CHAPITRE I LEj PROSATEUR
L'œuvre de Baudelaire en prose — Salons, Critique littéraire. Traductions d'Edgar Poë, les Paradis artificiels, Chroniques, Fantaisies — est assez importante, mais ce n'est rien en comparaison de ce qu'il avait projeté d'écrire. Il jalousait la fécondité d'un Balzac et rêvait d'abattre, comme lui, la besogne à tour de bras. Pour cela, il ne cessait de s'admonester au travail et s'était tracé un programme de gymnastique intellectuelle auquel il ne put jamais s'astreindre. Pourtant il revenait sans cesse à son idée avec une obstination digne d'un meilleur sort. Il allait jusqu'à se dire : « Même si tu n'es pas en goût, prends la plume et noircis du papier. Commence par de belles phrases isolées. L'inspiration suivra. Une suite de petites volontés fait un gros résultat. Travail immédiat, même mauvais, vaut mieux que la rêverie. » Mais l'inspiration demeurait souvent rebelle et rien n'est plus lamentable que ce combat quotidien entre son désir et son impuissance. Dans ses pires moments de découragement, une voix le forçait à reprendre la plume en lui criant: «Essaye encore 1 »
Baudelaire était d'avis qu'un poète doit savoir tout entreprendre et manifester son génie aussi bien dans un vaudeville que dans une ode. Le théâtre lui souriait. Il avait dressé une liste de pièces :
Le Marquis du /«r Houzards,
L'ivrogne,
Le club des Cocus,
La femme entretenue sans le savoir,
La jeunesse de César,
Une pièce à femmes.
Les Vierges folles, dont aucune ne fut écrite.. Seuls, le Marquis du /e' Houzards et l'Ivrogne reçurent un commencement d'exécution. On en a retrouvé le scénario dans ses papiers.
On y a retrouvé aussi des esquisses de contes, de nouvelles, de romans, toute une série de titres, destinés à le tenir en haleine.
Un affamé. — L'Amour du rouge. — L'Amour parricide. — L'Autel de la volonté. — Le Bain et la toilette. — Le Catéchisme de la femme aimée. — Le Crime au collège. — La Ciguë islandaise. — Le Déserteur incorrigible. — Le Déshabillage. — Les Enfants précoces. — Une infâme adorée. — La Maîtresse de l'idiot. — Le Mari compteur. — Le Marquis invisible. — Le Monde sous-marin. — La Négresse aux yeux bleus. — Le Père qui attend toujours. — Le Portrait fatal. — Le Portrait impossible (par suite d'antipathie). — Le Prétendant malgache. — Une rancune satisfaite. — Rêve avertisseur. — Le Rêve prophète. — La Repartie heureuse. — La Traite des blancs. — Les Tribades. — Le Triomphe de Jeanne. — Les Verriers. — Une ville dans une ville. — Le Visage ingénu. Il y en a qui sont accompagnés d'un commentaire •
Le Pauvre affamé. — Supposons un pauvre affamé voulant profiter d'une fête publique et d'une distribution de vivres povu- manger. Il est bousculé et assommé par la multitude.
L'Almanach. — Bâtir une spéculation sur un calcul de probabilités relativement aux lettres chargées qui n'arrivent pas et aux indemnités qui en résultent.
L'amour parricide. — Peinture de l'auberge. La femme, le mari, le père du mari. Les amants, toute la ville, y compris le procureur impérial et les gendarmes.
Raison de la haine de la femme contre le père.
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Jalousie du mari. Le meurtre je procès, rexécution.
L'Automate. — Quel U est, comme amant.
Sorcier, en prévision de malheur, il veut lutter contre les lois de la nature. Son testament : « Si tu m'aimes vraiment... » Et il revit automatiquement. Sa maîtresse se demande laquelle des deux existences est un rêve. L'automate, soufflé par l'âme, lui persuade qu'elle a rêvé autrefois et que maintenant il vit bien réellement.
Cependant l'âme, rougissant de créer le bonheur par le mensonge, préfère commettre un homicide et réveille son amie par la mort, pour lui tout raconter dans le paradis.
Baudelaire caresse un projet d'intrigue entre trois personnages, dont l'un est libertin, le second ne l'est pas encore, le troisième le de\ient. Ajoutez un quatrième qui ne l'est plus puisqu'il est mort. Mais c'est du mort que s'éprend la froide épouse.
Il y a aussi :
Le Fou raisonnable et la Belle Aventurière. — Jouissance sensuelle dans la société des extravagants. — Quelle horreur et quelle jouissance dans un amour pour une espionne, une voleuse, etc... 1 — Il faut toujours en revenir à de Sade, c'est-à-dire à l'homme naturel, pour expliquer le mal. Débuter par une conversation, sur l'amour, entre gens difficiles. — Sentiments monstrueux de l'amitié ou de l'admiration pour une femme vicieuse. — Trouver des aventures horribles, étranges, à travers les capitales.
La Maîtresse vierge. — La femme dont on ne jouit pas est celle que l'on aime. — Délicatesse esthétique, hommage idolâtrique des blasés. Ce qui rend la maîtresse plus chère, c'est la débauche avec d'autres femmes. Ce qu'elle perd en jouissances sensuelles, elle le gagne en adoration... — De la chasteté dans l'amour.
— L'homme qui croit que son chien ou son chat, c'est le diable ou un esprit quelconque enfermé.
— L'homme qui voit dans sa maîtresse un défaut, un vice, physique, imaginaire obsession.
Et il y a le livre sur la Belgique resté en panne.
Je ne crois pas, à en jauger par les fragments que nous possédons, que ce livre eût rien ajouté à la gloire de Baudelaire, mais il en est deux, parmi ceux qu'il méditait, qui eussent pu lui fournir les éléments d'un chef-d'œuvre. C'est
d'abord un roman ou une étude philosophique : la Fin du monde, où il voulait dresser le tableau de nos erreurs, de nos vices, de nos passions. C'est pour écrire ce roman qu'il entasse les documents sur les chauffeurs, les brigands, les sorciers, sur Jean l'écorcheur, ce redoutable bandit, exécuté en 1803 de l'autre côté du Rhin; qu'il se nourrit d'histoires de prisons, de souterrains, de tortures, d'épouvantes ; qu'il prend des notes sur le marquis de Sade et s'assimile les Liaisons dangereuses.
C'est à ce livre qu'il fait allusion dans ses notes :
Ivresse d'humanité ; grand tableau à faire dans le sens de la charité, dans le sens du libertinage, dans le sens littéraire et du comédien.
— Goût inamovible de la prostitution. — Un chapitre sur l'indestructible, étemelle, universelle et ingénieuse férocité humaine. — De l'amour du sang. — De l'ivresse du sang. — De l'ivresse des foules.
— De l'ivresse du supplicié. (Damiens.)
C'est dans ce livre qu'il entend nous démontrer que la foi au progrès, tel que nous l'entendons, est une duperie et que la vraie ci^'iUsation n'est ni dans le gaz, ni la vapeur, ni les tables tournantes, mais dans la diminution des traces du péché originel, c'est-à-dire de l'animalité :
Pour que la loi du progrès existât, il faudrait que chacun voulût la créer, c'est-à-dire que quand tous les individus s'appUqueront à progresser, alors et seulement alors, l'humanité sera en progrès. Pour l'instant, le monde ne marche que par le malentendu. C'est par le malentendu universel que tout le monde s'accorde. Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s'accorder.
Il ne subsiste de ce roman que quelques lignes qui peuvent en être considérées comme la préface :
Le monde va finir. La seule raison, pour laquelle il pourrait durer, c'est qu'il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particuhèrement à celle-ci : Qu'est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel? Car, en supposant qu'il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce
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nom et du Dictionnaire historique? Je ne dis pas que le monde sera réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud- Amérique, que peut-être même nous retournerons à l'état sauvage, et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civiUsation, chercher notre pâture, un fusil à la main. Non ; car ces aventures supposeraient encore une énergie, certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrés aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien, parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou antinaturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d'en parler et d'en chercher les restes, puisque se donner la peine de nier Dieu est le seul scandale, en pareille matière. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d'aînesse ; mais le temps viendra où l'humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.
L'imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres Etats communautaires, dignes de quelque gloire, s'ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains aristocrates. Mais ce n'est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m'importe le nom. Ce sera par l'avilissement des cœurs. Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l'animalité générale, et que les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d'ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie? — Alors, le fils fuira la famille, non pas à dixhuit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de subhmes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s'enrichir, et pour faire concurrence à son Infâme papa, fondateur et actionnaire d'un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le siècle d'alors comme un suppôt de la superstition.
Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants et qu'on appelle parfois des anges, en raison et en remerciement de l'étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existense logique comme le mal, — alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu'impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l'argent, tout même les erreurs des sens 1 — Alors, ce qui ressemblera à la vertu, que dis-je, tout ce qui ne sera pas lardcur vers Plutus, sera réputé un immense ridicule. La justice, si, à cette é^ioquc fortunée, il
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peut encore exister une justice, fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô bourgeois I ta ciiaste moitié, dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l'idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera, dans son berceau, qu'elle se vend un million, et toi-même, ô bourgeois, moins poète encore que tu n'es aujourd'hui, tu n'y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l'homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d'autres se délicatisent et s'amoindrissent; et, grâce au progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères 1 — Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s'ils ne sont pas venus, et si l'épaississement de notre nature n'est pas le seul obstacle qui nous empêche d'apprécier le milieu dans lequel nous respirons ?
Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d'un prophète, je sais que je n'y trouverai jamais la charité d'un médecin. Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l'oeil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et, devant lui, qu'un orage où rien de neuf n'est contenu, ni enseignement, ni douleur. Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l'avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n'être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit, en contemplant la fumée de son cigare : « Que m'importe où vont ces consciences ? »
Je crois que j'ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d'œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, — parce que je veux dater ma colère.
Vous avez entendu « ma colère ». Quand Baudelaire se relut, il lui prit un remords. Il biffa « colère » et mit « tristesse ». Tout son cœur est là.
L'autre livre auquel je faisais allusion ce sont ses Confessions.