‹ Ch. BaudelaireChapitre 31 sur 49 · FAUT-IL APPELER BAUDELAIRE LE POÈTE VIERGE · texte numérisé non relu

FAUT-IL APPELER BAUDELAIRE LE POÈTE VIERGE

J'ai laissé de côté la vie passionnelle de Charles Baudelaire parce qu'elle valait d'être examinée à part, tant elle offre d'aperçus singuliers et de matière à controverses. Ici encore nous nous heurtons aux méfaits de la légende et au conflit des opinions. Tandis que la légende nous laisse supposer un être pervers et dissolu, deux intimes du poète, Rops et Nadar (1), se portent garants de sa vertu et nous attestent qu'il mourut vierge. A première vue cette affirmation peut surprendre ; leurs arguments ne manquent pas d'impressionner. Nadar a connu Baudelaire à son retour de l'île Bourbon. Les deux amis se plurent par l'opposé de leurs qualités. Nadar était séduit par l'originalité de Baudelaire.

(1) Nadar, Ch. Baudelaire intime (Blaizot, édlt.).

'2f)0 CHARLES BAUDELAIRE

« Celui-là, disait-il, n'est pas tout le monde. » Baudelaire était enthousiasmé par l'exubérance débrouillarde de Nadar. « Nadar, disait-il, est la plus étonnante expression de vitalité. Il doit avoir tous les organes en double. » Ils devinrent vite inséparables. Entre amis de 20 ans il n'est pas de secrets. Nadar nous avertit qu'ils formaient à plusieurs, réunis par leur amour des lettres et des arts, une sorte de phalanstère où tout était en commun : ressources, lectures, ambitions, maîtresses. Ces jeunes gens couraient les lieux de plaisir à la mode, les Folies-Bergère, Valentino, le Casino Cadet, en connaissaient les habituées. Les plus célèbres étaient les lyonnaises Mariette et Anna Roux, les sœurs Delphine et Georgette, la grande Pauline et Sapho Montreveil. Tous s'étonnaient de la réserve de Baudelaire. Non seulement il afïectait de se séparer de la bande lorsqu'elle entrait dans certains établissements où l'indécence est de rigueur; mais dès que la conversation s'animait sur le chapitre des mœurs et versait dans la grossièreté, Baudelaire devenait d'une froideur glaciale. Les demoiselles, dont ces phalanstériens d'un nouveau genre se partageaient les faveurs, se piquaient peu de discrétion. Elles avouaient à qui voulait leurs faiblesses et leurs amants ; mais dès qu'on y mêlait le nom de Baudelaire elles protestaient avec une vivacité qu'on eût pu prendre pour un sentiment de pudeur offensée, mais qui n'était que l'explosion brutale de la vérité pure : « Ah! celui-là I... Nonl Jamais 1 »

Deux femmes comptent pourtant dans la vie du poète : Jeanne Duval et M™« Sabatier.

Quelques biographes modernes nous parlent d'une troisième restée inconnue, celle à qui Baudelaire a dédié ses Paradis artificiels et qu'il ne désigne que sous les initiales J. G. F. C'est une femme que Baudelaire tutoie. Il l'appelle « ma chère amie » et lui sait gré d'avoir souvent veillé et dissipé ses cauchemars. Au moment où il lui dédie son ouvrage, elle est lointaine et malade et tourne ses regards vers le ciel, ce lieu de toutes les transfigurations. « Lointaine

et malade », c'était précisément le cas de Jeanne Duval ; mais, objectent certains, on ne la voit point « tourner ses regards vers le ciel ». Il faut faire sa part à l'imagination des poètes. Si les termes de la préface de Baudelaire ne s'accordent pas, tous, avec ce que nous savons du caractère de Jeanne Duval, on pourrait en dire autant des vers manifestement écrits pour elle et qui, par moments, en font un être d'exception. Si indigne qu'elle fût de jouer ce rôle, Jeanne Duval reste, pour Baudelaire, une inspiratrice. J s'applique naturellement à Jeanne et G F très probablement à ses autres prénoms que nous ignorons. Le ton de la préface témoigne d'une longue familiarité. Il serait bien surprenant, si caché que fût ce troisième amour de Baudelaire, que le secret n'en eût pas, à la longue, transpiré, et les amis du poète, inquiets du mystère, se seraient employés à l'éclaircir. Mais, pour eux, il s'agissait bel et bien de Jeanne Duval. C'est la déclaration que fit Rops, et Léon Cladel, qui nous la rapporte dans son article paru à la Plume le 15 décembre 1890 sous ce titre Images versicolores, ne nous donne d'ailleurs pas la chose comme une révélation. Cladel avait connu Baudelaire. Il était depuis longtemps renseigné et savait luiTmême, là-dessus, à quoi s'en tenir.

Ce point réglé, examinons maintenant si, de la double aventure de Baudelaire avec Jeanne Duval et "Sl^^ Sabatier, ne ressort pas un double démenti aux allégations de Rops et de Nadar (1).

(1) Allégations corroborées par un troisième témoignage, celui de Jules Vallès.

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