‹ Ch. BaudelaireChapitre 32 sur 49 · CHAPITRE II MADAME SABATIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE II MADAME SABATIER

M™' Sabatier se présente à nos souvenirs nantie du prestige de la petite cour de poètes et d'artistes dont elle aimait à s'entourer. Ses familiers l'avaient surnommée la Présidente et ce titre l'agrémente d'un parfum xviii^ siècle, lui confère une sorte de préciosité galante.

Elle habitait rue Frochot, nous dit M™^ Judith Gautier, un appartement au 1er ou 2» étage, je ne sais plus trop. L'escalier n'était pas grand et il n'y avait qu'une porte par étage, ni à droite ni à gauche, mais au milieu du palier. La porte avait deux battants, couleur de palissandre.

... La salle à manger s'ouvrait juste en face de la porte d'entrée et ce lieu célèbre n'était ni très vaste ni très somptueux. La pièce, tendue d'étoffe rouge sombre, montrait des tableaux et des faïences, pendus symétriquement. La table de chêne, massive, carrée, devait s'étirer jusqu'aux murailles.

A droite de la salle à manger, trois pièces en enfilade se bloquaient: le boudoir, la chambre à coucher, tout au fond le cabinet de toilette. Cela, joliment capitonné, ouaté, confortable et frais.

Au lieu de fenêtres, un vitrage, qui formait toute une paroi, éclairait ces chambres, sous les feuillages des stores qui les voilaient. Cet intérieur avait l'air d'une serre...

La présidente arrivait du fond de l'appartement et s'annonçait par une roulade qui s'achevait en rire perlé. Trois grâces raj'onnaient d'elle au premier aspect : beauté, bonté, joie.

Elle s'appelait Aglaé et aussi ApoUonie. Elle était assez grande, de belles proportions avec des attaches très fines et des mains charmantes. Ses cheveux très soyeux, d'un châtain doré, s'arrangeaient comme

d'eux-mêmes en riches ondes semées de reflets. Elle avait le teint fclair et rosé, les traits réguliers, avec quelque chose de mutin et de spirituel, la bouche petite et rieuse. Son air triomphant mettait, autour d'elle, comme de la luhiière et du bonheur (1).

Tous les dimanches, elle tenait table ouverte dans ce coquet et lumineux logis.

L'élite des écrivains du temps s'y donnait rendez-vous. Les plus illustres, les plus solennels se faisaient gloire de déposer leur auréole au vestiaire pour descendre à la cordiale familiarité du lieu. L'entrain et la bonne humeur caractérisaient ces réunions où l'apparat n'était admis que dans le service de table, l'éclat de l'orfèvrerie, des cristaux, et la bonne chère. Chacun avait son surnom d'intimité : le père Hugo, l'oncle Beuve, le beau Théo. Feydeau, c'était le colonel des Métaphores ; Barbey d'Aurevilly, que l'on désignait, chez Veuillot, la « Corsetière », dex'enait ici le « Connétable ». L'embonpoint onctueux de Bouilhet lui valait d'être appelé « Monseigneur ». Flaubert portait l'étiquette, on ne sait trop pourquoi, de « Sire de Vaufrilard ».

Qu'était-ce, au juste, sous sa légende empruntée d'Égerie> que cette M™^ Sabatier, de souche bourgeoise, entretenue par le financier Mosselmann et qui, à l'occasion, posait sans voiles, quand un artiste de renom l'en priait?

A ne tenir compte que des madrigaux de poètes, c'était une créature délicieuse, spirituelle, pleine de charme et de distinction. Gautier nous dit qu'elle était « supérieure aux autres femmes ». Feydeau nous assure qu'elle portait son joli nom de présidente « avec tout l'esprit et la bonne grâce imaginables '».

Elle était toujours vêtue de toilettes opulentes qut jetaient dons l'èspHt des poètes o l'image d'un ballfet de fleurs ».

Pour Baudelaire, c'est l'ange gïù-dien, la Muse, la Madone ; mais tandis que notre imagination se dispose à lui déccriier la palme des inspiratrices éthérées, à la joindre au groupe

(1) Judith Gavtier, le Second rang du collier (Juven, édit.).

séraphique des Laure, des Béatrice et des Elvire, les Concourt viennent doucher notre enthousiasme en la peignant, dans leur Journal, comme une commère d'entrain trivial, bas, populacier, une « vivandière de Faunes ». En regard des vers de Baudelaire, cette affirmation nous gêne. On voudrait l'écarter, mais il faut bien avouer que M™» Sabatier a fourni à Clésinger l'idée de sa « bacchante ». C'est en bacchante qu'il l'a vue et qu'il l'a traduite aux splendeurs du marbre. Son œuvre témoigne, du moins, de la sculpturale beauté du modèle que tout Paris reconnut, paraît-il, ce qui déchaîna, pendant huit jours, une fureur de commentaires passionnés aux environs de la Madeleine et du passage des Panoramas. Et il y a aussi le portrait que Meissonier nous a laissé d'elle. Nous y retrouvons sa « face mutine et enjouée où le rire joue comme un vent frais dans un ciel clair ». Nous sommes éblouis par ce jaillissement de santé qui vient des bras et des épaules; nous y retrouvons « les couleurs retentissantes » de ses toilettes, ces robes folles, «emblème de son esprit bariolé»; mais le geste a quelque chose de trivial et de dégingandé. Ce poing sur la hanche trahit la vivandière. Il cadre mal avec l'idée que nous étions en train de nous faire d'une créature de rêve.

La situation irrégulière de M^^ Sabatier ne lui permettait pas d'être prude. Elle était habituée aux propos cyniques. Son amant Mosselmann, carré et brutal en affaires, se souciait peu des euphémismes et des subtiUtés du langage. C'est lui qui disait à un architecte : « Combien coûtera votre église terminée, hostie en gueule? »

Mais à quoi bon vouloir fixer le caractère véritable de Mme Sabatier? Écartons le chaos des témoignages. Les gens ne valent pour nous que par les sentiments qu'ils nous inspirent. Pour Baudelaire, M^^ Sabatier fut réellement la « Princesse lointaine », celle vers qui il se tournait dans ses moments de crise et de découragement. C'est son fantôme qu'il voyait voltiger

Sur les débris fumeux des stupides orgies.

Elle fut longtemps son idéal, sa foi, son refuge. C'est sous ce jour seul qu'il nous plaît de raccueillir.

J'ai dit qu'elle était grande. Elle se prévalait d'une carnation fraîche et d'une agilité d'esprit qui devaient plaire à Baudelaire, ne fût-ce que par contraste avec la passivité et le teint bistre de créole de Jeanne Duval. Ces deux femmes se complétaient dans son imagination. Il ne pouvait envisager l'une sans réclamer l'autre. Jeanne Duval flattait sa sensualité, M™« Sabatier son besoin d'affection.

Elle avait fait sur lui, dès le premier jour, une impression profonde. Il l'aima sans oser se déclarer. Ce fut pour lui « la très belle, la très chère, la très bonne ». Il lui adressait, sous le voile de l'anonyme, contrefaisant son écriture, des épîtres enflammées, des vers pleins de ferveur et d'élans mystiques. Cela dura longtemps. Il fallut la publication des Fleurs du Mal, où les vers étaient insérés, pour que le secret se découvrît. M"»" Sabatier, loin de se fâcher de ces hommages, émue sans doute de leur persistance, se montra disposée à exaucer les vœux du poète.

On a pu contester la sincérité de Baudelaire, en publiant une correspondance, marquée du même sceau spirituel, adressée à une tierce personne, un modèle quelconque, rencontré dans les atehers que Baudelaire fréquentait; mais c'est être peu au courant de sa nature compliquée et des subtilités pyschologiques que de vouloir tirer une conclusion de ces faits. Dans ces moments qu'il a notés, où l'on se sent « plus seul, plus abandonné, après une débauche », quand

Dans la brute assoupie un ange se réveille,

sa pensée cherchait un réconfort, un point d'appui à sa détresse mouvante; le souvenir de M^^ Sabatier lui revenait « plus rose, plus vif et plus charmant ». Les yeux de la belle lui « chantaient le réveil de l'âme ».

N'en doutons pas. le sentiment qui poussait Baudelaire à écrire à M™» Sabatier était sincère.

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Mais c'était un amour exalté de tête, qui puisait sa force dans l'absence de tout contact charnel. Baudelaire n'a-t-il pas écrit : « La femme dont on ne jouit pas est celle que Von aime. Ce que la femme perd en jouissances sensuelles, elle le gagne en adoration. » Et il note « la délicatesse esthétique^ V hommage idolâtrique des blasés ». Le jour où il sent son amour partagé et l'étreinte possible, un écroulement se fait en lui. La sainte s'évanouit. Il ne reste plus qu'une femme comme les autres qui l'indispose parce qu'elle s'offre avec tant d'impudeur qu'elle-même ne peut s'empêcher d'en rougir. Elle lui écrit : « Je suis à toi, de corps, d'esprit, de cœur. » Alors Baudelaire hésite. Il cherche des excuses à son recuL Il oppose la peur d'affliger un honnête homme. L'honnête homme, c'est Mosselmann, l'homme de proie, affranchi de tout préjugé et qui s'inquiète peu d'une pareille mésaventure. M"*® Sabatier a beau lui représenter que cela ne compte pas, multipUer les appels, il se repUe sur un scrupule plus misérable encore : la crainte de déplaire à Jeanne Duval, sa maîtresse en titre, comme s'il ne savait pas qu'il disposait de toute licence de ce côté. M^^ Sabatier supplie. Elle s'étonne : « Que dois-je penser quand je te vois fuir mes caf esses? » A la fin, elle éclate : « Quelle comédie jouons-nous? » Baudelaire continue à se dérober. Il bafouille : « Son amour, insinue-t-il, c'est le besoin de pleurer ensemble. » — « Tout ce que tu voudras, » répond-elle. Il est pris. Il ne sait comment se dégager; mais c'est trop de ridicule. Il faut en finir. Il se décide alors à cet aveu : « Vous savez bien que j'ai d'odieux préjugés à l'endroit des femmes. Je n'ai pas la foiI »

M™« Sabatier, obhgée de se rendre à l'évidence, se résigne et pardonne en femme spirituelle. Elle ne retire même pas son amitié, satisfaite du beau rôle. Elle et lui continueront de se voir.

Ainsi l'aventure se termine par un procès-verbal de carence» Ici, Rops et Nadar ont raison. Reste Jeanne Duval. Voyons ce qu'il en fut.

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