jamais dans l'étemel silence

L'éternelle douleur I

« Que cela est beau, Messieurs, et quels admirables vers I Je ne crois pas que la poésie puisse s'élever plus haut et planer avec plus de puissance en un vol plus majestueux ; mais demandez donc à la morale religieuse ce qu'elle pense de ce cri de révolte? Ce n'est pas Désespoir qu'il fallait nommer cette pièce, c'est Imprécation, c'est Blasphème, c'est Malédiction... Qui donc a jamais pensé cependant à juger du poète et de ses sentiments religieux sur les vers que je viens de lire? Qui donc a songé à l'accuser; qui donc aurait osé poursuivre Lamartine pour outrage à la morale religieuse ?

<t Messieurs, je n'insisterai pas davantage sur ce point. Aussi bien, le ministère public lui-même, sans abandonner l'accusation en ce qui touche la morale religieuse, ne paraît pas la réclamer avec insistance; mais il n'en est pas de même quand il s'agit de la morale publique. Il lui faut une condamnation. Il veut bien qu'on la prononce légère ; il vous convie à l'indulgence, mais il tient absolument à ce que nous soyons condamnés, parce qu'il faut, dit-il, un avertissement.

«Ehl bien, je vous demande s'il est juste, parce qu'un avertissement paraît nécessaire au ministère public, que cet avertissement tombe sur la tête de Baudelaire? Vous êtes seul juge, dites-vous, de l'opportunité de la poursuite. IFy aurait bien des choses à répondre à une pareille théorie et l'opportunité en^'matière de poursuites judiciaires me paraît, tout au moins, une thèse peu juridique, mais, en tout cas, et si vous êtes, vous, ministère public, juge de l'opportunité, encore une fois, pourquoi choisissez-vous Baudelaire? Pourquoi sont-ce les -Fleurs du Mal que vous voulez frapper, alors qu'assurément et le poète et ses filles n'ont mérité :

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

« Certes, je ne demande de poursuites contre personne et l'on ne peut supposer que ce soit là ma pensée, l'interpréter ainsi ce serait la dénaturer; ce que je veux dire c'est qu'il ne peut y avoirldeux poids et deux mesures; la morale publique est une et quand elle n'est pas outragée par tant d'oeuvres qui remplissent nos bibliothèques, qui s'impriment et se réimpriment sans cesse, sous vos yeux, par tant d'autres qui naissent chaque jour, soit en vers, soit en prose, comment la morale publique serait-elle outragée par les quelques morceaux que le ministère public vous demande de condamner dans l'œuvre de Baudelaire ?

« Ces pièces, vous les connaissez et je ne puis les relire ici. Laissez-moi dire, en passant, que dans le nombre, il y en a d'admirables, entre autres Lesbos et les Femmes damnées, qu'au point de vue poétique il est impossible de ne pas louer sans réserve.

Mère des jeux latins et des voluptés grecques Lesbos où les baisers languissants et joyeux... Font l'ornement des nuits et des jours glorieux.

« Quant aux Femmes damnées... que M. le Substitut a appelées les deux tribadeslll ce qui est vif comme langage...

Page 1