‹ Ch. BaudelaireChapitre 26 sur 49 · CHAPITRE III BAUDELAIRE ET ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

CHAPITRE III BAUDELAIRE ET ALFRED DE VIGNY

C'est à propos de sa candidature à rAcadémie que Baudelaire fit connaissance d'Alfred de Vigny, qu'il n'avait jamais eu l'occasion d'approcher jusque-là. Il s'enhardit à lui écrire :

Monsieur,

Pendant de bien nombreuses années, j'ai désiré vous être présenté, comme à un de nos plus chers maîtres. Ma candidature à l'Académie française me fournissait un prétexte pour me présenter moi-même chez vous, dans ces derniers jours. Seulement, j'ai appris votre état de souffrance, et j'ai cru devoir m'abstenir, par discrétion. Hier cependant, M. Patin m'a dit que vous éprouviez une amélioration sensible, et alors je me suis décidé à venir vous fatiguer quelques minutes de ma personne.

Je vous en prie vivement, congédiez-moi, tout de suite et sans cérémonie, si vous craignez qu'une visite, si brève qu'elle soit, ne vous fatigue, fût-ce celle d'un de vos plus fervents et dévoués admirateurs.

La réponse d'Alfred de Vigny lui parvint par retour du courrier. Elle assignait un rendez-vous auquel Baudelaire s'empressa d'accourir. Vigny depuis près de trente ans occupait 6, rue des Écuries-d'Artois, un petit logement qu'il ne quittait que pour aller passer la belle saison dans son manoir de Maine-Giraud, intérieur de penseur austère plutôt que d'artiste, où rien n'était donné à la fantaisie et à l'agrément. Vigny n'était pas de ceux qui se préoccupent du décor.

l'âge mur 217

J'imagine qu'il aurait éprouvé le même embarras à répondre aux Concourt que Renan, le jour où ces derniers, pour le convaincre de son indifférence plastique, s'avisèrent de lui demander, à brûle-pourpoint, quelle était la couleur du papier de sa chambre. « Alfred de Vigny, disait Sainte-Beuve, vit dans une perpétuelle hallucination séraphique. » Et luimême avouait : « Ce qui se rêve est tout pour moi. Je marche lentement à travers les rues parce que tout mon corps écoute mon cerveau qui parle sans interruption. » D'autre part sa femme était anglaise, mais anglaise au point qu'elle ne put jamais s'adapter ni à nos usages ni à notre langue. Son puritanisme se conjuguait avec le jansénisme de son mari pour ne considérer les choses que sous leur angle abstrait. Baudelaire, ami du bibelot, introduit dans ce salOn tendu de rouge sombre aux housses provinciales, avec sa pendule de marbre et ses vases d'albâtre sur la cheminée, dut renifler tous les brouillards de la Tamise et se croire reporté aux beaux jours du général Aupick, dans le salon de sa mère.

Il n'y avait, pour rappeler la présence d'un artiste, dans ce salon, qu'un piano à queue et trois ou quatre portraits en pied, dont l'un représentait Machiavel. Et le cabinet de travail qui faisait suite au salon, avec son bureau d'acajou et son fauteuil de cuir, offrait le même aspect neutre, la même impersonnalité grisâtre. Sur les rayons de la bibliothèque, l'œil était pris par la collection reliée de la Revue des Deux-Mondes et les vingt volumes de l'Histoire du bas Empire de Cibbon.

Un véritable brasier flambait dans la cheminée. Vigny ne parvenait jamais à se réchauffer. Il était si frileux 'que, même en été, il ne pouvait supporter une fenêtre ouverte.

Nous devinons ce que fut ce premier entretien, qui dura trois heures. Vigny ne connaissait alors de Baudelaire que sa légende de loup-garou. Il recoimut bien vite qu'il avait affaire à un bon garyon, à un esprit supérieur, un peu parent du sien. Tous deux souffraient du mcd du siècle, fait de tristesse, d'orgueil e^ d'ennui. Tous deux sont de

218 GHARI.es BAUDELAIRE

grands désenchantés. Tous deux ont entrepris de « mêler la poésie aux souffrances de l'âme » et tous deux, ennemis du mensonge, brûlent de ne sacrifier qu'à la vérité. Si Vigny veut que l'art soit « une vérité choisie » alors que Baudelaire lui fait fête et l'accueille partout où il le trouve ; si Vigny garde un doute et n'a pas la foi de Baudelaire, tous deux se rejoignent dans le sentiment que la vie est un accident sombre entre deux infinis et que le poète semble traîner avec soi une sorte de malédiction.

« La seule vraie fin à laquelle l'esprit arrive, en pénétrant tout au fond de chaque perspective, c'est le néant de tout. » Ainsi pense Vigny qui ajoute :

Je sens sur ma tête le poids d'une condamnation que je subis toujours. Mais ignorant la faute et le procès, je subis ma prison. J'y tresse de la paille pour l'oublier quelquefois. Là se réduisent tous les travaux humains. Je suis résigné à tous les maux, ô Seigneur I et je vous bénis à la fin de chaque jour lorsqu'il s'est passé sans malheur.

Ces lignes pourraient être signées de Baudelaire. Tous deux considèrent le suicide comme légitime. On connaît le Chatterton d'Alfred de Vigny et le plan de sa pièce Élévation (encore un titre aimé de Baudelaire) où un jeune homme illustre et malheureux se libère de la vie avec son épée. Son âme comparaît devant Dieu :

— Pourquoi as-tu détruit ton corps ? et l'âme de répondre :

— C'est pour t'afîligcr et te punir, l'ourquol ni'as-tu créée malheureuse? Et pourquoi as-tu créé le mal de l'âme : le péché, et le mal du corps : la souffrance? Fallait-il te donner plus longtemps le spectacle de mes douleurs ?

Et ailleurs :

La terre est révoltée des injustices de la création. Elle dissimule par frayeur de l'éternité, mais elle s'indigne en secret contre le Dieu qui a

l'âge mur 219

créé le mal et la mort. Quand un contempteur des dieux paraît comme Ajax fils d'Oilée, le monde l'adopte et l'aime ; tel est Satan, tels sont Oreste et Don Juan. Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des hommes.

Nous avons, ici, la clé du satanisme de Baudelaire.

Oui, il y a une parenté évidente entre le stoïcisme d'Alfred de Vigny et le dandysme de Baudelaire. La supériorité de Vigny est, chez l'homme, dans le caractère. Mais Baudelaire fut un artiste meilleur. Moins noble, il est plus humain.

Ce n'est pas seulement la réflexion qui les avait amenés au même degré de misanthropie. C'est aussi la persécution des choses et des hommes. C'est aussi la même tare héréditaire. En dépit de leur grande différence d'âge, tous deux, leur œuvre accomplie, sont à leur déclin. Vigny est rongé de son cancer conmie Baudelaire de sa névrose. Ils sentent leur source empoisonnée. Vigny est aussi le fils d'un sexagénaire qui s'est marié avec une femme de vingt ans plus jeune que lui, et ce père était infirme ; il était paralysé d'un bras et d'une jambe, suite de blessures reçues à la guerre de Sept ans. La mère de Vigny, mariée par raison, avait vu les malheurs fondre sur elle. Elle avait connu, sous la Terreur, sinon la prison, du moins le régime de haute surveillance et, sinon la conliscation, du moins le séquestre de ses biens. Sa noblesse l'avait rendue suspecte. Elle avait dû subir de longs jours de privations et de misère. Son frère avait été fusillé à Quiberon comme émigré. La mort, fauchant implacablement autour d'elle, lui avait enlevé ses trois premiers-nés. Et Vigny n'ignorait pas davantage les dissentiments et les haines de famille. La volonté de sa mère avait traversé ses amours avec Delphine Gay et rompu son projet d'union, uniquement parce que Delphine Gay était pauvre. Vigny épousa plus tard Miss Lydia Bunbury, dont la famille était riche, mais il se trouva qu'au lendemain du mariage, son père la déshérita et que ce père était d'une humeur telle qu'il alT' "tait d'ig orcr jusqu'au nom de son gendre. Toute la vie d'Alfred de Vigny n'était qu'amertume et déceptions.

Lui aussi, avait eu à souffrir de la discipline militaire. Il avait publié ses vers au milieu de l'indifférence publique. Ses meilleurs amis, Hugo, Sainte-Beuve, Dumas, lui avaient sournoisement dressé des embûches dans l'ombre et, en 1845, c'est-à-dire au moment où il s'était imposé à l'attention et avait conquis la gloire, à coups de chefs-d'œuvre, il eut la surprise, en se présentant à l'Académie, de s'entendre dire par Royer-CoUard :

— Mais avez- vous produit quelque chose ? Royer-Collard ne lisait rien depuis trente ans. Ainsi, tandis que Baudelaire déroulait sa confession, Vigny semblait revivre sa propre existence. Il écoutait, assis dans son fauteuil, la tête inclinée, cette belle tête loyale et pensive, encadrée de longs cheveux blancs, qui retombaient bouclés sur ses épaules, « à la franque », comme il disait; il écoutait, en apparence impassible, mais parfois, dans ses yeux bleus, un peu bridés, passait comme un attendrissement, une sorte de pitié émue, et lorsque Baudelaire hésitait ou s'arrêtait, par crainte d'abuser, Vigny l'engageait à continuer de sa voix douce et faible de nature, encore affaiblie par la maladie, mais d'un timbre pur et d'une articulation précise. Peut-être parlèrent-ils de Machiavel, sur qui Baudelaire projetait d'écrire une étude et dont le portrait les surveillait du salon, par la porte entr'ouverte. Ils parlèrent sûrement de Paris qu'ils aimaient tous deux comme on aime une maîtresse infidèle et qui met tous ses soins à vous désoler. Vigny se disait Beauceron. A la vérité, il était Tourangeau mais par accident. Il était né à Loches parce que son père s'y était marié, mais on l'avait ramené tout jeune à Paris. Il disait de sa ville natale : « Elle est joUe, paraîtil. Je ne l'ai jamais vue. »Et il n'eut jamais envie de la voir. Il considérait Paris comme sa véritable patrie. Paris l'avait empoigné tout jeune et conquis jusqu'aux moelles.

Paris, disait-il, avec ses boues, ses pluies et sa poussière; Paris avec sa tristesse bruyante et son éternel tourbillon d'événements, avec ses revues d'empereurs et de rois, ses pompeuses morts, ses pompeux

l'âge mur 221

mariages, avec ses théâtres toujours pleins, même dans les calamités publiques, avec ses ateliers de réputations fabriquées, usées et brisées en si peu de temps, avec ses fatigantes assemblées, ses bals, ses raouts, ses promenades, ses intrigues ; Paris, triste chaos, me donna de bonne heure la tristesse qu'il porte lui-même et qui est celle d'une vieille ville, tête d'un corps social.

Henriette Copkhan,qui a connu et fréquenté Vigny, raconte qu'il n'aimait pas la campagne et qu'un jour, la conduisant sur le balcon, il lui avait dit, désignant du geste l'horizon : « Quel ravissant spectacle, j'adore ces cheminées. Oui, la fumée de Paris m'est plus belle que la solitude des bois et des montagnes. » Comme Baudelaire. Vigny vivait surtout la nuit. C'est la nuit qu'il travaillait, même quand l'été le ramenait à son manoir de Maine-Giraud, pour y surveiller les travaux de la moisson. « C'est toujours à minuit, disait-il, à l'heure des esprits, que la poésie devient ma souveraine maîtresse. »

Et si l'on veut savoir les sentiments qui l'agitaient, à minuit, du haut de son balcon, il n'y a qu'à relire son poème intitulé Paris.

Vigny, qui venait d'avoir par ses confidences la révélation du poète, comprit que la place de Baudelaire n'était pas à l'Académie. Qu'irait-il faire dans cette galère? Il le déconseilla doucement de son projet :

— « Mais, objecta Baudelaire, j'ai envoyé ma lettre au secrétaire perpétuel de l'Académie, M. Villemain, et j'y pose ma candidature au fauteuil de Scribe.

— Puisque le mal est fait, reprit Vigny, U faut en supporter les conséquences. Je suis disposé à vous soutenir, mais seulement si la chose est possible. Laissez-moi flairer le vent.

Baudelaire voulut prendre congé de son hôte, mais l'heure du thé avait sonné et Vigny le retenant à cette fin, selon le rite anglais qu'il avait adopté, lui fît signe de le suivre dans le salon où la bonne, sur le guéridon, achevait de disposer les tasses.

Bientôt, M"»" Alfred de Vigny parut. Lourde, malïlue.

impotente, elle semblait écrasée sous le poids d'une maladie incurable et de ses soixante-deux ans. Elle avait à demi perdu la yne et voyait mal à se diriger. Son mari se porta au-devant d'elle avec les marques de la plus haute déférence. Il lui prit la main, en la saluant, comme s'il s'était agi d'une visiteuse étrangère et la guida jusqu'à son fauteuil avec mille petites précautions. C'était une habitude chez lui de ne jamais se départir en public, même vis-à-vis de sa femme, d'une attitude cérémonieuse. Et M™« de Vigny, surmontant son malaise, fit d'autant meilleur accueil à Baudelaire que la conversation se poursuivit en anglais, ce qui la dispensait de la fatigue de chercher ses mots et du supplice de les écorcher.

L'intimité de .cette première entrevue fut telle que Baudelaire ne cacha pas à Vigny qu'il avait l'intention de tirer vengeance et profit de ses rebufîades académiques, en les racontant dans un livre auquel il prêterait un tour malicieux.

— Vous n'êtes pas le premier à qui cette idée soit venue, réplique l'auteur d'Eloa. Victor Hugo en avait caressé le projet, pour rançon de son premier échec. Ses chances bien vite revenues et l'assurance d'un prochain triomphe n'ont pas tardé à modifier ses dispositions.

Le soir même, Baudelaire écrivait à Vigny :

Monsieur,

Je suis rentré chez moi, tout étourdi de votre bonté, et, comme je tiens vivement à être connu de vous, je vous envoie quelque chose de plus que ce que vous m'avez demande.

Dans les deux brochures (Richard Wagner, Théophile Gautier), vous trouverez quelques pages qui vous plairont.

Voici les Paradis, auxquels j'ai la faiblesse d'attribuer quelque importance. La première partie est entièrement de moi. La seconde est l'analyse du hvre de Quincey, auquel j'ai ajouté, par-ci, par-là, quelques idées qui me sont personnelles, mais avec une grande modestie.

Voici les Fleurs du Mal, le dernier exemplaire sur bon papier. La vérité est qu'il vous était destiné depuis très longtemps. Tous les anciens poèmes sont remaniés. Tous les nouveaux, je les marque au crayon à la table des matières. Le seul éloge que je sollicite pour ce livre est qu'on reconnaisse qu'il n'est pas un pur album et qu'il a un

l'âge mur 223

commencement et une fin. Tous les poèmes nouveaux ont été faits pour être adaptés à un cadre singulier que j'avais choisi.

J'ajoute un vieux numéro de revue, et où vous trouverez un commencement de tentative nouvelle, qui peut-être vous intéressera (1). Jules Janin et Sainte-Beuve y ont trouvé quelque ragoût. Quant aux articles sur les beaux-arts et la littérature, je n'en ai plus un seul sous la main.

Si je peux dénicher un exemplaire de la vieille édition des Fleurs, je vous l'enverrai.

Enfin, voici les poésies de Poë. Je ne vous recommande rien, tout est également intéressant. Ne me rendez pas ce volume, je possède un second exemplaire.

Monsieur, je vous remercie de nouveau pour la manière charmante dont vous m'avez accueilli. Quelque grande que fût l'idée que je m'étais faite de vous, je ne m'y attendais pas. Vous êtes une preuve nouvelle qu'un vaste talent implique toujours une grande bonté et une exquise indulgence .

La première entrevue était de fin décembre. Le dimanche 26 janvier, Baudelaire, inquiet du silence d'Alfred de Vigny, se rappelle à son souvenir par une longue lettre. Il prend prétexte de lui annoncer qu'il est dans l'intention d'opter pour le fauteuil de Lacordaire et lui en explique les raisons. Mais il ne veut rien faire sans son assentiment : « Parlezmoi sans façon, je vous en prie, car, dans des matières dont j'ai si peu d'expérience, il n'y aurait pas de honte pour moi à mal raisonner. » Toujours par retour du courrier, Baudelaire reçoit la réponse.

Lundi, 27 janvier 1862.

Depuis le 3û décembre. Monsieur, j'ai été très souffrant et presque toujours au lit. Là, je vous ai lu et relu, et j'ai besoin de vous dire combien de ces Fleurs du Mal sont pour moi des Fleurs du Bien et me charment : combien aussi je vous trouve injuste envers ce bouquet, souvent si délicieusement parfumé de printanièrcs odeurs, pour lui avoir donné ce titre indigne de lui, et combien je vous en veux de l'air empoisonné quelquefois par je ne sais quelles émanations du cimetière de Hamlet.

Si votre santé vous permet de venir voir comment je m'y prends

(1) Il s'agit du Spleen de Paris.

pour cacher les blessures de la mienne, venez mercredi (29) à quatre heures après midi ; vous saurez, vous toucherez comment je vous ai lu ; mais ce que vous ne saurez pas, c'est avec quel plaisir je lis à d'autres, à des poètes, les véritables beautés de vos vers encore trop peu appréciés et trop légèrement jugés.

Vous m'aviez dit que votre lettre officiellement académique était envoyée. C'était à mes yeux une faute, je vous l'ai dit ; mais elle était irréparable, et je me résignais à vous voir égaré dans le labyrinthe. Mais à présent que vous m'écrivez que c'était seulement un projet, je vous conseille franchement de ne pas faire un pas de plus dans ces détours qui me sont connus, et de ne pas écrire un mot qui ait pour but de vous faire inscrire comme candidat à aucun des fauteuils vacants.

J'aurai le temps de vous en dire les raisons très sérieuses, et vous les comprendrez...

Venite ad me.

Alfred de Vigny

Dans l'intervalle, Vigny avait eu le temps de sonder ses collègues. Il 's'était rendu compte que l'élection de Baudelaire était impossible. Il le lui avoua franchement à sa seconde visite, mais il ne l'en accabla pas moins « d'effroyables compliments » sur ses vers et lui prouva sa sympathie en le retenant encore pendant trois tours d'horloge, en dépit de son mauvais état de santé. Par instant la douleur le crispait et le forçait à se lever, à marcher dans la chambre, en se frappant les côtes. 11 ignorait son véritable mal et croyait à des troubles digestifs. Puis, la douleur calmée, il venait se rasseoir, frileusement replié près du feu. Il recommençait à s'inquiéter de Baudelaire, de ses amis, des tendances nouvelles en poésie. Il ne connaissait, parmi les jeunes, que Leconte de l'isle qui s'inspirait directement de lui. Baudelaire lui vanta Banville en promettant de lui envoyer ses deux sixains « d'excellentes» ballades et la conversation reprit sur Edgar Poë. Il fut question de son Corbeau et de la Méthode de composition qui lui sert de commentaires, que Vigny ignorait et qu'il se fit expliquer longuement, en manifestant le désir de recevoir communication de l'ouvrage. C'était aussi le désir de Baudelaire qui s'illusionnait en pensant pouvoir retrouver la chose

l'âge mur 225

dans le désordre de ses papiers. Il ne pourra envoyer à Vigny que les vers de Banville auxquels il joindra des échantillons de sa prose, à lui, Baudelaire, mais comme il a vu le maître souffrir, il juge à propos de faire suivre son envoi de quelques conseils pratiquas d'hygiène et de communiquer au maître le fruit de sa vieille expérience parisienne :

On s'oublie si bien à côté de vous. Monsieur, que j'ai négligé hier de vous parler de la bonne aie et de la mauvaise aie. Puisque vous voulez essayer de ce régime, détiez-vous comme de la peste (ce n'est point exagérer, j'en ai été malade) de toute bouteille portant l'étiquette Harris. C'est un affreux empoisonneur.

Bien qu' Allsopp et Bass soient de bons fabricants (liass surtout), il faut se défier de même de leurs étiquettes, parce qu'il doit exister des contrefacteurs.

Et pour guider Vigny, Baudelaire lui indique les endroits honnêtes où l'on peut se procurer la bonne aie de confiance.

C'est d'abord rue de Rivoli, presque auprès de la place de la Concorde, chez un M. Gough qui tient un bureau de locations d'appartements et vend en même temps des vins espagnols et des bières, avec des liqueurs anglaises.

C'est ensuite rue d'Amsterdam, à la taverne Austin qu'il ne faut pas confondre avec une autre taverne qui la précède et qui est tenue par des Allemands. Bière et porter y sont excellents et à bon marché.

Il y a aussi une très vieille aie réputée mais d'une force extrême.

Le surlendemain Baudelaire, toujours ému au souvenir des soufïrances de Vigny, revient à la charge et lui mande :

Un de mes amis, dont l'estomac est dans un état fort triste, m'a dit que Guerre, le pâtissier anglais dont la maison lait le coin de la rue Castiglione et de la rue de Rivoli, fait des gelées de viande combinée avec un vin très chaud, madère ou xérès sans doute, que les estomacs les plus désolés digèrent facilement et avec plaisir. C'est une espèce de confiture de viande au vin, plus substantielle et nourrissante qu'un repas composé.

On ne sait si Vigny profita de ces conseils. Il est d'ailleurs certain qu'il n'en pouvait tirer soulagement ni guérison.

eu. UAL'UELAIRIl. 15

Baudelaire était sorti de chez Vigny, flatté dans son orgueil de poète, mais déçu dans ses espoirs de candidat. Son dépit perce un peu dans sa lettre à Sainte-Beuve (3 février 1862) :

J'ai vu deux fois Alfred de Vigny qui m'a gardé chaque fois trois heures. C'est un homme admirable et délicieux, mais peu propre à. l'action et dissuadant même de l'action.

Là se bornèrent les relations des deux poètes. Baudelaire ne devait jamais revoir le ménage Vigny. Quelques jours après sa dernière visite, la femme s'alitait pour ne plus se relever. Elle mourut à la fin de l'année et Vigny ne lui survécut que de quelques mois. Il mourut, à son tour, le 17 septembre 1863, après d'atroces souffrances.

Page 1