CHAPITRE VI LES DERNIERS JOURS DE BAUDELAIRE
En mars 1866, Baudelaire était à Namur, l'hôte du beaupère de Rops. n y était venu pour revoir l'église Saint-Loup, « ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre jésuites », — « cette merveille sinistre et galante », qu'il comparait à l'intérieur « d'un catafalque, terrible et délicieux, brodé de noir, de rose et d'argent ». Il s'y trouvait, un jour, en compagnie de Rops et de Poulet-Malassis, lorsque se produisit un événement propre à impressionner les gens superstitieux. Les uns y verront un châtiment du ciel envoyé à Baudelaire pour le punir de ses blasphèmes, et les autres, considérant qu'il fut le seul frappé de ces trois sataniques, l'un de ces avertissements tutélaires que Dieu envoie à ses élus et par lesquels il ramène à lui les brebis égarées. Tandis que Baudelaire admirait un détail d'ornementation, il chancelle tout à coup et tombe sur les dalles de la nef. Ce fut bref comme l'éclair. Tandis que ses deux amis se précipitent à son secours, il se relève de luimême, affirmant : « Ce n'est rien 1 » Pourtant, le lendemain, Rops, pénétrant dans la chambre de Baudelaire, occupé à 6a toilette, le voit glisser furtivement dans sa poche, sans l'essuyer, avec la précipitation d'un homme dérobant un bijou convoité, une vieille brosse à dents toute ruisselante. Et dans le train qui les ramène à Bruxelles, Baudelaire, étouffé de fièvre, prie ses amis d'ouvrir les vitres, qui l'étaient déjà. Il voulait dire le contraire, prouvant ainsi qu'il n'était plus
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maître de ses paroles. A Bruxelles, il assure qu'il n'éprouve aucun malaise et veut qu'on le laisse rentrer seul à son hôtel. M. Neyt (1) l'invite à diner quelques jours après. Il trouve Baudelaire plus étrange, plus bizarre que de coutume, à tel point qu'après son départ il se reproche de ne l'avoir pas accompagné. Pris de remords, il court à son hôtel. Baudelaire n'y a pas reparu. M. Neyt se met à sa recherche. Il était passé minuit. Plus rien d'ouvert que quelques cafés au centre de le ville. M. Neyt explore les tavernes aux environs de l'hôtel Ravenstein, le café du Globe, le Princes de Galles. Finalement, il découvre Baudelaire à laTaverne royale, à une heure du matin. Mais laissons-lui la parole :
Dans le café presque désert, un garçon s'assoupissait en attendant le départ des derniers clients. Dans un coin de droite, quelques consommateurs étaient rassemblés. Baudelaire était de l'autre côté, seul dans l'angle du mur, l'air abattu, le dos renversé sur le dossier matelassé d'un banc. Il rêvassait. Devant lui sur la table, un petit verre de cognac presque vide. Le poète était ivre, mais d'une ivresse particulière qui semblait autant amenée par la folie de ses ennuis que par l'exaltation de la boisson. Je l'engageai à rentrer. Je lui lis remarquer qu'il était peu sage de sa part, se sentant quelque peu souffrant, de s'attarder aussi longuement. Enfin il se leva. Je l'accompagnai, malgré lui, et le reconduisis avec mille difficultés jusqu'à son hôtel. Mais lorsqu'il fallut grimper les escaliers, je fus obligé de le hisser à bras le corps, ma tête derrière son dos, sur le palier de son quartier. Je l'installai dans sa chambre. J'allumai sa lampe mais je dus partir. 11 refusait obstinément mon aide et me criait à tue-tête : « Allez-vous-en, allez-vousen I • Le lendemain, 30 mars, j'allai le voir. 11 était sur son lit, étendu, tout habillé comme je l'avais rentré. La lampe, sur la table, se mourait avec une petite flamme rouge qui sursautait dans la lumière du jour. Il était neuf heures du matin. Je le réveillai ; il ouvrit les yeux, mais resta sans un mouvement et sans pouvoir prononcer une parole. Je fis quérir le docteur Oscar Max. Il diagnostiqua une hémiplégie avec aphasie conséquente. Les muscles de la moitié du corps étaient paralysés.
Plus tard, dans la journée, Baudelaire put enfin ouvrir les lèvres. C'est alors qu'il me dicta ces mots pour M. AnccUc :
(1) Cf. : Maurice Kunel, Baudelaire en Belgique. C'est M. KuncI qui, mis BUT la piste de M. Neyt par une phrase de Baudelaire : t Quelle joie, M. Neyt ! «, a retrouvé le précieux témoin.
Je ne peux plus bouger, j'ai des dettes, dites si vous voulez à ma mère que je suis souffrant, mais ne dites pas la vérité sur mon cas. Excusez mon style écourté, j'emprunte la plume d'un autre (1).
Il n'y a plus à douter de la gravité du cas de Baudelaire. Un traitement est nécessaire. Ses amis le font admettre à l'Institut Saint- Jean et Sainte-Elisabeth, dirigé par les soeurs hospitalières, rue des Cendres, à Bruxelles. L'aphasie fait des progrès. Baudelaire a gardé l'intelligence. Il comprend ce qui se passe autour de lui, mais ne peut plus s'exprimer que par monosyllabes et s'irrite de ne pas être compris. II n'a plus aux lèvres que « cré nom... cré nom ». Il lui arrive même une fois de compléter le blasphème, au grand effroi de la supérieure, la révérende mère Isabelle, et des sœurs infirmières, Rosalie et Perpétue. Elles s'imaginent le diable en personne et murmurent les prières de l'exorcisme. Tout l'hôpital est scandalisé à tel point qu'on juge urgent de se débarrasser du possédé, derrière qui on fait procéder à la cérémonie de la purification.
Baudelaire est ramené à Paris, dans la maison de santé du docteur Duval, rue du Dôme. C'est là qu'il mourut, après une ongue agonie clairvoyante, rendant au Dieu de sa foi une âme purifiée par la douleur (31 août 1867).
Le guignon de Baudelaire s'acharna jusque sur sa dépouille. Ce pauvre malchanceux, qui avait passé sa \ie à rater le coche, j'entends la fortune et la gloire, devait, en attendant son éclatante revanche posthume, rater jusqu'à ses funérailles (2). Tout se tournait contre elles. La saison d'abord
(1) Maurice Kunel. op. cit.
(2) Jules Janin avait cité, dans un article de l'Indépendance Belge (11 févier 1865), les belles funérailles de Béranger, comme une preuve d'estime générale. Baudelaire prétendait au contraire « qu'il n'y a guère que les coquins et les sots qm obtiennent de belles funérailles • et il est assez piquant de rappeler qu'il écrivait de ces funérailles : « Il n'y a eu de beau que M"« Colet bousculant les sergents de ville. » Mais ce qui excitait la bUe de Baudelaire, c'est queJules Janin n'avait exalté les obsèques nationales de Béranger qu'au détriment de Henri Heine qu'il n'aimait pas et qu'il donnait l'indilTérence publique autour du cercueil de ce dernier comme un indice de la médiocrité de soa talent.