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LES FLEURS DU MAL

On a reproché à ce livre son « satanisme » et son immoralité. On n'y a voulu voir d'abord qu'un souci de s'imposer à l'opinion en la scandalisant. C'était pourtant un livre sincère, logique et fatal, c'est-à-dire appelé inévitablement à se produire à son heure. M. Edouard Du jardin dit quelque part :

Ce qui est sans doute vrai en matière industrielle et l'est sans doute en matière scientifique, l'est sûrement dans l'ordre spirituel, et la sociologie n'a pas établi de loi mieux assurée. Pas plus que les mouvements swiaux, pas plus que les mouvements religieux, les mouvements artistiques et littéraires ne sont l'œuvre personnelle exclusive de l'individu qui, le plus souvent, leur donne son nom ; en religion, en politique, en art, les grands individus ont pris conscience les premiers de la nécessité révolutionnaire qui arrive à son aboutissement; il advient même qu'ils l'expriment ou la réalisent sans en avoir pris nettement conscience, jamais ils ne la créent. Je ne crois pas plus à un créateur du symbolisme qu'à un promoteur de la révolution française, qu'à un créateur du christianisme...

L'explication mythologique (par là entendons le fait de projeter sur le nom d'un individu les grands et les petits mouvements sociaux) est un besoin fondamental de l'humanité; loin de moi la pensée d'affirmer que Jésus soit un mythe, que Christophe Colomb n'ait pas découvert l'Amérique, que Denis Papin n'ait pas vu se soulever le couvercle de sa marmite ; mais il semble évident que, sous le nom de Jésus, et sous celui de Christophe Colomb,et sous celui de Denis Papia

les hommes ont réalisé les efforts, les tentatives, les réussites d'évolutions socialement nécessaires (1).

De même nous pouvons avancer qu'en écrivant les Fleurs du Mal, Baudelaire ne faisait qu'enregistrer la charte d'un état d'esprit nouveau, épars dans l'ambiance et dont on pouvait dire qu'il fut le promoteur élu.

Quand Martial s'écrie : « Donnez-nous des Mécènes, vous aurez des Virgiles 1 », il a raison, s'il entend dire que les loisirs sont indispensables au Poète ; mais il dit une sottise, s'il entend que les Géorgiques et l'Enéide puissent s'écrire indifféremment à telle ou telle époque. Le loisir crée moins le poète que les circonstances. Virgile né sous Domitien n'aurait pu se réaliser avec le même bonheur. Il n'y avait place, à ce moment, que pour un Stace et un Martial. Un poète comme Baudelaire n'est possible qu'à une certaine période de civilisation avancée, de vie congestionnée, si j'ose dire. Il présuppose un long effort. Il profite d'une longue suite d'expériences accumulées. Il lui fallait une langue assouplie pendant des siècles. Marot, Ronsard, Racine, Hugo lui étaient indispensables. C'est d'eux qu'il a reçu l'instrument docile qu'il perfectionnera encore au point d'y fixer des états d'âme. Il suffit de lire Baudelaire pour éprouver que son vers tire ses ressources de la musique et qu'il contient, en virtualité, ce que Rimbaud et René Ghil et les symbolistes cherchaient après lui : la phrase musicale et colorée.

On lit d'ailleurs, dans ses notes :

que la poésie française possède une prosodie mystérieuse et méconnue, comme les langues latine et anglaise...

que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique par la possibihté d'exprimer toute sensation de suavité ou d'amertume, de béatitude ou d'horreur, par l'accouplement de tel substantif avec tel adjectif, analogue ou contraire...

(1) Edouard Dujardin, les Premiers poètes du vers libre (Mercure de France 15 mars 1921).

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Ces possibilités, personne ne les avait pressenties avec tant de clairvoyance. Pour la première fois, chez nous, le poète se double d'un esthète, heureuse conséquence du dandysme, lequel n'est réalisable, nous dit Baudelaire, qu'aux « époques transitoires, où la démocratie n'est pas encore toute-puissante, où l'aristocratie n'est que particulièrement chancelante et avilie ». C'était, ici, le cas.

Mais si le poète a profité de la maturité de l'heure, et de circonstances favorables, il est aussi redevable à son temps de ses excès et de ses erreurs. Le devoir du critique est de les noter pour l'en décharger, dans une certaine mesure, aux regards de la postérité.

Baudelaire est né sous le régime absolutiste, en pleine terreur blanche. La Restauration impressionna son enfance déjà encline à la mysticité (1) par un étalage de processions et de pompes liturgiques. Le clergé sentait le besoin de recréer une génération de croyants et multipliait les cérémonies du culte pour suppléer à la qualité de la foi ébranlée. Il se fait militant (loi du sacrilège). On appelle les gendarmes au secours de la religion. On promène, dans les rues, le Saint- Sacrement hérissé de baïonnettes. Le porte-voix du parti, Joseph de Maistre, met Dieu sous la protection du bourreau. On aurait voulu reculer jusqu'au moyen âge, à son dieu d'airain. A défaut de l'esprit, on en rétablit le décor. Violletle-Duc paraît à l'horizon. Le goût gothique va bientôt régner jusque dans l'ameublement. Les monstres des gargouilles, les scènes de sabbat, les figures diaboliques, descendus des cathédrales, peupleront les demeures, mettront partout l'obsession du péché et des châtiments éternels. Les romans à la mode, influencés de Walter Scott, sont pleins des fastes

(1)< Étant enfant, ]e voulais être tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien. > (Baudelaire.)

de la chevalerie et des croisades, mais aussi de superstitieuses terreurs. Anne Radcliffe accrédite les histoires de revenants et de fantômes. Les prédicateurs reviennent aux anciennes méthodes. Ils n'essayent plus de convaincre. Ils brandissent la menace, jettent l'épouvante sur l'auditoire en évoquant les supplices tragiques et le brasier rouge de l'enfer. De là un catholicisme particulier, intolérant et outré, celui d'un Louis Veuillot, que Léon Bloy s'efforça de continuer de nos jours. De là, cette génération d'inquisiteurs laïques, d'excommunicateurs profanes, qui mettront dans la seule violence la supériorité de leurs arguments et qui semblent n'avoir embrassé la cause de Dieu que pour disposer de la foudre et de l'anathème, et jeter de plus haut le mépris sur leurs contemporains. D'autres s'enfonceront dans leurs convictions rehgieuses, heureux d'y savourer le piment du blasphème et du remords. Ainsi fera Barbey d'Aure\illy et ainsi fait Charles Baudelaire. Il y paraît assez par le Reniement de saint Pierre et les Litanies de Satan. Premier travers, bien vite accentué par ce goût d'excentricités qu'il prendra plus tard à fréquenter les bousingots de l'impasse du Doyenné et les jeunes France de l'hôtel Pimodan,

Baudelaire atteignit l'âge d'homme sous Louis-Philippe. Changement brusque. Ce qui manque le plus au régime, c'est le prestige. L'étranger se gausse de cette royauté insurrectionnelle née sur les barricades. Le titre même sous lequel l'histoire l'enregistre. Monarchie de Juillet, sent le médiocre et le provisoire. Ce seul nom de Philippe-ÉgaUté est une ironie. Ce titre de roi-citoyen a l'air d'une gageure. Ce monarque en pantoufles est pourtant bien l'image de la société d'alors. « Nous traversons une phase de vulgarité, » écrit Baudelaire. C'est l'époque de la bonhomie et de la bonne franquette. Une poire, un parapluie en sont les armes parlantes. L'utilité et le profit, voilà ce qui règle les aspirations de la majorité. L'idéal du jour tient tout entier dans le mot de Guizot : « Enrichissez- vous! »; dans celui de Saint-Marc Girardin : « Soyez médiocres 1 », et tout le monde y tâche.

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Népomucène Lemercier est mort. Hugo est contesté. Le poète en faveur, c'est maintenant Casimir Delavigne.

Tandis que le roi lésine et que la cour s'embourgeoise, le tiers-état thésaurise et s'encanaille, le dimanche, à la barrière. Son incurable bonne humeur éclate dans la danse à la mode : le cancan. La grande fête de l'année, c'est la promenade du bœuf gras. Tout se rapetisse à la mesure du nombre. L'ère nouvelle s'ouvre, peu reluisante, du café-concert, de l'apéritif, du ruolz et du roman-feuilleton. L'insuffisance des nouveaux riches, le travers des parvenus fournit des armes à la satire. Les types consacrés de l'époque : le garde national, le concierge, la lorette, vont offrir une mine inépuisable d'épigrammes aux chansonniers et de quolibets à Gavroche. Le ridicule abonde. Daumier, Gavarni, Traviès sont aux aguets. C'est l'âge d'or de la caricature. La charge et le rapin sont nés,

Sus aux bourgeois! devient le cri de ralliement des cénacles. Théophile Gautier brandit son gilet rouge comme un épouvantail à bœufs. Joseph Prudhomme est l'ennemi. On le persécute ; on le crible d'une mitraille de sarcasmes. On le bafoue jusqu'au scandale.

Baudelaire s'emploie à ce jeu avec un entrain féroce. Il a non seulement l'idéal à défendre et l'hypocrisie à démasquer. Il a aussi un compte personnel ù régler.

Il sent l'aiguillon de l'infini, il est inquiet ; ces notaires à breloques, ces boutiquiers à faux toupets, ces chasseurs d'Afrique chamarrés, satisfaits d'eux-mêmes, ne s'embarrassent point de scrupules, jouissent de l'air du temps et forniquent sans remords. Il est malade, rongé de soucis ; toutes ces faces bourgeoises reluisent de santé et disent la joie de vivre. Il déborde d'amertume. L'insouciance de ces cœurs béats l'irrite. C'est, pour lui, « faire œuvre pie », connue dit Aurcl, que de les saccager. Il se vêt, pour les effarer, d'accoutrements singuliers. Qu'il s'entretienne avec l'un d'eux, il ne manquera pas d'émailler sa conversation de propos tels:

Quand j'avais la gale... — Moi qui suis fils de prêtre !... — Le jour où j'ai jeté ma maîtresse par la fenêtre... — Ne trouvez-vous pas que la cervelle de petit enfant a comme un arrière-goût de noisette ?

Ouvrez les mémoires du temps, les Baudelairiana d'Asselineau, vous y trouverez mille aphorlsmes de cette trempe Tout cela, à vrai dire, nous paraît bien anodin et bien inoffensif, mais il paraît que cela portait sur les imaginations neuves et crédules du temps. D'ailleurs Baudelaire allait plus loin. Il blasphémait, et l'on était encore trop près de la loi du sacrilège, pour n'en pas ressentir une vague terreur. Il stupéfiait les gens par un étalage de propos séditieux, de paradoxes et d'hérésies qui sentaient la hart, le carcan et la place de grève. Attitude étrange pour qui ne voit que ses insolences étaient aussi un moyen de déraciner les préjugés, d'aiguiser la controverse et d'amener la pensée de ses interlocuteurs à sortir de son engourdissement. Il se délectait à faire dire de lui : Oh ! l'homme singulier ! Il avançait : Je veux faire frémir la nature et les amateurs de progrès. Hélas I la nature ne frémit de rien. Pour le reste, il est évident que le spectacle changeant de la société que Baudelaire avait sous les yeux, que toutes ces crises gouvernementales, cette succession rapide d'événements contradictoires, ce jeu de bascule, ce flottement des idées et des caractères ne pouvaient que l'amener au scepticisme. Gela renforçait sa conviction que toutes les agitations des hommes sont stériles et que la foi au progrès est une duperie.

L'homme, ivre d'une ombre qui passe, Porte toujours le châtiment D'avoir voulu changer de place.

Mais de tous les dangers de contagion auxquels fut alors exposé le génie des écrivains, le plus redoutable fut le caractère bâtard du régime. Ce caractère bâtard entache plus ou

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moins toutes les productions de l'époque et tend à stériliser les meilleurs dons. Il se reflète dans tous les arts. En architecture, le séminaire de Saint-Sulpice en ofTre le plus typique échantillon. Pour ce qui est de l'ameublement, on sait ce qu'il vaut. Le ventre envahit tout, même les pendules. Qui osera jamais mesurer l'abîme de mépris que sous-entend, dans la bouche d'un antiquaire ou d'un simple amateur de nos jours, cette expression, en apparence inoffensive : « C'est du Louis- Philippe. »? La littérature, comme la politique, à cette époque vit sur une idée fausse. Elle pâtit de cette conviction que l'inspiration suffit à tout. Ce n'est pas l'essor ; ce n'est pas l'enthousiasme qui manque, c'est le jugment, c'est la méthode. La matière est excellente, la main-d'œuvre est viciée. Il n'y a plus de limites. Tout est mêlé, brouillé, confondu : les systèmes, les classes, les genres. Le noble et le trivial, le comique et le tragique, le rire et les larmes se heurtent dans le mélodrame et le roman. Tout est renversé. La prose avec Chateaubriand est devenue lyrique. Le vers avec Sainte- Beuve aspire à se diluer dans la prose. Ce dernier y a perdu l'occasion d'être le grand poète que laissait prévoir la préface de Joseph Delorme. Son génie avorté n'a donné qu'un critique. Vigny, Lamartine, Hugo dépassent l'époque. Ils y sont comme dépaysés. A noter toutefois que le génie de Lamartine y trébuche avec la Chute d'un Ange et que celui de Hugo semble s'y fourvoyer sur les pas de Sainte-Beuve et subir un temps d'indécision, d'arrêt. Hugo n'arrivera à se ressaisir que longtemps après, en 1856, avec les Contemplations, quand l'exil et l'éloignement lui auront fait une âme nouvelle. Gautier cherche en vain sa voie d'Émaux et Camées. L'époque n'est pas favorable aux chefs-d'œuvre. L'exception de Musset, qui donne en 1840 le meilleur de lui-même, n'infirme en rien ce jugement. Musset avait changé d'air. Il revenait d'Italie et de plus loin, du pays de la douleur. Les grands succès du jour, ce sont les Mystères de Paris, les trois Mousquetaires et la Pucelle de Belleville, voilà la note. D'ailleurs le témoignage le plus irrécusable du maléfice de

l'heure, c'est l'histoire de Balzac, de cet immense grand homme qui, à l'exemple de son époque, éclectique et incohérente, dont il portait l'afîlux sanguin, s'est torturé toute sa vie, avec acharnement, pour conquérir un style, sans y parvenir. Il était naturel que Baudelaire souffrît aussi de la crise, malgré sa force de résistance et malgré qu'il fût peutêtre le seul disposé, par le tour sarcastique de son esprit, à prendre vigueur de l'excès de platitude ambiante.

Il ne lui a pas été possible d'imprimer une direction unique à sa ferveur faite, à travers tant d'influences diverses, d'éléments contrastés (1), c'est-à-dire qu'il ne lui a pas été possible de se réaliser dans l'unité. Il le sait et il s'en excuse en invoquant le droit de se contredire. Il est néanmoins symptomatique que son rêve démesuré d'orgueil n'ait abouti qu'à d'humiliantes confessions et que son art, qui va révolutionner la poésie et la critique et leur ouvrir des voies si neuves, reste entiché du vieux Credo, de l'idéal fossile du régime absolutiste. Il est indiscutable encore que ce grand artiste^ épris de perfection, a cédé, à son insu, à la contagion jusqu'à commettre des fautes de goût.

Tnéophile Gautier, examinant son style, note justement que Baudelaire y mêle des fils de soie et d'or à des fils de chanvre rudes et forts. Il compare sa trame à « ces étoffes d'Orient à la fois splendides et grossières où les plus délicats ornements courent avec de charmants caprices sur un poil de chameau bourru ou sur une toile âpre au toucher ».

Sous une forme courtoise et le désir d'être aimable, on sent l'importance de la critique. Les fils de soie et d'or, Baudelaire les tient de son génie. Les fils de poil de chameau, c'est son temps qui les lui fournit, sans qu'il y songe.

(J) Ce qui souligne l'incoliérence de l'heure, c'est que l'on édifie les prisons de La Roquette et de Mazas avec le même entrain que l'on plante en tous lieux les arbres de la Liberté. On traque avec la dernière rigueur la propagande bonapartiste, mais l'on ramène les cendres de Napoléon et on leur confère l'apothéose. On dégage le centre de Paris et on aère ses rues, mais on l'étrangle d'une ceinture de'fortiflcations.

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De même Claudel s'étonne de trouver chez r3:uidelaire 0 un extraordinaire mélange du style racinien et du slyle journaliste de son temps ».

C'est qu'on ne respire pas impunément une atmosphère contaminée. Il est difficile de garder l'équilibre sur un sol instable. A vouloir fuir la sentimentalité niaise, le style bâclé, le genre trivial à la mode, à vouloir trop se méfier du spontané, Baudelaire en vient à rechercher le bizarre, l'étrange, l'anormal, et à en faire les conditions essentielles du beau. Pour protester contre la platitude d'un régime égalitaire, d'une société de niveau, sans relief, il en vient à outrer sa conception du dandysme aristocratique jusqu'à faire de Satan le dandy par excellence et jusqu'à ne vouloir plus « parler au peuple que pour le bafouer ».

C'est donc par dandysme, c'est-à-dire par haine des mœurs et des institutions démagogiques, que Baudelaire alTectera de railler et de blasphémer.

Baudelaire n'était ni un sceptique ni un athée, c'était un souffrant. Produit contradictoire (le mot est de lui) d'un vieillard et d'une jeune femme qui s'était laissé marier par intérêt et non sans quelque répugnance, la disproportion d'âge et le manque d'affinités de ses parents suffiraient pour expliquer son déséquilibre nerveux, son étrange nature, capricieuse, inquiète, mélange de ferveur et d'impuissance, toute d'élans repliés par une veine sarcastique.

Baudelaire était un malade de la volonté. Ses vers le prouvent où il se gourmande sans cesse de son impuissance. Il s'avoue, dans son journal, « un paresseux nerveux », ayant, à la fois, « l'horreur et l'extase de la vie ». Au reste, il s'est analysé lui-même dans la Fanjarlo sous les traits de Samuel Cramer ; voici ce qu'il en dit :

«C'est à la fois un grand fainéant, un ambitieux triste, et un illustre malheureux ; car il n'a guère eu dans sa vie que

des moitiés d'idées. Le soleil de la paresse, qui resplendit sans cesse au dedans de lui, lui vaporise et lui mange cette moitié de génie dont le ciel l'a doué. »

Il parle encore de « nature ténébreuse, bariolée de brefs éclairs, — paresseuse et entreprenante à la fois, — féconde en desseins difficiles et en risibles avortements ». Il insiste sur son côté « comédien ». Il jouait pour lui-même « d'incomparables tragédies ou, pour meiux dire, tragi-comédies ».

Tout Baudelaire est dans ces lignes ; mais ce qui nous les rend si émouvantes, c'est leur valeur symbolique. On y saisit les symptômes du mal dont le monde se mourait, hier : vanité désordre, impuissance. C'est le mal du siècle.

Qu'avions-nous besoin tout à l'heure de faire appel aux documents secrets, aux archives de famille de Baudelaire, de fouiller dans ses ascendances pour y trouver l'explication de son détraquement nerveux? Les aïeux dont il porte la tare, nous les connaissons. C'est René, c'est Lara, c'est Manfred, c'est Werther. Ce sont eux qui, debout, sur le seuil du siècle, en tiennent l'âme entre leurs mains et vont la marquer de leur empreinte. Voilà les sources de son génie désespéré I Voilà ceux dont il a reçu l'héritage 1 C'est leur malaise, leur fièvre et leur cri révolté qu'il retrouve, dès qu'il sait Ure, dans les vers de Lamartine, de Musset, d'Alfred de Vigny et qui feront de lui le nostalgique rêveur

De qui l'unique soin était d'approfondir Le secret douloureux qui le faisait languir.

Baudelaire peut dire comme Lamennais et l'élite de ses contemporains : « Mon âme est née avec une plaie. »

Sa profonde originalité, enseigne Paul Verlaine, c'est de représenter puissamment et essentiellement l'homme moderne tel que l'ont fait les raffinements d'une civilisation excessive, l'homme moderne avec

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ses sens aiguisés et vibrants, son esprit douloureusement subtil, son cerveau saturé de tabac, son sang brûlé d'alcool.

Moderne, voilà l'une des caractéristiques du génie de Baudelaire. Il pense que toutes les époques ont leur beauté, parce qu'elles ont leurs passions particulières, et que la beauté vient des passions. Balzac lui a enseigné que même le décor et le vêtement moderne ont leur valeur esthétique. On connaît le couplet sur l'habit noir, thème devenu banal sur lequel le somptueux poète Laurent Tailhade, naguère encore, a brodé d'étincelantes variations. Baudelaire estime qu'un Vautrin, un Rastignac égalent les héros de l'Iliade et qu'il n'y a pas de lecture plus captivante, plus riche en éléments d'intérêt, que celles des Faits Divers et de la Gazette des Tribunaux. « La vie parisienne, affirme-t-il, est féconde en sujets poétiques et merveilleux. Le merveilleux nous enveloppe et nous abreuve comme l'atmosphère, mais nous ne le voyons pas. «Lui, a su voir. II a senti l'âme de Paris, violente et tourmentée. Il a senti la poésie acide des faubourgs et montré, comme dit Anatole France, ce qu'il y a de noble encore dans un chiffonnier ivre.

Ici se manifeste la sensibilité de Baudelaire. Sous ses allures cinglantes de dandy, il cache un cœur compatissant. Ses lettres nous ont révélé le sentimental qu'il se défend d'être. Telle pièce des Fleurs du Mal, comme

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse...

ne déborde-t-elle pas d'une généreuse émotion ? On lui a reproché, comme un signe de sécheresse de cœur, son dédain de la campagne et des paysages frissonnants. C'était une attitude, une conséquence de sa théorie dandyste qui veut tout soumettre à la loi de l'ordre et qui ne soufTre pas d'irré-

gularité même chez le végétal. Ce que Baudelaire dit de Corot, de Troyon, de Théodore Rousseau, montre qu'il vibrait à l'unisson de ces grands interprètes de la nature, et qu'il était, comme eux, sensible aux charmes de la poésie champêtre. Je n'en veux pour preuve que cette impression furtive cueillie aux pages de son journal : «Les ténèbres vertes dans les soirs humides de la belle saison... »

Brunetière, dans son réquisitoire, reproche à Baudelaire de se faire « l'admirateur de sa propre laideur ». Comment a-t-il osé proférer une pareille imposture quand il savait présent à tous ce distique fameux :

Ah I Seigneur, donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût 1

La vérité, c'est que Baudelaire ne se console pas d'avoir trop présumé de ses forces et de n'avoir pu soutenir jusqu'au bout le rôle héroïque de dandy qu'il s'était tracé ; mais il ne peut s'accommoder ni de la laideur, ni de la sottise. Il se sent mal à l'aise dans un monde terre à terre où ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

Il n'osait à la fin de la journée procéder à son examen de conscience, sûr de n'y trouver que sujet d'amertume et de découragement.

« Ames de ceux que j'ai aimés, — s'écriâit-il alors du fond de sa détresse, — âmes de ceux que j'ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs complices du monde, et vous. Seigneur, mon Dieu, accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes et que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise. »

Il appelle la douleur comme un moyen de purification, de salut :

Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance, Comme un divin remède à nos impuretés.

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Là est sa note poignante et sincère, et non (juand il afiecte un rictus sarcastique, un endurcissement coupable, un orgueil de damné ; non quand il se fait gloire d'être « un faux accord dans la divine symphonie », attitude si inconciliable avec ses élans de ferveur, ses crises de contrition soudaine, qu'il éprouve le besoin de s'en expliquer en disant qu'il a dû « façonner son esprit à tous les sophismes ».

Il faut, au risque regrettable de contrister quelques-uns de ses plus ésotériques fervents, avoir le courage de déblayer toute cette défroque byronienne, tout ce satanisme d'emprunt, tout ce côté factice et déjà démodé du talent de Baudelaire, pour arriver à sa vraie personnalité, à son trait éternel, à la part vivante et durable de son génie.

Le mérite incontesté de Baudelaire, à nos yeux, c'est d'avoir restitué la poésie à sa véritable destinée. Elle a cessé d'être, avec lui, tributaire de l'histoire, de la science et de la morale. Il ne la ravale plus à n'être qu'un mode d'enseignement.

Elle n'a d'autre but qu'elle-même. La poésie est une façon de goûter la vie, une délectation, un état de grâce. La poésie redevient, avec Baudelaire, comme au temps des Grecs, une manifestation divine, un ravissement de l'âme ; mais l'originalité de Baudelaire, c'est de rester supérieur à son ivresse et de la contrôler. Gautier constate que la volonté chez lui double l'inspiration. Toutefois il y a un abîme entre la théorie de Gautier de l'Art pour l'Art et celle de Baudelaire. Gautier sentait d'instinct que la poésie devait se suffire à elle-même et que la beauté est assez manifeste pour se dispenser de preuves. Pas plus qu'on ne fait d'un tableau, d'une phrase musicale, d'une statue, nous ne sommes en droit d'exiger d'un poème un caractère d'utilité pratique. La joie contemplative de l'extase nous suffit. Mais Gautier restreignait encore par trop le rôle du poète. 11 n'ambitionnait que

de rendre, à la façon d'un peintre, le contour et l'aspect des choses. Il restait prisonnier des apparences. C'était un observateur. Baudelaire est un visionnaire. Sous la forme des choses, il cherche leur signification et leur raison d'être. Il voit le lien qui relie l'éphémère à l'éternel. Il découvre entre les phénomènes et ceux d'au-delà de mystérieuses correspondances.

La nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe, à travers des forêts de symboles, Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Son domaine s'étendant jusqu'au monde invisible, il lui est moins utile de peindre que de suggérer. La signification des mots, ici, ne suffit plus. Il faut utiliser leur son, leur forme, leur couleur, pour créer une atmosphère favorable à l'impression que l'on veut produire. Ainsi l'on violente l'âme, plus siirement, en y accédant par le chemin des sens, à la façon de la musique ou d'un parfum. Le poète est amené, par suite, à rechercher la perfection. La perfection que rêvait Gautier était celle d'un habile ciseleur de mots. Celle que rêve Baudelaire est plus haute. Je Us dans ses notes : « De la langue et de l'écriture prises comme opérations magiques, sorcellerie évocatoire. » Pour lui, le vers est comme une formule d'incantation qui obéit à des lois mystérieuses, mais inflexibles, que le poète doit retrouver d'instinct, par un privilège spécial de sa nature. Rien ne doit être abandonné au caprice ou au hasard. Une faute d'inattention, un accent omis, une virgule déplacée suffit pour faire avorter l'expérience. L'apparition se refuse. Le talisman est sans vertu.

Et ceci nous amène à parler de la technique de Baudelaire.

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