LA CONCEPTION DE L'AMOUR CHEZ BAUDELAIRE
Le vœu du dandysme, selon Baudelaire, c'est d'ôter à l'amour son caractère de « répugnante utilité » pour le réduire à n'être plus qu' «un caprice brûlant ou rêveur». n est indéniable que partout, chez Baudelaire, se respire la peur de l'amour agissant. C'est d'abord parce qu'il risque d'y perdre le gouvernement de soi-même, signe le plus éclatant de la supériorité du dandy; c'est ensuite, parce qu'il n'envisage de l'amour que le pouvoir néfaste. L'amour agissant, c'est, pour lui, l'amour fatal auquel, depuis les temps les plus reculés, l'humanité jette l'anathème mérité :
Amour ! fléau du monde, exécrable folie I
C'est la bête féroce, ivre de carnage, traînant après soi, dans sa course furibonde,
une confusion De vêtements souillés, de blessures ouvertes Et l'appareil sanglant de la destruction.
Cet effroi de l'amour s'explique par le sentiment que la vie se crée de la mort et que la perpétuité de l'espèce ne s'assure qu'au détriment de l'individu. Mais là où le savant ne voit
qu'une sollicitation de la Nature en perpétuel besoin de matière organique pour sa chimie mystérieuse et de substance à refondre pour des essais nouveaux, Baudelaire ne voit qu'une intervention diabolique, un piège tendu pour la perdition de l'âme. Il repousse donc l'appel de l'instinct comme une suggestion mauvaise et, en cela, il reste d'accord avec la doctrine évangélique ; mais où il s'en détache, c'est quand, après avoir prononcé le sacramentel vade rétro et refusé au démon l'accès de sa chair, il l'accueille et lui fait fête en imagination. D'où vient cette inconséquence? D'abord d'un calcul de prudence. Baudelaire fait la part du feu. Il sait qu'il faut compter avec « le Malin ». Le malin, c'est la nature. Elle se rit de nos sages résolutions, de nos vœux de prudence, d'hygiène et de continence. Le sage sait qu'il n'est pas de taille à la combattre de front. La brusquer, c'est l'exaspérer. L'affronter, en adversaire loyal, c'est être vaincu d'avance. Sa sommation est si impérieuse qu'on ne peut l'éluder que par ruse, en ayant l'air d'y consentir. On feint de la suivre, tout en s'enivrant du miel de la parole, de l'ambroisie des discours de cette effrontée larronnesse qui nous pipe à sa glu. On se laisse conduire sur la route fleurie, mais on s'arrête en deçà du piège. On feint de s'engager, mais on ajourne l'échéance et, ce faisant, on maintient en soi l'état d'illusion et l'on prolonge l'éblouissement du désir. Ainsi le moi évite le geste qui le disperse et le vaporise et puise, au contraire, à savourer une joie réelle, pour qui n'en est pas dupe, une force surnaturelle de concentration. Il y a mieux. La conscience qui reste éveillée dans le tumulte des passions et l'émeute contenue des sens, permet à l'homme de s'analyser et de s'instruire au spectacle d'événements que les autres ne traversent qu'en aveugles. D'acteur inconscient, le sage se hausse à la qualité de témoin lucide.
De même que le chirurgien, armé du scalpel, cherche dans la dissection du corps humain l'explication du jeu des organes, de même Baudelaire, penché sur nos tares et nos perversions, y cherche le mécanisme de l'âme et la qualité
de notre essence. Obsédé par l'énigme redoutable du monde, il veut en pénétrer les secrets à la lueur de l'instinct.
C'est dans l'acte le plus irréfléchi, le plus spontané, que se saisit la présence et le roulement de la chaîne qui nous rive on ne sait à quelles forces mystérieuses et qui nous fait appréhender si l'homme ne se leurre point en proclamant orgueilleusement son libre arbitre et sa part d'immortalité.
Nous savons bien que Baudelaire va tout résoudre dans le sens du dogme chrétien, mais nous restons frappés de l'audace de son entreprise. Il nous a montré que le sage pouvait, sans déchoir ni démériter, dénuder la vie et assister, sans rien perdre de son prestige ni de son austère gravité, aux réflexes de l'animal humain.
Qu'il descende dans le labyrinthe fangeux des cités ou dans les replis secrets du cœur, le poète est comme le soleil :
Il ennoblit le sort des choses les plus viles.
Il épure tout à la flamme de son génie. Il prend de la boue et il en fait de l'or.
La curiosité du vice devient, chez Baudelaire, un mode d'investigation, un procédé d'enquête pour résoudre les grandes vérités, et de là lui vient, sans doute, son fâcheux mais immérité renom de perversité.
Il nous confie qu'il aimait à feuilleter des estampes libertines, les annales de la luxure enfouies dans les bibliothèques ou perdues dans les cartons des marchands. Il dit :
La vue de ces dessins m'a mis sur des pentes de rêverie immense à peu prés comme un livre obscène nous précipite vers les océans mystiques du bleu. Bien des fois je me suis pris à désirer devant ces innombrables échantillons du sentiment de chacun, que le poète, le curieux, le philosophe pussent se donner la jouissance d'un Musée de l'Amour, où tout aurait sa place, depuis la tendresse inappliquée de sainte Thérèse jusqu'aux débauches sérieuses des siècles ennuyés.
Le génie sanctilie toute chose et si ces objets étaient traités^avec le soin et le recueillement nécessaires, ils ne seraient point souillés de
cette obscénité révoltante qui est plutôt une fanfaronnade qu'une vérité...
Les sujets de cette nature sont chose si importante qu'il n'est point d'artiste, petit ou grand, qui ne s'y soit appliqué secrètement ou publiquement, depuis Jules Romain jusqu'à Devéria et Gavarni.
Leur grand défaut est de manquer de naïveté et de sincérité.
Le procès que certains voudraient intenter à Baudelaire se ramène donc au procès de la connaissance. Puisque la science est une dévoratrice d'illusions, le bonheur de l'humanité s'oppose-t-il à sa divulgation? N'est-il pas préférable que le troupeau des esprits soit conduit en lisière et condamné à une éternelle enfance? Là est toute la question, mais, résolue même par l'affirmative, il s'agirait encore de savoir si le poète a une action directe sur les foules et s'il ne s'adresse pas seulement à un petit lot d'initiés de qui la science reste le privilège.
Le plus clair, c'est que Baudelaire ne nous a gratifiés d'aucune dépravation neuve. Anatole France nous en assure qui nous dit :
En fait de vices, dès l'âge des cavernes et du mammouth, il ne restait plus rien à découvrir (1).
(1) Anatole France, la Vie littéraire (Calmann-Lévy, édit.).