CHAPITRE IV LE DÉSISTEMENT DE BAUDELAIRE
Sa campagne électorale valut à Baudelaire, en dédommagement de ses ennuis, quelques petites satisfactions d'amourpropre. Il put lire, çà et là, dans les feuilles indépendantes et les jeunes revues, des articles où l'on trouvait sa prétention « fort naturelle ».
Le 20 janvier 1862, Sainte-Beuve consacre sa causerie du lundi aux prochaines élections de l'Académie et passe en revue les titres des divers candidats. Il n'oublie pas Baudelaire. C'est dans cette causerie qu'il compare les Fleurs du Mal à un « singulier kiosque fait en marqueterie d'une originalité concertée et composite attirant les regards, à la pointe extrême du Kamtchatka romantique et qu'il appelle la « Folie Baudelaire. » Et il ajoute :
Ce qui est certain c'est que M. Baudelaire gagne à être connu ; que là où l'on s'attendait à voir entrer un homme étrange, excentrique, on se trouve en présence d'un candidat poli, respectueux, exemplaire, d'un gentil garçon, fin de langage et tout à fait classique dans les formes.
On se demande aujourd'hui où le génie de Baudelaire apparaît dans toute son ampleur et a pris sa véritable signification, s'il^n'y a pas quelque ironie au fond de cet éloge, qui se réduit, en fin de compte, à un certificat de bonne tenue
et de savoir-vivre. Il est permis d'en douter, mais ce qui éclate c'est que le fait de donner comme un travail de pure curiosité et de froide marqueterie, d'assimiler à un simple bibelot finement ouvragé ce livre douloureux des Fleurs du Mal débordant d'une si poignante et intense humanité, dénote de la part de Sainte-Beuve un vice de compréhension, à moins qu'il n'y faille voir un calcul de prudence, la peur de se compromettre aux yeux des gravés lecteurs du Constitutionnel en applaudissant trop vigoureusement un livre dont le titre seul était de nature à provoquer le scandale.
Quoi qu'il en soit, Baudelaire empocha la maigre aumône comme une libéralité de grand prix. Il n'était pas de ceux que l'opinion gâte de ses faveurs et dont les exigences croissent avec la fortune. Il fut enchanté de l'article, d'abord à cause du nom considérable qui l'accréditait, ensuite parce qu'il y retrouvait l'occasion, en le commentant, dans la Revue anecdotique,où. il avait ses coudées franches, de défendre sa propre cause. Bien entendu il n'alla pas jusqu'à signer ses commentaires qui furent couramment attribués à Poulet-Malassis, mais dont il s'avoua l'auteur à Sainte-Beuve dans une lettre postérieure.
L'article de Sainte-Beuve roulait sur la nécessité de réformer l'Académie, de plus en plus fermée aux véritables hommes de lettres, et devenue le fief des grands seigneurs et des invalides de la politique. On disait de l'Institut qu'il était «le parlement des hommes d'État sans ouvrage». On l'accusait de s'être inféodé aux partis rétrogrades, orléaniste, doctrinaire, religieux, par seul esprit d'opposition, et de ne plus répondre aux aspirations modernes. Sainte-Beuve s'indignait que de riches intrigants vinssent honteusement voler un fauteuil dû à quelque pauvre homme de lettres et il ne cachait pas sa mauvaise humeur contre les princes, les grands seigneurs, les politicailleurs et l'atmosphère asphyxiante qu'ils dégageaient autour d'eux. Il lâchait à la fin l'écluse de toute sa bile concentrée :
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Être menace de ne plus sortir d'une même nuance et bientôt d'une même famille; être destine, si l'on vit encore vingt ans, à voir se vérifier ce mot de M. Dupin : « Dans vingt ans vous aurez encore à l'Académie un discours doctrinaire, »et cela quand tout change et marche autour de nous, je n'y tiens plus et je ne suis pas le seul. Plus d'un de mes confrères est comme moi ; c'est étouffant à la longue, c'est suffocant.
Et voici pourquoi j'ai dit à tout le monde bien des choses que j'aurais mieux aimé pouvoir développer à l'intérieur avec quelques-uns. J'ai fait mon rapport au public.
t Et ailleurs :
Quelqu'un qui s'amuse h compter sur ses doigts, ces sortes de choses, a remarqué que si M. Dufaure avait consenti à la douce violence qu'on voulait lui faire, il eût été le dix-septième ministre de Louis-Philippe dans l'Institut et le neuvième dans l'Académie française.
Baudelaire n'oublia pas de faire siens ces arguments et il écrivait :
Tout l'article est un chef-d'œuvre plein de bonne humeur, de gaieté, de sagesse, de bon sens et d'ironie. Ceux qui ont l'honneur de connaître intimement l'auteur de Joseph Delorme et de Volupté savent apprécier en lui une faculté dont le public n'a pas la jouissance, nous voulons dire une conversation dont l'éloquence capricieuse, ardente, subtile, mais toujours raisonnable, n'a pas d'analogue, même chez les plus renommés causeurs. Eh bien I toute cette éloquence familière est contenue ici. Rien n'y manque, ni l'appréciation ironique des fausses célébrités, ni l'accent profond, convaincu, d'un écrivain qui voudrait relever l'honneur de la compagnie à laquelle il appartient. Tout y est, même l'utopie. M. Sainte-Beuve, pour chasser des élections le vague, si naturellement cher aux grands seigneurs, désire que l'Académie française, assimilée aux autres Académies, soit divisée en sections correspondantes aux divers mérites littéraires: langue, théâtre, poésie, histoire, éloquence, roman (ce genre si moderne, si varié, auquel l'Académie a jusqu'ici accordé si peu de place), etc. Ainsi, dit-il, il sera possible de discuter, de véritier les titres et de faire comprendre au public la légitimité d'un choix.
Hélas ! dans la très raisonnable utopie de M. Sainte-Beuve, il y a une vaste lacune, c'est la fameuse section du vague, et il est fort i\ craindre que ce volontaire oubli rende h tout jamais la réforme impraticable.
Le poète-journaliste nous donne, chemin faisant, dans son apprécia-
tion des mérites de quelques candidats, les détails les plus plaisants. Nous apprenons, par exemple, que M. Cuvillier-Fleury, un critique « ingénieux à la sueur de son front, qui veut tout voir, même la littérature, par la lucarne de l'orléanisme, et qu'il ne faut jamais défier de faire une gaucherie, car il en fait même sans en être prié, » ne manque jamais de dire en parlant de ses titres : « Le meilleur de mes ouvrages est en Angleterre. » Pouah ! quel odeur d'antichambre et de pédagogie 1 Voulant louer M. Thiers. il l'a appelé un jour « un Marco Saint-Hilaire éloquent ». Admirable pavé d'ours ! « Il compte bien avoir pour lui, en se présentant, ses collaborateurs du Journal des Débats, qui sont membres de l'Académie, et plusieurs autres amis pohtiques. Les Débals, l'Angleterre et la France, c'est beaucoup. Il a des chances. »
M. Sainte-Beuve ne se montre favorable ou indulgent que pour les hommes de lettres. Ainsi, il rend, en passant, justice à Léon Gozlan. « Il est de ceux qui gagneraient le plus à une discussion et à une conversation sur les titres ; il n'est pas assez connu de l'Académie. > L'auteur invite M. Alexandre Dumas fils à se présenter. On devine que cette nouvelle candidature déchargerait sa conscience d'un grand embarras. Même invitation est adressée à M. Jules Favre, pour la succession Lacordaire. Il faut bien, pour peu qu'on soit de bonne foi, à quelque parti qu'on appartienne, confesser que M. Jules Favre est le grand orateur du temps, et que ses discours sont les seuls qui se fassent lire avec plaisir. M. Charles Baudelaire, dont plus d'un académicien a eu à épeler le nom barbare et inconnu, est plutôt chatouillé qu'égratigné : « M. Baudelaire a trouve moyen de se bâtir à l'extrémité d'une langue de terre réputée inhabitable, et par delà les confins du monde romantique connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux... Ce singulier iiiosque, fait en marqueterie, d'une originalité concertée et composite, depuis quelque temps attire les regards à la pointe extrême du Kamtchatka romantique ; j'appelle cela la folie Baudelaire. L'auteur est content d'avoir fait quelque chose d'impossible. » On dirait que M. Sainte-Beuve a voulu venger M. Baudelaire des gens qui le peignent sous les traits d'un loup-garou mal famé et mal peigné ; car, un peu plus loin, il le présente, paternellement et familièrement, comme « un gentil garçon, fin de langage et tout à fait classique de formes ».
L'odyssée de l'infortuné M. de Carné, éternel candidat, qui « erre maintenant comme une ombre aux confins des deux élections », est un morceau de haute et succulente ironie.
Mais où la boufîoneiie éclate dans toute sa magistrale ampleur, c'est à propos de la plus bouffonne et abracadabrante candidature qui fut jamais inventée de mémoire d'Académie. «Le soleil est levé, retirezvous, étoiles l »
Quel est donc ce candidat dont la rayonnante renommée fait pâlit toutes les autres, comme le visage de Cliloé, avant même qu'elle se
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débarbouille, efface les splendeurs de l'aurore? Ah I il faut bien vous le dire, car vous ne le devineriez jamais: M. le prince de Broglie, fils de M. le duc de Broglie, académicien. Le général Philippe de Ségur a pu s'asseoir à côté de son père, le vieux comte de Ségur ; mais le général était nourri de Tacite et avait écrit l'histoire de la Grande Armée, qui est un superbe livre. Quant à M. le prince, c'est un porphyrogénôte, purement et simplement. « Lui aussi, il s'est donné la peine de naître... II aura jugé, dans sa conscience scrupuleuse, qu'il se devait à un éloge public du P. Lacordaire et il se dévoue. »
Quelqu'un qpii a connu, il y a vingt-deux ou vingt-trois ans, ce petit bonhomme de décadence, nous affirme qu'aux écoles il avait acquis une telle vélocité de plume, qu'il pouvait suivre la parole et représenter à son professeur sa leçon intégrale, stricte, avec toutes les répétitions et négligences inséparables. Si le professeur avait lâché étourdiment quelque faute, il la retrouvait soigneusement reproduite par le manuscrit du petit prince. Quelle obéissance et quelle habileté I
Et depuis lors, qu'a-t-il fait, ce candidat? Toujours la même chose. Homme, il répète la leçon de ses professeurs actuels. C'est un parfait perroquet que ne saurait imiter Vaucanson lui-même.
L'article de M. Sainte-Beuve devait donner l'éveil à la presse. En effet, deux nouveaux articles sur le même sujet viennent de paraître, l'un de M. Nefftzer, l'autre de M. Texier. La conclusion de ce dernier est que tous les littérateurs de quelque mérite doivent oublier l'Académie et la laisser mourir dans l'oubli. Finis Polonise. Mais les hommes tels que MM. Mérimée, Sainte-Beuve, de Vigny, qui voudraient relever l'honneur de la compagnie à laquelle ils appartiennent, ne peuvent encourager une résolution aussi désespérée.
Baudelaire se donnait donc comme le champion du droit. Maxime Du Camp lui avait dit qu'en se présentant à l'Académie, il se déshonorait. Arsène Houssaye partageait la même opinion. Flaubert s'en montrait « estomaqué ».
Mais comment, lui répliquait Baudelaire, n'avez-vous pas deviné que mon nom voulait dire : Auguste Barbier, Théophile Gautier, Banville, Flaubert..., c'est-à-dire littérature pure?
C'est la raison qui lui avait fait reporter son choix du fauteuil de Scribe, pour lequel il s'était déterminé en premier lieu, à celui de Lacordaire. Le fauteuil de Scribe était sollicité par des gens do lettres. Le grand favori pour le fauteuil Lacordaire était le prince de Broglie, considéré comme ama-
teur. Baudelaire entendait donc bénéficier du mouvement d'opinion créé par l'article de Sainte-Beuve. Il espérait rallier à sa cause les indécis, les mécontents et attraper au vol quelques-unes des voix libérales décidées à faire échec à une candidature nettement catholique.
Baudelaire avait l'air de ne rien faire qu'après avoir pris conseil de Sainte-Beuve et de Vigny. En réalité il n'en faisait qu'à sa tête et ne les consultait cju'après coup. Il ne les avait prévenus de sa candidature qu'après l'envoi de sa lettre àVillemain et ce n'est qu'après avoir opté officiellement pour le fauteuil de Lacordaire, qu'il s'inquiéta de leur assentiment. Là encore, il éprouvait le besoin de colorer son option de raisons impressionnantes. Il lui en coiîtait d'avouer son calcul intéressé.
L'article de Sainte-Beuve lui avait donné prétexte de s'expliquer. Il l'en remercia, par une lettre, où se lisait en post-scriplum :
Promettez-moi, je vous prie, de trouver quelques minutes pour répondre à ce qui suit :
Un grand chagrin, la nécessité de travailler, des douleurs physiques, dont une vieille blessure, ont interrompu mes opérations. J'ai, enfin, quinze exemplaires de mes principaux bouquins Ma liste de distribution, très restreinte, est faite.
Je crois de bonne politique d'opter pour le fauteuil Lacordaire. Là, il n'y a pas de littérateurs C'était primitivement mon dessein, et, si je ne l'ai pas fait, c'était pour ne pas vous désobéir, et pour ne pas paraître trop excentrique. Si vous croyez mon idée bonne, j'écrirai, avant mercredi prochain, une lettre à M. Villemain, où je dirai, brièvement, qu'il me semble que l'option d'un candidat ne doit pas être seulement dirigée par le désir du succès, mais aussi doit être un hommage sympathique à la mémoire du défunt. Aussi bien, Lacordaire est un prêtre romantique, et je l'aime. Peut-être glisserai-je, dans la lettre, le mot romantisme, mais non sans vous consulter.
11 faudra bien que ce terrible rhéteur, cet homme si grave et si peu aimable, lise ma lettre ; cet homme qui prêche en causant, avec la physionomie et la solennité (mais non pas avec la bonne foi) de M"'' Lenormand. J'ai vu cette demoiselle, en robe de professeur, ramassée dans son fauteuil, comme un Quasimodo, et elle avait sur M. Villemain l'avantage d'une voix très sympathique.
Si. par hasard, M. Villemain vous est cher, je retire immédiatement
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tout ce que je viens de dire. et, pour l'amour de vous, je m'appliquerai à le trouver aimable.
Cependant, je ne puis m'empêcher de penser que, comme papiste, je vaux mieux que lui... et cependant je suis un catholique bien suspect.
Je veux, malgré ma tonsure et mes cheveux blancs, vous parler cil petit garçon. Ma mère, qui s'ennuie beaucoup, demande sans cesse des nouveautés. Je lui ai envoyé votre article. Je sais quel plaisir maternel elle en tirera. Merci, pour elle et pour moi.
Sainte-Beuve prit le temps de répondre à Baudelaire pour lui représenter qu'il se leurrait et qu'il n'avait aucun titre à solliciter le fauteuil de Lacordaire :
Ce choix exprès du P. Lacordaire, le « catholique romantique », paraîtrait excessif et choquant. ,. Je vous ai dit raisonnablement qu'il n'y avait rien à faire, selon moi... Laissez l'Académie pour ce qu'elle est, plus surprise que choquée, et ne la choquez pas en revenant à la charge au sujet d'un mort comme Lacordaire,
Baudelaire se le tint pour dit et fit annoncer son désistement dans la Revue anecdotique :
M. Charles Baudelaire s'est désisté de sa candidature au fauteuil du P. Lacordaire, un peu parce qu'il ne s'était présenté que pour prendre rang, beaucoup parce que les opposants protesteront peutêtre par un vote en blanc contre la candidature imposée du prince de Broglie. La nomination de ce dernier n'en est pas moins certaine.
Baudelaire avait en outre à tenir compte de la candidature de Théophile Gautier qui s'était produite en dernière heure et vis-à-vis duquel il lui était impossible, pour des raisons de sentiment, de se mettre en balance. Les élections eurent lieu le jeudi 6 février 1862. Le prince de Broglie fut élu comme on le prévoyait au premier tour, mais la lutte fut longue et acharnée autour du fauteuil de Scribe. Il y eut treize tours de scrutin sans résultat.
Camille Doucet et Joseph Autran obtinrent chacun douze voix sans réunir la majorité absolue. CuvilUer-Fleury obtint trois voix, et le plus piquant c'est qu'Octave Feuillet, qui
devait en fin de compte devenir le titulaire du fauteuil, n'en obtint qu'une seule.
L'élection fut renvoyée. Baudelaire écrivait à sa mère :
Mort coup de tête académique ne m'a pas fait de mal. Il s*est passé divers incidents que je te raconterai. Il va sans dire que je ne suis pas intéressé dans l'élection Scribe qui est renvoyée en avril. Je n'ai de rancune que contre M.Villemain à qui je vais le faire publiquement savoir. Ma lettre de désistement avant l'élection Lacordaire a produit à l'Académie une certaine sensation, — pas mauvaise.
Nous ne connaissons pas les termes de cette lettre. M. Crépet nous affirme que le dossier Baudelaire a disparu des archives de l'Académie. Notons en passant que c'est un peu le sort commun de tous les dossiers Baudelaire. On l'a vu pour le dossier du procès des Fleurs du Mal. Nous ne savons de cette lettre que ce que Sainte-Beuve en dit :
Quand on a lu votre dernière phrase de remerciements, écrivait-il à Baudelaire, conçue en termes si modestes et si polis, on a dit tout haut : « Très bien I o Ainsi vous avez laissé de vous une bonne impression. N'est-ce donc rien ?
Ce « N'est-ce donc rien? », admissible si l'on se reporte à l'atmosphère du temps, prend aujourd'hui une saveur toute particulière. Ce bon point décerné à l'élève Baudelaire parvenu à résipiscence, cette fiche de consolation, nous paraît, pour tout dire, d'une cocasserie assez bouffonne. Mais quoi I Baudelaire avait eu le tort de vouloir prendre part à l'immortalité viagère, alors qu'il était destiné à la véritable immortalité, celle du 41® fauteuil.