CHAPITRE II MON CŒUR MIS A NU
Le 1" avril 1861, Baudelaire écrivait à sa mère :
Je rêve depuis deux ans à un grand Ih-re, Mon cœur mis à nu, où j'entasserai toutes mes colères. Ahl si jamais celui-là voit le jour, les Confessions de Jean- Jacques paraîtront pâles.
Sans doute se souvenait-il d'avoir lu chez Edgar Poë :
Si quelqu'un veut révolutionner, d'un coup, l'univers de la pensée et des senti^nents et s'ouvrir la route à une gloire impérissable, il lui suffira d'écrire un très petit livre qu'il appellera Mon cœur mis à nu, mais il est indispensable que ce livre tienne toutes ses promesses.
En 1865, Baudelaire était pris du furieux besoin de dégorger sa bile. Il en était arrivé à un état d'exaspération qu'expliquent les persécutions dont il avait été l'objet. Il disait :
Je connais mes erreurs, mes lâchetés... Je grossirais volontiers mes torts et, malgré tout cela, je soutiens que Paris n'a jamais été juste envers moi, que jamais l'on ne m'a payé, en estime non plus qu'en argent, ce qui m'est dn,et la preuve qu'il y a une espèce de guignon suspendu sur ma tête, c'est que ma mère, elle-même, en maintes circonstances, se tourne contre moi. Dans trois mois et demi, j'aurai quarante-cinq ans. Il est trop tard pour que je puisse même payer mes dettes et sauvegarder de quoi entretenir une vieillesse libre et hono-
rable. Mais si jamais je peux rattraper la verdeur et l'énergie, dont j'A joui quelquefois, je soulagerai ma colère par des livres épouvantables. Je voudrais me mettre la race humaine tout entière contre moi. Je vois là une jouissance qui me consolerait de tout.
Sa mère s'effraye de ce projet. H insiste :
Eh bien 1 oui, ce livre tant rêvé sera un livre de rancune. A coup sûr, ma mère et mon beau-père seront respectés. Mais, tout en racontant mon éducation, la manière dont se sont façonnés mes idées et mes sentiments, je veux faire sentir, sans eessç, que je me sens étranger au monde et à ses cultes.
Baudelaire, conscient de sa valeur, s'irritait de son état de réprouvé. Il ne connaissait des lois protectrices que leur force d'oppression : le conseil judiciaire, la correctionnelle, la prison pour dettes. Ce qui l'exaspérait, c'était d'entendre sans cesse parler d'honneur et de probité dans une société où régnent la malice et la fraude et de se voir ejcploiter par les usuriers et les aigrefins avec la complicité du Code. Il n'était pas jusqu'à son notaire qui ne conspirât contre ses intérêts. Du moins il l'insinue (lettre du 5 mars 1858). Il dit ailleurs (6 juin 1862) s «Ancelle est pour moi le parfait fléau. Son nom représente, pour moi, l'horrible plaie de ma vie, et, lui, il est personnellement un homme insupportable, le type du jocrisse, de l'ambitieux, de l'hurluberlu et de l'homme de désordre. Il est « fou et bête. »
Le dialogue suivant laisse supposer pire encore.
On demandait à Baudelaire :
— Comment avez-vous vécu depuis quatorze ans ?
— J'ai vécu de l'argent que me devait Ancelle, et, dans de grands einbarras, des permissions que me donnait ma mère de dépasser le chiffre du revenu, générosité qui d'ailleurs ne servait à rien, vu la manière dont l'argent m'était donné. — Depuis quelques années seulement, j'ai PU augmenter mon revenu par mon travail.
— Combien devez-vous 9
— Au moins trente mille francs.
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— Au moment de la réunion de famille, combien deviezvous?
— Quinze ou vingt mille francs.
— Puisqup vos dettes sont de deux natures, pourquoi les dettes faites avant la réunion de famille n'ont-elles pas été payées et pourquoi, pour compenser cette perte, Ancelle n'a-t-il pas fait fructifier le reliquat de votre fortune ?
— Je n'en sais rien ; j'ai trop accusé Ancelle, je ne veux plus l'accuser. D'ailleurs, je n'ai jamais accusé que son esprit.
— Avez-vous quelquefois pensé à la nécessité de convoquer un nouveau conseil de famille et d'intercéder pour obtenir un autre conseil ?
— Oui. J'en ai moi-même quelquefois menacé Ancelle ; mais mon indolence et l'horreur des affaires ont pris le dessus (1).
Baudelaire ne pouvait ouvrir un journal sans une convulsion de dégoût.
Impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour ou quel mois ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrés et à la civilisation. Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs : guerres, crimes, vols, impudicité, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme.
Baudelaire n'a même pas à se féliciter des siens. Il s'est réconcilié avec sa mère depuis la mort du général, mais il se souvient qu'elle l'a renié durant de longues années. Il se souvient qu'au temps où elle était ambassadrice à Madrid, il lui avait adressé un appel désespéré. Menacé d'être incarcéré pour dettes, réduit à se cacher, il sollicitait un minime envoi d'argent. Sa mère s'abstînt de lui répondre. Or, quelques
(1) Lettres inédites. (Reuue de Paris.)
jours plus tard, Baudelaire lit dans le journal la nomination du général à un nouveau poste et, parmi les compliments d'usage, il était fait allusion à la générosité de M^c Aupick, dont on disait : « Les pauvres de Madrid la regretteront. »
Cette phrase continue à résonner mélancoliquement dans ses souvenirs.
Baudelaire ne peut s'entendre avec personne. Il se lasse d'écrire « dans un pays qui n'aime que le vaudeville et la danse ». Le siècle lui apparaît de plus en plus niais et vil.
Il a toujours son échec académique sur le cœur.
Une hostilité surnoise l'environne. Les fils des Clément de Ris et des Pérignon, noms chers à sa famille, le dédaignent et se montrent, vis-à-vis de lui, des modèles « d'imbécillité insolente ».
Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte... Et font sur lui l'essai de leur férocité.
On le repousse de partout.
Je veux savoir pourquoi mes articles ne paraissent pas à l'Opinion, à la Vie Parisienne, au Monde Illustré. — Dois-je réellement croire que tous ces articles que j'ai si douloureusement écrits, sur la peinture et la poésie, n'ont aucune valeur vénale ? Quand je pense à toutes les ordures et à toutes les niaiseries qui se vendent si facilement I
Il voit se vendre, autour de lui, les romans d'Alexandre Dumas, « malgré leur style de boniment et tous les démentis qu'ils infligent à l'histoire et à la nature », les feuilletons d'Eugène Sue, « bête et contrefait », de Paul Féval, o idiot », de Paul de Kock, d'un tas de plumitifs, inférieurs encore.
Le Figaro refuse absolument ce que j'ai fait transmettre parce que c'est trop au-dessus de la portée de ses lecteurs. C'est, sans doute, une manière polie de me dire que c'est ennuyeux.
Pour comble de malchance, les Revues où il a réussi à prendre pied comme la Revue de Paris, la Revue fantaisiste.
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la Revue européenne déclinent ou cessent de paraître. Et, pourtant, il se sent animé d'un appétit violent de célébrité, de vengeance et de fortune. Ah 1 démasquer toutes ces fausses réputations, toutes ces hypocrisies du jour. Railler la tartuferie de l'inspecteur des Beaux-Arts, Nieuwerkerke, qui fait recouvrir de feuilles de vigne toutes les statues du Louvre et des jardins publics I Dénoncer la nullité des critiques en vogue ! Crier son indignation causée par la fatuité universelle, de toutes les classes, de tous les êtres, des deux sexes, dans tous les âges ; faire un joli tableau de la jeunesse moderne. Fustiger les pédants d'estaminets, la canaille littéraire, « Solar en tête », les juifs bibUothécaires, les directeurs de journaux, les faiseurs, les arrivistes, cette cohue de petits littérateurs qu'on voit, aux enterrements, distribuer des poignées de main et se recommander à la mémoire des faiseurs de courrier ; fustiger tous les pirates, tous les écumeurs de lettres.
Quelle satisfaction féroce en perspective I « Mais, disait Baudelaire, ce livre justicier ne pourra paraître que lorsque j'aurai amassé une fortune suffisante pour me mettre à l'abri, hors de France, s'il est nécessaire. »
C'était avouer qu'il ne l'écrirait jamais. Il lui aurait fallu, outre cette condition, pour mener son entreprise à bien, une foule de documents disparus, des lettres qu'il a, depuis vingt ans, égarées ou brûlées et une santé moins chancelante.
Il ne nous reste de cette tentative de Baudelaire que des notes éparses retrouvées, après sa mort, et que l'on a publiées, pêle-mêle, sous des titres supposés : Fusées, Journaux intimes. On en a même groupé une partie sous le titre indiqué : Mon cœur mis à nu, mais le choix demeure arbitraire. Ce n'est plus qu'un chaos où fulgurent néanmoins assez d'éclairs de génie pour nous laisser supposer à quelles altitudes de pathétique et de fureur vengeresse eût pu s'élever ce livre et nous laisser inconsolables de sa perte.
Ne quittons jms Baudelaire prosateur sans mentionner son essai de prose lyrique, ce qui lui donne aux yeuxdes
symbolistes, ennemis des formules consacrées, figure de précurseur.
Il avait rêvé « le miracle d'une prose poétique, musicale, sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ».
Cette ambition lui était venue après une lecture de Gaspard de la nuit, où la vie ancienne est évoquée d'une façon pittoresque, n en voulait renouveler le procédé pour l'appliquer à la peinture de la vie moderne. Il s'y consacra dans la série de petits poèmes en prose qui constituent le Spleen de Paris.
Baudelaire n'a réalisé son vœu qu'imparfaitement. Il l'avoue lui-même. Ce n'est pas que ses poèmes en prose manquent de qualités mais il y reste trop soucieux d'analyse et de logique pour suivre le souffle libre de l'inspiration. On n'y parvient qu'à coups d'ellipses et de contractions. Toutefois Baudelaire avait donné des indications précieuses dont les poètes suivants profiteront. C'est lui que l'on retrouve au seuil des Illuminations d'Arthur Rimbaud et des innovations symbolistes.
Mais si Baudelaire n'avait pas réussi dans ses essais de prose synthétique à accomplir juste ce qu'il avait résolu, et si on peut lui opposer, à ce point de \ue, des émules plus heureux, il reste le poète incomparable des Fleurs du jMal.