‹ Ch. BaudelaireChapitre 39 sur 49 · SPLEEN · texte numérisé non relu

SPLEEN

Pluviôse, irrité contre la ville entière.

De son urne à grands flots verse un froid ténébreux

Aux pâles habitants du voisin cimetière,

Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.

Mon chat sur le carreau cherchant une litière. Agite sans repos son corps maigre et galeux ; L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière Avec la triste voix d'un fantôme frileux.

Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée Accompagne en fausset la pendule enrhumée. Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums.

Héritage fatal d'une vieille hydropique, Le beau valet de cœur et la dame de pique Causent sinistrement de leurs amours défunts.

On saisit ici « l'opération par laquelle une rêverie devient un objet d'art », et cette science du rythme qui fait des

l'œuvre 303

Fleurs du Mal un livre unique dans les annales du lyrisme français.

Reste le reproche d'immoralité. Serait-il fondé, que la valeur poétique du livre n'en serait en rien diminuée.

L'art est vme chose. La morale en est une autre. Nos critiques ont tort de les vouloir confondre. Qu'ils se renseignent chez Sainte-Beuve :

La morale qu'on met sans cesse aux prises avec l'art ne me paraît point devoir lui être si constamment opposée et confrontée. Le grand Gœthe, le maître de la critique, a établi ce principe souverain qu'il faut surtout s'attacher à l'exécution, dans les œuvres de l'artiste, et voir s'il a fait, et comment il a fait, ce qu'il a voulu. 11 en est beaucoup, disait Gœthe, qui se méprennent en ce qu'ils rapportent la notion du beau à la conception, beaucoup plus qu'à l'exécution, des œuvres d'art ; ils doivent ainsi, sans nul doute, se trouver embarrassés quand l'Apollon du Vatican et d'autres figures semblables, déjà belles par ellesmêmes, sont placés sous une même catégorie de beauté avec le Laocoon,avec un Faune ou d'autres représentations douloureuses ou ignobles. Il y a donc, selon Gœthe, une part essentielle de vérité, qui entrait dans les ouvrages des anciens, dans ceux qu'on admire et qu'on invoque le plus, et c'est cette part de vérité, cette nature souvent crue, hideuse ou basse, moins négligée des anciens eux-mêmes qu'on ne l'a dit, qu'il ne faut point interdire aux modernes d'étudier et de reproduire: «Puisse, s'écriait Gœthe, puisse quelqu'un avoir enfin le courage de retirer de la circulation l'idée et même le mot de beauté (il entend la beauté abstraite, une pure idole) auquel, une fois adopté, se rattachent indissolublement toutes ces fausses conceptions et mettre à sa place, comme c'est justice, la vérité dans son sens général! •

En France et dans notre société, c'est moins encore l'idée de beauté que celle de morale qui fait ce même office de pavé accablant et dont on s'arme sans cesse, qu'on jette à la tête de tout nouveau venu, avec une vivacité et une promptitude qui ne laissent pas d'être curieuses, si l'on songe à quelques-uns de ceux qui en jouent de la sorte.

Après ces lignes de Sainte-Beuve, citant Gœthe, faut-il reproduire celles de Swinburne qui disait précisément à propos des Fleurs du Mal :

Les critiques, là-bas (France) aussi bien qu'ici (Angleterre), semblent avoir passablement oublié que le rôle d'un poète est d'écrire de bons vers et en aucune façon de sauver son époque ou de refondre la société. Il n'y a pas d'autre forme d'art qui soit plus infestée d'un impuissant désir de se mêler de sujets complètement étrangers à son véritable objet. La masse des lecteurs de nos jours semble penser qu'un poème est meilleur, du moment qu'il contient une leçon morale ou qu'il concourt à une bonne œuvre matérielle et tangible.

Baudelaire restait persuadé que « tout objet d'art bien fait suggérait naturellement une morale ». Et l'on peut dire de lui ce qu'on a dit de Lesage qu'il est « moral comme l'expérience ».

« Les livres que le monde appelle immoraux, disait Oscar Wilde, sont les livres qui lui montrent sa propre honte. » Et cela explique l'animosité du commun des lecteurs contre les Fleurs du Mal parce que ce livre « a projeté des rayons splendides, éblouissants, sur le Lucifer latent qui est installé dans tout cœur humain ». Il ne sera pas pardonné à Baudelaire, écrit Péladan, d'avoir trahi le pacte de mensonge nécessaire à l'humanité pour s'estimer.

En somme ce que Baudelaire a écrit c'est la Tragédie de l'homme, et si le spectacle manque de réjouissance, ce n'est pas à lui qu'il faut nous en prendre, c'est à nous-mêmes.

Les Fleurs du Mal, dit M. Gonzague de Reynold (1), évoquent une cathédrale, et il cite ce mot de M. Gustave Lanson : « Obsédé et assoiffé de la mort, Baudelaire nous rappelle le christianisme angoissé du xv^ siècle. »

Pourquoi pas le christianisme tout court ? C'est le caractère du christianisme d'être angoissé, puisqu'il a coupé l'homme en deux, en jetant la malédiction sur la chair. M. Gonzague de Reynold cite encore le mot de M. Emile Mâle

(1) Gonzague de Reynold, C/iarZes Baudelaire (Crès, Paris-Genève, 1920).

l'œuvre ♦ 305

qui, à propos de l'art religieux, note, qu'à partir de 1830, « un nouveau moyen âge commence ». C'est ce que les critiques s'étonnant du satanisme des Fleurs du Mal avaient oublié. M. Gonzague de Reynold a raison : les Fleurs du Mal sont une cathédrale. Il est donc tout naturel d'y trouver sculptées, sur le porche, des scènes de sabbat, et des figures diaboliques. Le paganisme jouissait sans remords du plaisir des sens et jetait un voile sur la douleur et l'agonie. Il ne trouvait rien d'obscène si ce n'est la laideur. Il brûlait les corps qui avaient cessé de \àvre et en dispersait les cendres dans l'azur. Le christianisme a ennobli l'homme mais au détriment de son bonheur. Il a installé sur le monde le cauchemar de ses divinités cadavériques. Il a dressé à tous les carrefours l'image des supplices et l'obsession de la mort. Le côté macabre des Fleurs du Mal s'expUque. Il est conforme à la tradition d'y voir grouiller la vermine et les vices. Les damnés à la chaîne y subissent leur torture tandis qu'un fantôme emplit l'espace :

Ce spectre singulier n'a pour toute toilette, Grotesquement campé sur son front de squelette, Qu'un diadème affreux sentant le carnaval. 'Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval. Fantôme comme lui, rosse apocalyptique.

Qui bave des naseaux comme un épiieptique. Au travers de l'espace ils s'enfoncent tous deux. Et foulent l'infini d'un sabot hasardeux. Ls cavalier promène un sabre qui flamboie Sur les foules sans nom que sa monture broie. Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison, Le cimetière immense et froid, sans horizon. Où gisent, aux lueurs d'un soleil blanc et terne, Les peuples de l'histoire ancienne et moderne.

Mais il y a aussi le flamboiement des verrières, les visions célestes, les élans de ferveur, le groupe des extases et l'ivresse des élus.

CB. BALDELAIUU.

Nous voici parvenu au sommet de Baudelaire, à ces régions sublimes où il a su s'élever d'une aile vigoureuse

Par delà le confin des sphères étoilées.

On s'y sent « purifié par l'air supérieur ».

Nous voici parvenu au point où le poète apparaît

Tel qu'en lui-même enfin l'Éternité le change.

et où il va rejoindre, dans l'immortalité, le chœur des hommes saints transfigurés par la douleur ; le chœur de ces demidieux qu'il a chantés, parce qu'ils éclairent nos ténèbres comme des phares et qu'ils constituent notre orgueil, étant les titres les plus éclatants de la noblesse humaine :

Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage Que nous puissions donner de notre dignité Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge Et vient mourir au bord de votre éternité I

La science du rythme est encore dépassée chez Baudelaire par la qualité de l'inspiration. Il ne faut pas que sa touche réaliste nous fasse oublier le sens spiritualiste de sa leçon. Souvenons-nous qu'il a dit :

— Toute idée est, par elle-même, douée d'une vie immortelle, car la forme est indépendante de la matière et ce ne sont pas les molécules qui constituent la forme.

— L'enthousiasme qui s'applique à autre chose que les abstractions est un signe de faiblesse et de maladie.

— La prière est une des grandes forces de la dynamique intellectuelle. Il y a là comme une récurrence électrique.

Et à ceux qui reprochent à Baudelaire d'être le poète du vice, M. Anatole France répond qu'il est le « poète du péché.

l'oeuvre 307

ce qui est bien différent. Sa morale ne diffère pas beaucoup de celle des théologiens. »

Voilà la vérité I Baudelaire est un poète catholique et il est étrange que le plus fougueux de ses détracteurs, le croyant Brunetière, n'ait pas pris garde que les coups qu'il lui portait rejaillissaient sur l'exégèse. Baudelaire a la foi du confesseur et du martyr. Il bouleverse les cœurs à la façon des prophètes, armés d'éclairs, et nous ramène à Dieu par le chemin de la douleur.

Il nous irrite, parce qu'à l'image des moines sectaires et des inquisiteurs farouches d'autrefois, il nous met le nez dans notre ordure et qu'aux périodes de paix tranquille, il nous empêche d'être heureux, en nous rappelant que nous avons une âme. Il fond du ciel comme un aigle,

( Du mécréant saisit à plein poing les cheveux,

Et dit, le secouant : t Tu connaîtras la règle ! •

(Car je suis ton bon ange, entends-tu ?) Je le veux l

Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace. Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété. Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe. Un tapis triomphal avec ta charité.

Il est le M ane-Thecel- Phares qui s'inscrit aux murs du festin et dresse dans un sursaut d'épouvante les convives gorgés et repus. Il est celui qui jette l'alarme et qui, au moment où nous allions nous endormir, sonne le locsin.

C'est parce qu'il est resté prisonnier du dogme que, parmi les générations nouvelles, beaucoup, dont la conscience s'est

libérée, affectent de se détacher de Baudelaire, sans prendre garde qu'ils continuent à le respirer dans l'air, autour d'eux, tant l'essence de notre littérature, depuis cinquante ans, en demeure imprégnée.

Ceux qui habitent les cimes glacées de l'athéisme et que n'impressionnent plus ni les fracas de la chaire, ni les diableries, ni la mise en scène et les pompes Uturgiques, n'oublient pas, pourtant, que Baudelaire a payé de son désastre, comme Pascal, le geste téméraire de secouer les portes de l'ombre et s'émeuvent encore de ses aveux désespérés.

Baudelaire est si varié que les esprits les plus dissemblables, s'ils l'abordent sans parti pris, sont sûrs d'y trouver leur récompense. Il plaît « aux amoureux fervents comme aux savants austères ». S'il a les charmes de l'horreur qui n'enivrent que les forts, il a aussi le don des larmes et les attendrissements soudains qui vont droit au cœur et conquièrent les simples. Il éblouit les néo-païens par la splendeur du verbe et le rappel

de ces époques nues.

Dont Phœbus se plaisait à dorer les statues.

Les écrivains y reçoivent une leçon de style et de cadence. Il n'est pas jusqu'aux âmes innocentes qui n'y respirent un parfum d'églogue et qui n'y retrouvent l'image du « vert paradis des amours enfantines ».

On nous prédit, pour demain, un bouleversement général des idées et des mœurs amené par la guerre, et le rétabUssement d'un état d'esprit auquel Baudelaire aura cessé de correspondre. Je le souhaite plus ardemment que tout autre, car nous aurions alors rétabli la félicité de l'âge d'or.

Baudelaire vivra tant que l'humanité comptera des inquiets, des malades de spleen et des chercheurs d'infini. Son règne durera tant que nous verrons, plongée dans l'enfer luxurieux des villes, des âmes nobles mais désarmées, aussi incapables de se soustraire à la corruption que de s'y adapter.

l'œuvre 309

Et il sera toujours la voix de ceux, quelle que soit leur confession, mystiques ou athées, qui ont pénétré l'inanité des plaisirs d'ici-bas et qui ne peuvent s'accommoder de l'imperfection d'un monde où la soif inextinguible du bonheur se trouve liée, chez la créature, à l'impossibilité d'y parvenir.

Page 1