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CHAPITRE IV LA TECHNIQUE DE BAUDELAIRE

Il nous faut insister sur ce point et montrer comment Baudelaire a renouvelé la poétique sans briser les moules de ses devanciers. On a remarqué qu'il était nourri des poètes du xvii« siècle au point qu'il use de l'inversion, contre laquelle le romantisme s'était insurgé :

Des deux spirituels l'inaccessible azur.

De ce corps ferme et droit la rude majesté. Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne Des cocotiers absents les fantômes épars.

De FrascatI défunt vestale énamourée.

De l'antique Vénus le superbe fantôme.

2J(J CIIAHLES BAUDELAIRE

l^iusiciiib de ses vers pourraient être attribues à Racine

De ses yeux amortis les paresseuses larmes, L'air brisé, la stupeur, la morne volupté, Ses bras vaincus jetés comme de vaines armes, Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

L'irrésistible nuit établit son empire.

L'oubli puissant habite sur ta bouche.

Son regard, de vigueur et de grâces armé. L'une par sa patrie au malheur exercée.

Mais le vers de Baudelaire se distingue du vers classique par ses préoccupations essentiellement musicales. Les classiques font une plus large part à l'analyse et à l'éloquence.

Ces deux éléments, dit M. Dérieux, se sont détachés peu à peu, par soustraction, des éléments exclusivement poétiques : image et rythme.

Tout ce qui met dans l'âme une attente immortelle.

Lt c'est à ce détachement progressif que Baudelaire aura contribué plutôt qu'un autre à son époque. Car c'est bien depuis lui que nous cherchons avant tout dans un livre de poète ce que M. André Gide a appelé « un choix certain de l'expression, dicté non plus seulement par

l'œuvre 1>'J7

la logique cl qui ccliappe à la logique, tout ce qui penuet au poète musicien de fixer pour nous l'émotion essentiellement indclinissable ». Baudelaire marque le point poétique où la plastique se conjugue avec la musique pour créer à égale distance de la peinture et de la musique un langage nouveau, le langage essentiel de la poésie.

Les ennemis de Baudelaire, lorsqu'on leur parle du pouvoir suggestif de ses vers, ne manquent pas devons répondre : a II y a mieux que ça chez Hugo I n et les voilà partis à nous débiter ;

Le vieil anneau de fer du quai plein de soleil. Des transparences d'eau frémissent sous les saules. Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.

Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon.

On n'a jamais nié que Victor Hugo fût un habile manieur d'images. Il sait se faire écouter, mais sa virtuosité ofïre trop d'artifice apparent. Ses images ne sont souvent que des ornements empruntés. Celles de Baudelaire font partie intégrante de l'idée. Quand Hugo écrit :

Je suis le caillou d'or et de feu que Dieu jette Comme avec une fronde au front noir de la nuit.

Quand il appelle le moment où nous verrons

Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d'or.

Quand il énonce :

L'homme est un point qui vole avec deux grandes ailes Dont l'une est la pensée et dont l'autre est l'aniom ;

l'imagination séduite applaudit sans que la sensibilité y trouve son compte. Notre oreille reçoit une caresse sonore. L'émotion est purement cérébrale. Hugo est un rayon de lumière projeté sur le monde extérieur. Baudelaire est une clarté projetée dans les gouffres de la conscience.

Avec Hugo, nous n'avons que des émotions de théâtre. Avec Baudelaire, c'est en nous véritablement que le drame se joue.

Oui, Victor Hugo fourmille de comparaisons ingénieuses :

Et mon amoui*, toujours, comme un chien à tes pieds,

mais qui sont loin de nous pénétrer comme celles de Baudelaire :

Vous êtes un beau soir d'automne clair et rose.

Hugo est plein d'impressions de crépuscule. Où trouver chez lui l'équivalent de celles-ci obtenues si simplement :

L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient.

L'Aurore grelottante en robe rose et verte S'avançait lentement sur la Seine déserte.

Le génie de Hugo est un génie de rhéteur, ^mais il n'atteint au pathétique de Baudelaire :

Mon cœur est un palais flétri par la cohue :

On s'y saoule, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux.

Hugo nous étale souvent le spectacle de la misère. U s'apitoie sur les pauvres :

L'huile est chère, le bois est cher, le pain est cher,

l'œuvre 299

Jamais il n'a dressé ce tableau émouvant des Fièvres

Qui le long des grands murs de l'hospice blafard, Comme des exilés s'en vont d'un pied traînard. Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres.

Le vers de Hugo se limite à son sens. Celui de Baudelaire le dépasse. C'est un coup d'archet qui bâtit des féeries. Il suffit au poète d'écrire :

Un parfum nage autour de votre gorge nue,

pour créer une atmosphère spéciale où s'éveille tout un monde d'idées et de sensations. Et si l'on trouve aussi, çà et là, chez Hugo, des vers musicaux, des vers suggestifs :

Tandis que je songeais et que le gouffre noir M'entrait dans l'àme avec tous les frissons du soir,

rien n'empêche de penser, puisque ces vers-là, si dilîérents de sa première manière, se rencontrent surtout à partir des Contemplations, qu'il ait subi l'influence de Baudelaire. Les Contemplations ont paru en 1856, un an avant les Fleurs du Mal, mais de nombreux poèmes de Baudelaire avaient été publiés dans les Revues. Hugo ne pouvait les ignorer, lui, si attentif à toutes les manifestations des Muses, lui,

Mis au centre de tout connue un écho sonore.

Hugo a passé sa vie à imiter, — je ne dis pas plagier, — ses contemporains. Il a imité Sainte-Beuve (Les Feuilles d'automne), Leconte de l'Isle (La Légende des Siècles), Gautier (Chansons des rues et des bois). Il a pris chez Eugène Sue l'idée des Misérables et chez Vigny l'idée de Marion Dclorme comme il avait pris chez Walter Scott l'idée de Notre-Dame de Paris. Son prodigieux génie lui permettait de s'assimiler les conceptions des autres au point de les rendre méconnaissables,

tant il les transfigurait de sa magie verijalc. Mais si dissimulés que soient ses emprunts, un œil attentif sait les découvrir, et quand Hugo nous parle dans les Châlimcnls :

Des vieux parfums rancis dans des fioles persanes, Du lavabo vidé des pâles courtisanes,

il n'est aucun critique averti qui n'y reconnaisse un écho de Baudelaire. Hugo se laisse ici prendre en flagrant délit d'imitation, et, pour ainsi dire, la main dans le sac.

Victor Hugo a tiré de lui-même, dans ses vers, des efîets heureux d'allitération :

Les vagues violons de la niére Saguet.

Une émeraude où semble errer toute la mer.

L'emphase frissonna dans sa fraise espagnole.

11 ne s'y est pas appliqué aussi résolument que Baudelaire qui en avait fait les bases de son esthétique. Hugo ne s'était jamais demandé

Comment la poésie touche à la musique par une prosodie dont les racines plongent plus avant dans l'âme humaine que ne l'indique aucune théorie classique.

Peut-être n'avait-il jamais réfléchi

que la phrase poétique peut imiter (et, par là, elle touche à l'art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante, qu'elle peut monter à pic vers le ciel sans essoufllement ou descendre perpendiculairement vers l'enfer avec la vélocité de toute pesanteur ; qu'elle peut suivre la spirale, décrire la parabole ou le zigzag, figurant toute une série d'angles superposés...

l'œuvre 301

Des critiques, MM. Henry Dérieux, Gonzague de Reynold... se sont ingéniés à chercher dans les vers de Baudelaire des illustrations de sa théorie. Chacun peut reprendre l'expérience.

Voici des modèles de vers droits, horizontaux, ascendants ou descendants :

Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain. Leur front de marbre avait l'air fait pour le laurier. Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs.

Heureux celui qui peut, d'une aile vigoureuse. S'élancer dans les champs lumineux et sereins.

Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes.

Voici pour 'la ligne courbe :

Je les veux agiter dans l'air comme un mouchoir.

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large.

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés.

Même quand elle marche on croirait qu'elle danse.

On a déjà remarqué l'allure sinueuse, serpentine de ce vers :

Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

Il y en a d'autres, comme :

Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir.

Il y en a de zigzaguants, de brisés :

Il vient comme un complice, à pas de loups. Le ciel Se ferme

Et c'est parce qu'il s'embarrassait de tant de scrupules que Baudelaire aimait à se restreindre au sonnet où il avait plus de chance d'atteindre à la perfection. Les sonnets abondent, chez lui, où tous les détails sont admirablement choisis pour concourir à l'unité d'impression et qui sont, en même temps que des chefs-d'œuvre de sentiment, des merveilles de réalisation plastique. Tel :

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