L AGE MUR
(2 septembre). La plupart des Parisiens n'étaient pas rentrés de villégiature. En outre, les lettres d'invitation avaient dû être expédiées le dimanche l^^" septembre. Cause de retards inévitables. Peu de monde à l'église. Cent personnes tout au plus. Une soixantaine à peine eurent le courage d'affronter, derrière le corbillard, jusqu'au cimetière, la chaleur accablante.
Il y avait là Banville, AsseUneau, Nadar, Champfleury, Monselet, Stevens, Fantin-Latour, Lemerre, Veuillot, Philarète Chasles, Emile Deschamps, le jeune Verlaine. Mais on déplorait l'absence de Sainte-Beuve et de Théophile Gautier. L'absence de Sainte-Beuve s'expliquait. On le savait gravement malade. Celle de Gautier, qui n'avait rien d'autre à alléguer que « son jour de feuilleton », fit scandale. Nulle délégation officielle. Personne du ministère. Personne de la Société des Gens de lettres, dont le président, M. Paul Féval, avait été, pourtant, personnellement avisé. On ne voit pas très bien, d'ailleurs, ce que M. Paul Féval aurait pu dire sur la tombe de Baudelaire. Toutes ces abstentions, calculées ou non, n'en provoquèrent pas moins une sorte de désappointement. Un coup de tonnerre formidable, à l'entrée du cimetière, faillit disperser le cortège. Les chapeaux hauts de forme redoutaient le choc de l'orage imminent. Banville parla, devant une assistance inquiète et préoccupée. Son discours., qui nous est parvenu, est un splendide hommage à Baudelaire, mais Banville était souffrant. L'émotion paralysait ce qui lui restait de forces. Aucune de ses paroles ne parvint aux oreilles distraites. Il en fut de même pour Asselineau, dont la voix s'étranglait de colère, en songeant aux articles de la presse du matin, qui déversaient l'outrage à pleins bords sur la mémoire du poète. Sauf la note de Veuillot dans l'Univers, pleine de réticences, mais en somme acceptable, tout le reste, « en haut comme en bas », n'était qu'un concert de calonmies, une explosion de huées. Le Figaro lui-même, comme s'il rout^issait de l'entrefilet sympathique, paru la veille sous \a signiiture de Vitu, et voulait se le faire pardonner, insérait
un article insolent de dédain. Tous les partis s'étaient réconciliés dans leur fureur de réprobation. Les uns s'indignaient de l'impiété de Baudelaire, les autres de sa fin édifiante, au milieu des prières et des sacrements. C'était à qui le traiterait de «fou»; mais la palme de l'injure revenait à un certain Jules Vallès. L'écho de ces invectives du dehors, franchissant les murs du cimetière, roulait jusque sur la tombe, y jetait une oppression et un malaise. On avait hâte d'en finir. Le caractère de la cérémonie s'en ressentait. Elle n'était pas terminée qu'une furieuse trombe d'eau s'abattit. Ce fut la panique, un sauve-qui-peut général, une fuite éperdue de tous, à travers les allées ruisselantes. Ainsi s'achevaient, dans le désordre et la confusion, dans un chaos ridicule, dans la boue, des obsèques que les amis de Baudelaire avaient envisagées pleines d'une pompe réglée et sereine, comme une claire et solennelle réparation d'honneur. Ils étaient loin de l'apothéose rêvée. Leur désillusion se sent dans le compte rendu qu'en fit par lettre Asselineau, à Poulet-Malassis, demeuré par force à Bruxelles, et l'on comprend son ton mélancolique ; on comprend que ce noble cœur, ce fervent de Baudelaire, ait terminé son récit en s'avouant malade, décov^ragé et « dégoûté de Paris ».