L AGE MUR
et certes, nous n'aurions jamais osé nous permettre de pareils mots devant le tribunal, quant aux Femmes damnées, car je demande la permission de préférer l'expression de mon client à celle du ministère public, — écoutez ces strophes :
A la pâle clarté des lampes languissantes,
Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur,
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.
Elle cherchait d'un œil troublé par la tempête, De sa naïveté le ciel déjà lointain.
Ainsi qu'un voj'ageur qui retourne la tête Vers les horizons bleus dépassés le matin.
De ses yeux amortis les paresseuses larmes. L'air brisé, la stupeur, la morne volupté, Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes. Tout servait, t. ut paraît sa fragile beauté.
Puis, fidèle au rôle qu'il s'est tracé, le poète, après avoir montré le vice, le flagelle en des vers vengeurs et quels vers ! Écoutez, Messieurs :
Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de l'enfer éternel ; Plongez au plus profond du goufîre où tous les crimes. Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel.
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage. Ombres folles, courez au but de vos désirs ; Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage, Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs 1
Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes ; Par les fentes des murs des miasmes fiévreux Filtrent en s'enflammant ainsi que des lanternes Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.
L'âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau.
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.
Loin des peuples vivants, errantes, condamnées, A travers les déserts courez comme les loups ; Faites votre destin, âmes désordonnées, Et fuyez l'infini que vous portez en vous 1
« Je n'ai pas résisté au désir de vous citer ces beaux vers, mais vous, Messieurs, dans la chambre du Conseil, vous relirez toutes les pièces poursuivies et vous vous demanderez si c'est bien là ce qui constitue le délit d'outrage à la morale publique ; vous vous le demanderez en comparant l'œuvre de Baudelaire et les quelques vers que peuvent contenir quelques pièces, en les comparant, dis-je, à ce que vous lisez tous les jours dans notre littérature moderne, et je parle ici des auteurs les plus illustres, les plus aimés, les plus populaires, de ceux que personne n'a jamais pensé à incriminer au point de vue de l'outrage à la morale publique; et pourtant jamais Baudelaire n'est allé si loin qu'eux...
«Vous trouverez dans mon dossier toute une série, et je vous assure qu'elle est nombreuse, de pièces détachées que j'ai recueillies dans notre littérature moderne. Cela fait une assez jolie collection. Vous me permettez bien de vous en lire quelques pièces. Voici, par exemple, les œuvres de ce poète charmant qui s'appelle Alfred de Musset. Est-ce qu'il n'a pas commis la ballade à la lune :
Peut-être quand déchante Quelque pauvre mari.
Méchante, De loin tu lui souris.
Dans sa douleur amère, Quand au gendre béni
La mère Livre la clé du nid;
Le pied dans sa pantoufle, Voilà l'époux tout prôt
Qui souffle Le bougeoir indiscret.
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Au pudique hyménée La vierge qui se croit
Menée, Grelotte en son lit froid.
Mais Monsieur tout en flamme Commence à rudoyer
Madame Qui commence à crier.
« Ouf I dit-il, je travaille.
Ma bonne, et ne fais rien
Qui vaille, Tu ne te tiens pas bien 1 1
« Je vous le demande, Messieurs, y a-t-il, dans tous ces vers de Baudelaire, quelque chose qui approche de ces simples mots et de cette image :
Tu ne te tiens pas bien I
0 Vous nous reprochez la pièce qui s'appelle les Bijoux, Pourquoi, je vous prie ? Est-ce donc parce que :
La très chère était nue et, connaissant mon cœur, Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores.
0 Sur cette nudité qui vous choque et que vous voulez élever à la hauteur d'un outrage à la morale publique, — comme si l'on pouvait supprimer leuu dans l'art et l'interdire à la poésie plus qu'à la peinture ou à la statuaire — c'est encore avec Musset que je vais vous répondre :
Le sofa sur lequel Hassan était couché
Etait dans son espèce une admirable chose.
Il était de peau d'ours, — mais d'un ours bien léché, —
Moelleux comme une chatte et frais comme une rose;
Hassan avait d'ailleurs une très noble pose :
Il était nu comme Eve à son premier péché.
Quoi tout nu 1 dira-t-on ? — n'avait-il pas de honte. Nu I dès le second mot 1 — Que sera-ce à la fin ? Monsieur, excusez-moi : — je commence ce conte Juste quand mon héros vient de sortir du bain. Je demande pour lui l'indulgence et j'y compte ; Hassan était donc nu, — mais nu comme la main, —
Nu comme un plat d'argent, — nu comme un mur d'église
Nu comme le discours d'un académicien.
Ma lectrice rougit et je la scandalise.
Mais comment se fait-il, madame, que l'on dise
Que vous avez la jambe et la poitrine bien ?
Comment le dirait-on si l'on n'en savait rien ?
Madame alléguera qu'elle monte en berline ; Qu'elle a passé les ponts quand il faisait du vent ;'' Que lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine ; Et tout le monde sait qu'elle a le pied charmant. Mais moi qui ne suis pas du monde, j'imagine Qu'elle aura trop aimé quelque indiscret amant.
Et quel crime est-ce donc de se mettre à son aise
Quand on est tendrement aimée, — et qu'il fait chaud ?
On est si bien tout nu, dans une large chaise !
Croyez-m'en, belle dame, et, ne vous en déplaise,
Si vous m'apparteniez, vous y seriez bientôt ;
Vous en crieriez sans doute un peu, — mais pas bien haut !
Tout est nu sur la terre, hormis l'hypocrisie ;
Tout est nu dans les cieux ; tout est nu dans la vie.
Les tombeaux, les enfants et les divinités.
Tous les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés.
Ainsi donc le héros d? cette comédie
Pestera nu, madame, — et vous y consentez.
« Que de beaux vers de Musset je pourrais vous citer surtout dans Rolla, ou dans Portia... et qu'il faudrait supprimer si c'était là de l'outrage à la morale publiquelll
« Mais que dire aussi du poète populaire, de Déranger, dont Perrotin a publié, il y a peu de temps, une nouvelle et si magnifique édition? Faudra-t-il aussi expurger Déranger?
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Faudra-t-il retrancher tant de pièces charmantes? Faudra-t-il supprimer et les Deux sœurs de charité et la Cantharide et Jeannette et la Grand' mère et le Chapeau de la mariéel Non, n'est-il pas vrai? et personne ne le voudrait. Et pourtant la Grand'mère, vous savez bien ce qu'elle dit le soir de sa fête, M de vin pur ayant bu deux doigts » :
Combien je regrette Mon bras si dodu.
Ma jambe bien faite Et le temps perdu.
Quoi, maman, vous n'étiez pas sage ?
— Non vraiment ; et de mes appas Seule, à quinze ans, j'appris l'usage Car, la nuit, je ne dormais pas.
Maman, vous aviez le cœur tendre ?
— Oui, si tendre qu'à dix-sept ans Lindor ne se fit pas attendre
Et qu'il n'attendit pas longtemps.
Maman, Lindor savait donc plaire ?
— Oui, seul, il me plut quatre mois ; Mais bientôt j'estimai Valère
Et fis deux heureux à la fols.
Quoi ! maman, deux amants ensemble ?
— Oui, mais chacun d'eux me trompa ; Plus fine alors qu'il ne vous semble, J'épousai votre grand-papa.
Maman, que lui dit la famille?
— Rien, mais un mari plus sensé Eût pu connaître à la coquille Que l'œuf était déjà cassé.
Bien tard, maman, vous fûtes veuve?
— Oui, mais grâces à ma gaîté.
Si l'église n'était plus neuve.
Le saint n'en fut pas moins fêté.
Comme vous, maman, faut-il faire?
— Eh I mes petits enfants, pourquoi.
Quand j'ai fait comme ma grand'mère.
Ne feriez-vous pas comme mol ?
« Si c'est là ce que la grand'mère appelle du temps perdu, je me demande ce que serait du temps bien employé. Elle ne parle pas de remords... soitî mais il me semble qu'il ne devrait pas être question de regrets...
« Et cette autre amoureuse de Déranger, Jeannette. Elle me paraît n'avoir jamais pensé, celle-là, ni à des remords ni à des regrets.
Fi des coquettes maniérées.
Fi des bégueules du grand ton !
Je préfère à ces mijaurées y Ma Jeannette, ma Jeanneton.
Jeune, gentille et bien faite, Elle est fraîche et rondelette ; Son œil noir est pétillant.
Prudes, vous dites sans cesse Qu'elle a le sein trop saillant :
C'est pour ma main qui le presse.
Un défaut bien attrayant.
La nuit, tout me favorise.
Point de voile qui me nuise.
Point d'inutiles soupirs ;
Des deux mains et de la bouche.
Elle attise les désirs,
Et rompit vingt fois sa couche
Dans l'ardeur de nos plaisirs.
« Voilà ce qu'a écrit Déranger et bien d'autres choses encore, n'est-il pas vrai? Voilà, ce qui se réimprime sans cesse et vous n'avez jamais songé à poursuivre et vous ne pourriez le faire, sans courir à un échec certain.
« Et Gautier, cet admirable ciseleur de style et ce peintre merveilleux!... laissez-moi vous en parler. Laissez-moi vous parler de ce chef-d'œuvre de style qui s'appelle Mademoiselle
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de Maupin. C'est peut-être le roman le plus osé, si cela peut s'appeler un roman, qui ait été publié depuis longtemps... A quelle page l'ouvrirai-je? Je n'ai que l'embarras du choix.
La scène représente le lit de Rosette. Un rayon de soleil plonge à travers les rideaux. Il est dix heures... la chemise de Rosette a un tour de gorge de Malines toute déchirée. La nuit a été orageuse. Ses cheveux s'échappent confusément de son petit bonnet. Elle est aussi joUe que peut l'être une femme que l'on n'aime point et avec qui l'on est couché.
Une querelle s'engage entre les deux amants et voici comment le dialogue se termine :
Rosette. — Laissez-moi I
Moi. — Pardieu non 1
Rosette, se déboîtant. — Oh I vous me lâcherez I
Moi. — J'ose, madame, vous assurer le contraire.
Rosette, voyant qu'elle n'est pas la plus forte. — Eh I bien, je reste. Vous me serrez le bras d'une force I... Que voulez-vous de mol ?
Moi. — Je pense que vous le savez. Je ne me permettrais pas de dire ce que je me permets de faire. Je respecte trop la décence.
Rosette, déjà dans l'impossibilité de se défendre. — A condition que tu m'aimeras beaucoup... Je me rends.
Moi. — Il est un peu tard pour capituler lorsque l'ennemi est déjà dans la place.
Rosette, me jetant les bras autour du cou, à moitié pâmée — Sans condition... je m'en remets à ta générosité I
Je passe i\ la conclusion du roman : Madeleine de Maupin a épuisé, comme elle dit, toutes ses cruautés. Elle vient elle-même trouver d'Albert et se remettre entre ses mains.
C'était bien Rosalinde, si belle et si radieuse qu'elle éclairait toute la chambre, avec ses cordons de perles dans les cheveux, sa robe prismatique, ses grands jabots de dentelles, ses souliers à talons rouges, son bel éventail de plumes de paon, telle enfin qu'elle était le jour de la représentation. Seulement, diflérence importante et décisive, elle n'avait nigorgcrctte,niguimpc, ni fraise, ni quoique ce soit qui dérobât aux yeux ces charmants frères ennemis — qui, hélas ! ne tendent trop souvent qu'à se réconcilier.
Une gorge entièrement nue, blanche, transparente comme un marbre antique, de la coupe la plus pure et la plus exquise, saillait hardiment hors d'un corsage très échancré et semblait porter des défis aux baisers...
— Pourquoi, ma chère souveraine, avez-vous l'air chaste et sérieux d'une Diane antique, là où il faudrait plutôt les lè\Tes souriantes de Vénus sortant de la mer ?
— "Voyez-vous, d'Albert, c'est que je ressemble plus à Diane chasseresse qu'à toute autre chose. — J'ai pris fort jeune cet habit d'homme... En un mot, quoique ce soit une chose incroyable et ridicule, je suis vierge, — vierge comme la neige de l'Himalaya, comme la lune avant qu'elle n'eût couché avec Endymion, comme Marie, avant d'avoir fait connaissance avec le pigeon divin ; et je suis grave ainsi que toute personne qui va faire une chose sur laquelle on ne peut revenir. — C'est une métamorphose, une transformation que je vais subir...
D'Albert, singulièrement ému, lui prit les mains et en baisa tous les doigts, les uns après les autres, puis rompit fort délicatement le lacet de la robe, en sorte que le corsage s'ouvrit et que les deux blancs trésors apparurent dans toute leur splendeur. Sur cette gorge étincelante et claire comme l'argent, s'épanouissaient les deux belles roses du paradis. Il en serra légèrement les pointes vermeilles dans sa bouche et en parcourut ainsi tout le contour. Rosalinde se laissait faire avec une complaisance inépuisable... L'étreignant dans ses bras, il couvrait de baisers ses épaules et sa poitrine nues. Les cheveux de l'infante, à demi pâmée, se dénouèrent et sa robe tomba sur ses pieds, comme par enchantement. Elle demeura tout debout comme une blanche apparition avec une simple chemise de la toile la plus transparente... La chemise douée d'un heureux esprit d'imitation ne resta pas en arrière de la robe. Elle glissa d'abord des épaules sans qu'on songeât à la retenir ; puis, profitant d'un moment où les bras étaient perpendiculaires, elle en sortit avec beaucoup d'adresse et roula jusqu'aux hanches dont le contour ondoyant l'arrêta à demi. — Rosalinde s'aperçut alors de la perfidie de son dernier vêtement et leva un peu le genou pour l'empêcher de tomber tout à fait. — Ainsi posée, elle ressemblait parfaitement à ces statues de marbre des déesses dont la draperie inteUigente, tâchée de recouvrir tant de charmes, enveloppe à regret les belles cuisses et, par une heureuse trahison, s'arrête précisément au dessous de l'endroit qu'elle est destinée à cacher. — Mais, comme la chemise n'était pas de marbre et que ses plis ne la soutenaient pas, elle continua sa triomphale descente et se coucha en rond autour des pieds de sa maîtresse comme un grand lévrier blanc.
«Vous m'en voudriez, peut-être, de continuer, Messieurs... Bien que la justice puisse et doive tout entendre et que sa
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dignité n'en puisse être atteinte, j'avoue que je trouverais téméraire de lire, dans cette enceinte, la scène qui suit... D'Albert aurait voulu que cette nuit durât quarante-huit heures, comme celle où fut conçu Hercule ; et cependant il est vaincu par la fatigue et le sommeil lui touche les yeux du bout de l'aile au moment où l'aube commence, dit le poète, à jeter ses rayons blanchâtres à travers les rideaux... Cependant que fait la RosaUnde? Elle ne dort pas : lassata peutêtre... satiala,sa. curiosité ne l'est pas. Elle se lève sans bruit, se rajuste à la hâte, se retire doucement et « au lieu de retourner dans sa chambre »... — Si je vous disais qu'il était bien temps, quelqu'un me répondrait peut-être comme dans la pièce : « Non, il n'était plus temps.., » Donc:
Au lieu de retourner dans sa chambre, elle entra chez Rosette. — Ce qu'elle y dit, ce qu'elle y fit, je n'ai jamais pu le savoir. Seulement, une femme de chambre de Rosette m'apprit cette circonstance singulière : bien que sa maîtresse n'ait pas couché cette nuit-là, avec son amant, le lit était rompu et défait et portait l'empreinte de deux corps. — De plus, elle me montra deux perles exactement semblables ù celles de Rosalinde. Elle les avait trouvées dans le lit, en le faisant. Je laisse cette remarque à la sagacité du lecteur...
«Quoil et après tout ce que je viens de vous Ure, vous condamneriez Baudelaire ? Vous le condamneriez après tant d'autres citations que je pourrais faire et dont vous trouverez dans mon dossier une collection bien incomplète encore mais fidèlement transcrite? Vous y trouverez du Rabelais, du Brantôme qui « a cognu tant d'honnestes dames » ; mais j'aurais pu puiser partout: La Fontaine et ses contes, Molière, Voltaire et ses contes en prose, et Rousseau dont les Confessions renferment des passages immondes et Beaumarchais « auquel de toutes les choses sérieuses, le mariage a toujours paru la plus bouffonne ». Mais, si j'osais, si la prosopopée pouvait ici trouver sa place, j'évoquerais et j'invoquerais Montesquieu : « O Montesquieu 1 que dirait ta grande âme, si, pour ton malheur, rappelé à la vie, tu voyais poursuivre.
pour outrage à la morale publique, Baudelaire et ses Fleurs du Mal, toi qui as écrit le Temple de Guide et les Lettres persanes ! » Que dirait Lamartine qui a fait la Chute d'un Ange, et Balzac avec sa Fille aux yeux d'or et George Sand avec Lélia ?
K Je m'arrête, Messieurs, et je ne veux pas abuser plus longtemps de vos moments.
« Je vous ai dit ce qu'était Baudelaire et quelles avaient été ses intentions. Je vous ai montré sa méthode et son procédé littéraire. Je viens de vous faire voir longuement qu'il n'y a rien dans son œuvre qui soit aussi osé dans le fond et dans la forme, dans l'expression et dans la pensée, que tout ce que notre littérature imprime et réimprime tous les jours. J'ai confiance que vous ne voudrez pas frapper ce grand homiîie et ce grand artiste et que vous le renverrez purement et simplement des fins de la poursuite. »
Les citations de M® Chaix d'Est-Ange ont égayé un moment l'auditoire mais la température continue à sévir.
L'air est devenu irrespirable. Les poitrines oppressées appellent la délivrance de l'orage. Un gros nuage cuivré qui s'amasse lentement jette sur les murs un reflet sinistre, noie l'image du Christ peint en croix derrière le tribunal, efface l'éclat de plâtre du buste impérial. Il reste encore à entendre la plaidoirie de M^ Lançon, l'avocat de Poulet-Malassis :
— « Si quelqu'un, Messieurs,- peut s'étonner à bon droit de ces poursuites, n'est-ce pas ce modèle des éditeurs, M. Poulet- Malassis, à qui tous ses confrères rendent hommage et qui ne fut jamais guidé que par le souci de servir la cause des lettres? Qui songerait à l'accuser d'avoir obéi à de bas calculs et d'avoir fondé un espoir de gain sur l'immoralité publique? Pouvait-il se dispenser d'éditer un livre que des témoignages éminents lui représentaient comme devant illustrer la poésie française? Ce livre, on vous l'a dit. Messieurs, doit être jugé dans son ensemble. Il en ressort une terrible moralité. Et d'ailleurs le tirage restreint de cette édition montre que, dans l'esprit de M. Poulet-Malassis, il ne s'adressait pas à la
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foule mais à une petite élite de gens capables de réflexion...
a En vérité, Messieurs 1... »
Mais le public, excédé, n'écoute plus. La séance lui paraît longue, fastidieuse, interminable. Le temps semble s'être immobilisé et les aiguilles de l'horloge ne plus tourner. Un bourdonnement d'impatience voltige sur les bancs. Des spectateurs, suffoqués, quittent leur stalle, avides d'aspirer l'air du dehors, d'ailleurs aussitôt remplacés par d'autres restés debout, qui ne guettaient que cette occasion de s'asseoir, de sorte que l'auditoire n'en retire aucun soulagement. Les fronts continuent à s'éponger terriblement. Ces dames se passent un flacon de sels.
Enfin M® Lançon se tait et, après une laborieuse discussion, le tribunal rend son verdict :
En ce qui touche le délit d'offense à la morale religieuse :
Attendu que la prévention n'est pas établie, renvoie le prévenu des fins des poursuites.
En ce qui concerne la prévention d'offenses à la morale publique et aux bonnes mœurs :
Attendu que l'intention du poète, dans le but qu'il voulait atteindre et dans la route qu'il a suivie, quelque effort de style qu'il ait pu faire, quel que soit le blâme qui précède ou qui suit ses peintures, ne saurait détruire l'effet funeste des tableaux qu'il présente au lecteur et qui, dans les pièces incriminées, conduisent nécessairement à l'excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur ;
Attendu que Baudelaire, Poulet-Malassis et de Broize ont commis le délit d'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, savoir: Baudelaire en écrivant, Poulet-Malassis et de Broize en publiant, vendant et mettant en vente, à Paris et à Alençon, l'ouvrage intitulé les Fleurs du Mal, lequel contient des passages et des expressions obscènes et immorales (sic) ;
Que les dits passages sont contenus dans les pièces portant les numéros 20, .30, 39, SO, 81 et S7 du recueil.
Vu l'article 8 de la loi du 17 mal 1S19, l'article 26 de la loi du 26 mai 1819 ;
Vu également l'article 463 du Code pénal ;
Condamne Baudelaire à trois cents francs d'amende ;
Poulet-Malassis et de Broize, chacun à cent francs d'amende ;
Ordonne la suppression des pièces portant les numéros 20, 30, 39, 80,81 et 87 du recueil et condamne les prévenus solidairement aux frais.
Tandis que les juges se retirent, des protestations se font entendre dans le fond de la salle. Cela vient d'un groupe de jeunes poètes chevelus. Un cri de : «Vive Baudelaire! » retentit. Les assistants, pour échapper à l'étouffement, se hâtent de sortir. Un groupe compact demeure dans le vestibule, attendant la sortie des condamnés.
Lorsqu'ils paraissent, c'est une ruée d'accolades et de poignées de mains. Poulet-Malassis, tout réjoui, semble heureux d'en être quitte à si bon marché. Baudelaire prenait a chose moins philosophiquement. Sainte-Beuve, pour le réconforter, lui répétait : « N'oubliez pas qu'on vous a traité en poète. Le jugement dit : Attendu que l'intention du poète... Poète I mon cher enfant, tout est làl » Et comme Baudelaire ne paraît pas sensible à cet hommage du tribunal : — « Vous vous attendiez donc à un acquittement ? » interroge Asselineau. — « Un acquittement ? repart Baudelaire, dites une réparation d'honneur. »
Baudelaire fut longtemps à se remettre de ce coup, puisque les Concourt l'ayant rencontré à quelques semaines de là, un soir, au café Riche, notent dans leur journal « qu'il se défendait encore obstinément, avec une certaine colère rèche, d'avoir outragé les mœurs dans ses vers. »
Il eut l'idée d'interjeter appel, mais on lui avait dit qu'il y aurait remise des amendes (1) s'il consentait à se soumettre tout de suite. Il s'y résolut, bien qu'à contre-cœur. Le redoutable Pinard avait déçu les amis de Baudelaire
On s'attendait, écrit Asselineau, à le voir planer et se maintenir à la hauteur d'un procès poétique. En l'entendant, il nous fallut rabattre un peu de cet espoir. Au lieu de généraliser la cause et de s'en tenir à des considérations de haute morale, il s'acharna sur des mots, des images. Il proposa des équivoques, des sens mystérieux, auxquels l'auteur n'avait pas songé, atténuant les sévérités par des
(1) Il n'y eut pas remise de l'amende prononcée^contre Baudelaire mais simple réduction à 50 francs, grâce à l'intervention de rimpératrice Eugénie dont le poète avait sollicité par lettre l'auguste bienveillance.
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protestations d'indulgence naïves : « Mon Dieu, je ne demande pas la tête de M. Baudelaire, je demande un avertissement seulement.»
Asselineau dit encore :
Baudelaire ne fut pas défendu. Son avocat, homme de talent d'ailleurs, très intelligent et très dévoué, s'épuisa dans la discussion des mots incriminés, de leur valeur, de leur portée. C'était s'égarer. Sur ce terrain, qui était celui de l'accusation, on devait être battu.
Barbey d'Aurevilly avoue lui-même : « Chaix d'Est-Ange a plaidé sans vie et sans voix. » Tout cela justifiait la réflexion de Baudelaire : « Si j'avais plaidé ma cause moimême, j'eusse été sans doute acquitté. »
Il est vraiment curieux, observent les Concourt, que ce soient les quatre hommes les plus purs de tout métier et de tout industrialisme, les quatre plumes les plus entièrement dévouées à l'art, qui aient été traduits sur les bancs de la police correctionnelle : Baudelaire, Flaubert et nous.
Je ne puis mieux terminer ce chapitre qu'en reproduisant ces lignes de M. Louis Barthou, qui empruntent à sa qualité d'ancien garde des sceaux, une force et une autorité singulières :
La cause de Baudelaire est gagnée. Le tribunal l'avait relevé du délit d'offense à la morale religieuse. La postérité est allée plus loin. Elle a salué son génie et son verdict impartial casse le jugement qui a condamne, il y a soixante ans, les Fleurs du Mal pour offense à la morale publique (1).
Néanmoins, cette condamnation pesa longtemps sur
(1) Louis Bartuou, Autour de Baudelaire (Maison du Livre). Il n'est pas inutile non plus de rappeler la lettre de Victor Hugo h Baudelaire au lendemain de sa condamnation: « ... Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu'il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu'il appelle sa morale ; c'est là une couronne de plus. .)e vous serre la main. »
eu. UAl'DELAlKli. J4
Baudelaire. Trois ans après le procès, les pouvoirs publics refusent l'estampille aux Paradis artificiels. Et lorsque au mois de décembre^ 1861, il se porta candidat à l'Académie, son geste fut considéré comme une offense par la noble assemblée. Elle s'étonna qu'un homme, condamné par les tribunaux, osât solliciter ses suffrages :
Il me revient, écrit Baudelaire, que plusieurs de ces messieurs ont décidé qu'ils ne seraient pas visibles pour moi.