‹ Ch. BaudelaireChapitre 25 sur 49 · BAUDELAIRE CANDIDAT A L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE CANDIDAT A L'ACADÉMIE

La candidature de Baudelaire à l'Académie était si imprévue et cadrait si peu avec son attitude antérieure qu'on s'est demandé si, en la posant, il n'avait pas obéi à une intention malicieuse. Il était pourtant sincère. A ses amis qui l'en reprenaient comme d'une désertion, il faisait valoir qu'il se présentait par dévouement, pour défendre les droits du lyrisme méconnu. Il ne leur cachait pas que s'il allait au devant d'un échec, c'était par devoir. Il lui souriait d'être le bouc émissaire de la bonne cause. En réalité ce qui le poussait c'était l'espoir d'un profit matériel et le moyen de se racheter dans l'opinion et à ses propres yeux de sa condamnation et de la déchéance civile que lui infligeait son conseil judiciaire. Il est bien vrai qu'il s'y résolut par un coup de tête, par « folie n, disait-il lui-même, mais sa ténacité finit par lui représenter cette folie comme une mesure de sagesse. Dès le 25 juillet 1861, il écrivait à sa mère :

Être de l'Académie est, selon moi, le seul honneur qu'un vrai homme de lettres puisse solliciter sans rougir... Il faut se résigner à être refusé . Il faut prendre rang. Le nombre de voix que j'obtiendrai à la première fois servira à. me montrer si j'ai des chances sérieuses pour l'avenir.

L'Académie française comprenait alors MM. Ampère, Emile Augier, de Barante, J.-B. Biot, duc de Broglie, Cousin,

Dupanloup, Dupin aîné, Empis, de Falloux, Flourens, Guizot, Victor Hugo, Lamartine, Laprade, Lebrun, Legouvé, Saint-Marc de Girardin, Prosper Mérimée, Montalembert, Mignet, Nisard, Noailles, Pasquier, Patin, de Pongerville, Ponsard, de Rémusat, de Sacy, Sainte-Beuve, Jules Sandeau, Ph. de Ségur, Thiers, de Tocqueville, Viennet, Vigny, Villemain, Vitet.

La sélection, comme on le voit, était assez brillante. Deux fauteuils vacants, celui de Scribe où viendra s'asseoir Octave Feuillet et celui de Lacordaire, dont héritera le prince de Broglie. Mais, en attendant, les compétitions étaient assez vives.

Les candidats sont innombrables, mandait Baudelaire à sa mère, le 25 décembre 1861. On en compte dix-sept. Je me souviens de ceuxci : Dufaure, avocat ; de Carné, écrivain politique ; de Broglie, petite marionnette de la Revue des Deux-Mondes qui veut siéger à côté de son papa qui fait partie de l'Académie, sans doute à titre d'ancien ministre, l'archevêque de Paris (1 1 1), etc., etc. Candidats littéraires : Gozlan (pas de chance, je crois); Jules Lacroix, le frère du bibliophile Jacob ; Cuvillier-Fleury, le journaliste des Débats ; mon ami Octave Feuillet (grandes chances) ; Camille Doucet (auteur de détestables comédies, chef de division au ministère d'Etat), etc., etc. Théophile Gautier, le seul dont l'élection réhabiliterait l'Académie, ne veut pas compromettre sa dignité et ne se présente pas: — et que d'intrigues! et que de mystères 1 Et jeine suis fourré dans tous ces nuages sans y voir clair.

Parmi les candidats qu'oublie Baudelaire ou qu'il dédaigne de nommer, nous pouvons citer les candidats à perpétuité : Bignan et le comte de Marcellus. L'opinion désignait comme candidats possibles Philarète Chasles, Brizeux, Méry, Barbier, Jules Janin, Arsène Houssaye. On sait que sous les auspices de Sainte-Beuve, la candidature de Gautier, d'ailleurs sans aucune chance de succès, se produira en dernière heure.

Baudelaire sentait la partie difficile. Il n'a d'accointances qu'avec le seul Sainte-Beuve. Il a reçu jadis quelques témoi-

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gnages d'estime de Victor Hugo, mais Hugo vit en exil, retranclié des quarante et sa voix n'y compte plus. Baudelaire sait qu'il n'a rien à espérer du parti des ducs, des doctrinaires, des liommes d'État. Il ne lui est permis de se faire d'illusions que du côté des vrais hommes de lettres, d'ailleurs assez clairsemés, et, là encore, que de difficultés I que d'obstacles ! Ahl qu'il déplore d'avoir négligé Mérimée et l'occasion qui s'était offerte récemment de lui être présenté. INIérimée est un électeur influent. Mérimée a, pour l'heure, son candidat, mais Baudelaire aurait pu obtenir son patronage à l'élection suivante. FA qui Baudelaire compte-t-il intéresser à sa cause? Lebrun?... Peut-être. Sa mère le connaît. Une lettre d'elle, qu'il aura soin de relire au préalable, peut produire son effet. Lamartine?... Baudelaire se souvient d'avoir trouvé sa carte sur la table du général Aupick... la chose n'est pas impossible. Sandeau?... Il est lié avec Flaubert qui ne peut refuser une lettre d'introduction ni ses bons offices dans la circonstance. Augier?... Oh 1 celui-là doit avoir sur le cœur les épigrammes du Corsaire Satan et certain article sur les Drames honnêtes où la verve de Baudelaire s'est égayée assez bruyamment à ses dépens. Pourtant Asselineau est leur ami commun. Il pourra s'employer à replâtrer les choses; obtenir tout au moins, à défaut de sa bienveillance, sa neutralité, et Baudelaire lui écrit : a Tâchez de savoir si je puis me présenter chez Augier avec sécur/Zé; c'est-à-dire sans me manquer à moi-même, n Baudelaire craint surtout que l'auteur de Gabrielle ne soit au mieux avec Ponsard et ne lui fasse épouser sa querelle. Il faut croire que la réponse ne fut pas satisfaisante sur le premier point puisque Baudelaire s'abstint d'aller voir Augier, mais il se présenta chez Ponsard qui, d'ailleurs, était absent. En somme la tournée de visites de Baudelaire se trouva réduite à sa plus simple expression. Il n'était pas dans ses intentions de les multiplier. « A quoi bon voir ceux dont infailliblement on ne peut espérer obtenir la voix? Ceux-là, on a soin d'aller chez eux à l'heure où on est sûr de ne pas les trouver. » Baudelaire se borna à voir

MM. Patin, de Sacy, Viennet, Legouvé, Lamartine, Vigny, Villemain, Sandeau. C'était bien peu. Encore se plaignait-ii que ces visites lui prissent un temps infini, traduisez : qu'elles vinssent troubler ses habitudes et lui apporter un surcroît de soucis : « Ah I si j'avais su I confie-t-il à sa mère, quel supplice, quelle fatigue! Tu ne saurais te douter que de démarches exige cette étrange fantaisie. Je n'ai vu que quelques académiciens. J'en ai déjà les nerfs brisés. »

Ce qui l'exaspère c'est d'être obligé de faire ses visites à pied et en « guenilles » (du moins il le prétend) et surtout de ne point disposer d'exemplaires des Fleurs du Mal. Ce n'est qu'au prix de ruses inouïes, qu'il parvient à en « carotter » une dizaine, nombre bien insuffisant.

D'une façon générale, Baudelaire n'a pas à se féhciter de l'accueil qu'il reçoit. Il sort de chez Villemain, frémissant d'indignation et de colère. Viennet, à qui il a l'imprudence de confesser son mauvais état de santé et ses névralgies, lui répond aigrement : « C'est le seul lien qui puisse nous unir, » et Baudelaire se venge de ses humiliations en déblatérant sur Je compte des uns et des autres, de façon à mettre les rieurs de son côté. Ses récits se colportent de bouche en bouche dans les milieux indépendants, dans les cafés où fréquente la bohème, et ces messieurs de l'Académie y passent un mauvais quart d'heure. On se gaussait fort de Viennet s'efïorçant, sans y parvenir, de découvrir à quel genre la poésie de Baudelaire appartenait, « car enfin, monsieur, il n'y a que cinq genres : la tragédie, la poésie épique, la satire, l'ode et la poésie fugitive qui comprend la fable, où j'excelle ».

Il y a aussi la visite au ménage Sandeau, rue du Cherche- Midi, dont on faisait des gorges chaudes I Dans ce ménage, c'est la femme, qui, paraît-il, portait la culotte et recevait les visiteurs au lieu de son mari.

Baudelaire se présente, en gros souliers, un rouge « boa » chenille autour du cou, et demande à parler au maître.

— Le maître, c'est moi, répond la dame, en offrant un siège, dites ce qui vous amène?

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Et elle s'installe à son tour, l'oreille tendue.

Baudelaire assis garde le silence. La dame s'en inquiète :

— C'est peut-être que vous avez besoin d'une cigarette? Ne vous gênez pas. On fume ici.

Et elle tend un paquet de tabac au poète qui le repousse silencieusement du geste.

— Alors... quoi ? fait-elle, de plus en plus intriguée.

Un quart d'heure se passe. Baudelaire, en dépit des sollicitations les plus pressantes, ne démord pas de son mutisme. Finalement il se lève, salue et sort, sans avoir ouvert la bouche, heureux d'avoir amené M™8 Sandeau au dernier point de l'ahurissement.

C'est, je crois, Lorédan Larcher qui réédite cette anecdote en cours dans les milieux bohèmes, mais la vérité est tout autre, puisqu'à la date du 3 février 1862, Baudelaire écrivait à Flaubert :

M. Sandeau a été charmant, sa femme a été charmante... Pour mon affaire, Sandeau m'a reproché de le prendre à l'improviste. J'aurais dû le voir plus tôt. Cependant il parlera pour moi à quelques-uns de ses amis de l'Académie et il pense pouvoir arracher quelques voix de protestants dans le vote pour le fauteuil Lacordaire.

Donc, Sandeau fut charmant, M. de Sacy fut ainuible, Lamartine le fut davantage encore : mais Baudelaire sait à quoi s'en tenir sur son eau bénite de cour. Il notifie à sa mère (lettre du 25 décembre 1861) : « Lamartine m'a fait un compliment si monstrueux, si colossal que je n'ose le répéter; mais je crois qu'il ne faut pas se fier à ses belles paroles. Il est un peu cotiiu im peu prostitué (il m'a demandé de tes nouvelles), ("/est une politesse dont je lui sais gré. Après tout, c'est un homme du monde. »

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