CHAPITRE m JEANNE DUVAL
Pour dresser l'image de Jeanne Duval, la Vénus noire, toujours même incohérence des documents (1). Les uns nous disent: que «c'était une négresse, d'un noir d'encre». Ernest Prarond nous parle d'une mulâtresse pas très noire, pas très belle, cheveux noirs peu crépus, poitrine assez plate, de taille assez grande, marchant mal. Banville, au contraire, traice ce portrait :
C'était une fille de couleur, de très haute taille, qui portait bien sa tête ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crépelée et dont la démarche de reine, pleine d'une grâce farouche, avait quelque chose de divin et de bestial.
(1) M. Théodore Duret nous mande à propos de Jeanne Duval : • J'ai été amené, dans le catalogue que j'ai dressé en 1900, des œuvres d'Edouard Manet, à décrire n" 35 (1861-62) :
« Une femme étendue sur un canapé, dite la maîtresse de Baudelaire ".avec ces détails: «La femme qui devait être une créole avait été amenée dans l'atelier de Manct par Baudelaire et elle passait pour ôtre sa maltresse. »
« C'est tout ce que j'avais pu recueillir de renseiRnemcnts au moment où je dressais mon catalogue, Manet n'étant plus là. Je vois maintenant que cette femme peinte par Manet était Jeanne Duval. Je me rappelle très bien le portrait. Ce n'était point une femme nègre, ni môme une mulâtresse, mais elle était très brune et avait une conformation laissant deviner une part de sang nègre. Ce devait être une quarteronne.
• Le tableau est malheureusement i)assé depuis longtemps en Allemagne et je n'en puis retrouver ici la reproduction. •
CH UALULL.MHE. 17
Nadar insiste sur sa taille onduleuse de couleuvre et l'exubérant développement des seins. Les hanches étaient un peu étroites, mais c'était, dit-il, à l'avantage « du reste » et parce que « la nature reprend, sur la part de l'un, les bénéfices de l'autre ». Il résume ainsi son jugement :
Elle était belle, rien de Phidias, mais un spécial ragoût raffiné, — des yeux grands comme des soupières, — nez petit, délicat, aux ailes et narines incisées avec finesse exquise, — bouche admirablement meublée, d'un beau dessin, sérieux, fier, dédaigneux, — nulle trace de ces dénonciations simiesques qui poursuivent le sang de Cham (1).
Nous savons par les vers de Baudelaire que Jeanne Duval disposait d'une magnifique chevelure et l'avis de Nadar sur l'avantage du « reste » nous avertit que c'est à Jeanne Duval que songeait Baudelaire lorsqu'il écrivait :
Il y a dans les dessins de M. Ingres des recherches d'un goût particulier, des finesses extrêmes, dues peut-être à des moyens singuliers. Par exemple nous ne serions pas étonné qu'il se fût servi d'une négresse pour accuser plus vigoureusement, dans son odalisque, certains développements et certaines sveltesses.
Jeanne Duval avait eu l'ambition des planches. Elle avait débuté au théâtre du Panthéon.
Le théâtre du Panthéon, aujourd'hui disparu, se tenait, tout en haut du faubourg Saint- Jacques, place du cloître Saint-Benoît. C'était l'ancienne égUse des Cordeliers. Il dressait, au milieu de bâtisses pauvres, un fronton triangulaire dans le goût rigide du i«r Empire. Deux colonnes doriques supportaient un balcon, orné, à chaque extrémité, d'une statue en plâtre, réplique de l'antique, la Diane de Gabies et le Joueur de flûte. L'établissement recrutait une clientèle de quartier à laquelle se mêlait, certains soirs, un public tapageur d'étudiants. C'est là que Nadar la vit.
On jouait un drame — je souligne, un drame — de Labiche : l'Avocat Loubet, précédé d'un lever de rideau : le Système de mon oncle. C'était une première; la Presse avait été conviée.
(1) Nadar, op. cil.
Le Système de mon oncle servait de prétexte aux débuts de Jeanne Duval (1). Elle y parut en soubrette, tablier blanc, bonnet de tulle au vent ; mais, outre qu'elle manquait de vocation, rien ne seyait plus mal à la condition de son rôle que « le sérieux, le hautain de sa physionomie et le timbre de sa voix de contralto ». Sa haute taille (elle dépassait les autres d'une tête) soulignait encore la méprise. L'insuccès fut éclatant. Elle n'insista pas. Après trois représentations, elle quitta la scène pour reprendre sa vie de femme galante.
Toutefois, si elle n'avait pas brillé par le talent, elle avait eu le temps d'impressionner, par sa beauté étrange, un spectateur dont on ne nous dit pas le nom, que Xadar nous donne comme son ami et qui n'était peut-être que lui-même. Ce spectateur eut le désir très vif de connaître « l'étrange déité, brune comme les nuits », et se présenta chez elle.
Jeanne Duval demeurait alors rue Saint-Georges, 15 ou 17, en face l'hôtel Aubert, au 2» étage sur la cour. Son appartement modeste était élégamment tapissé de perse, « étoffe alors très en faveur ». Elle vivait seule en compagnie d'une femme de chambre, jolie, blonde.
Elle agréa le visiteur sans sauvagerie et lui laissa entendre, à la fin de l'entrevue, qu'il pourrait revenir quand bon lui semblerait, sauf de 2 à 4, qui était l'heure de « Monsieur ». En apprenant ce détail, le quidam craignit de s'être engagé dans une aventure fâcheuse, et manifesta quelque appréhension des inconvénients qui pouvaient s'en suivre. Jeanne Duval s'esclaffa. La réflexion lui parut si imprévue qu'elle appela incontinent sa femme de chambre pour lui en faire part. L'effet fut irrésistible. La domestique partit à son tour d'un sonore éclat de rire. Et toutes deux de s'employer à
(1) Nadar, qui a rédigé ses Souvenirs de mémoire, à un fige avancé, se trompe lorsqu'il place ces débuts aux environs de 1839-40. La preuve en est qu'il ajoute que ces débuts précédaient de peu (2 ou 3 mois) sa première entrevue avec Baudelaire. Or nous savons par Banville, qui les présenta l'un à l'autre, que cette entrevue n'eut lieu qu'en 1842, à la belle saison, et quand Baudelaire habitait déjà l'hâtel Pimodan.
rassurer le timoré. Non seulement il n'avait rien à craindre de « Monsieur » en cas de surprise, mais c'était un rival dont on ne pouvait concevoir même une ombre de jalousie, tant il exigeait peu des femmes. C'était un doux rêveur inoffensif, un maniaque, un poète dont toute la flamme s'épuisait en rimailleries et, pour appuyer leurs dires, ces dames sortirent d'un tiroir une liasse de billets doux entremêlés de vers. Il suffit d'un simple coup d'oeil au quidam, habitué des cénacles, pour se convaincre que le rêveur inoffensif, le doux maniaque, celui dont ces deux péronnelles se gaussaient si fort, bien qu'elles tirassent leur bien-être de ses libéralités, c'était Baudelaire.
Baudelaire demeurera, jusqu'au bout, le bienfaiteur de cette femme indigne. Il se laissera, jusqu'au bout, exploiter par elle, et par son frère, un misérable drôle, sans scrupules, empressé à profiter de l'aubaine. Aujourd'hui (1842), Baudelaire est riche assez pour satisfaire à ses caprices ; mais, demain, privé même du nécessaire, il continuera à rogner sur ses maigres ressources pour subvenir à ses besoins. Malade, il la fera soigner à l'hôpital; il ne l'abandonnera pas, même déchue, roulée à l'ivrognerie. Il sait qu'elle se soucie peu de lui, qu'elle n'en veut qu'à sa bourse. Il la maudira, mais il restera lié à elle comme le forçat à sa chaîne.
Comme au jeu le joueur têtu.
Comme à la bouteille l'ivrogne.
Mme Aupick pourra écrire à Asselineau, au lendemain de la mort de Baudelaire :
La Vénus noire l'a torturé de toutes les manières. Ohl si vous saviez I Et que d'argent elle lui a dévoré 1 Dans ses lettres, j'en ai une masse, je ne vois jamais un mot d'amour (1).
L'ascendant de Jeanne Du val sur Baudelaire provient de ce qu'elle réahsait son idéal « fait de beauté et d'indifférence »,
(1) Ch. Baudelaire, d'après Crépet.
auquel se mêlait un ragoût exotique, un piment de bizarrerie et d'étrangeté. Que cherchait-il près d'elle? D'abord une satisfaction plastique. Nous Usons dans son Journal :
Tantôt, il lui demandait la permission de lui baiser la jambe et il profitait de la circonstance pour baiser cette belle jambe dans telle position qu'elle dessinât nettement son contour sur le soleil couchant
Il aimait, à manier sa chevelure, forêt aromatique, où dormaient
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
tout un monde lontain, absent, presque défunt. II y retrouvait les mirages et le coup de soleil de l'Orient qui l'avait frappé, quoi qu'il en dise, dans son voyage écourté. C'était une grande émotion de sa jeunesse, d'abord méprisée (il l'affectait du moins), mais qui lui revenait plus chère, à mesure qu'il avançait en âge et que l'ombre s'épaississait autour de lui.
On sait que le vœu caressé de Baudelaire était de vivre auprès d'une maîtresse « comme un chat voluptueux auprès d'une reine ».
J'eusse aimé, dit-il, en parlant d'une géante, « voir son corps fleurir et grandir librement »,
Parcourir ù loisir ses magnifiques formes et
Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins.
Ce n'est pas là le vœu d'un amant décidé. On n'imagine point le muletier de La Fontaine, se tenant au lit, près de sa partenaire.
Comme au long d'un cadavre un cadavre étendu.
et se prenant à songer
A la triste beauté dont son désir se prive.
L'obsession d'une autre, c'est l'éternel prétexte que Baudelaire mettait en avant pour excuser sa froideur. On peut dire qu'il manquait tout au moins, dans ce domaine spécial, de tempérament. Sa débauche était toute cérébrale, et Jeanne Duval nous est une nouvelle preuve qu'il aimait respirer la fleur de l'amour sans la cueillir. Etait-ce par impuissance, par « nihilisme spécial », comme le prétend Nadar, ou par système ?