CHAPITRE V LA DÉDICACE A THÉOPHILE GAUTIER
On s'était habitué, sur la foi de la dédicace des Fleurs du Mal, à considérer Baudelaire comme un disciple de Théophile Gautier. Sur l'exemplaire qu'il lui offrit (2), il avait écrit de sa main :
Mon bien cher Théophile, la dédicace imprimée à la première page n'est qu'une ombre très faible de l'amitié et de l'admiration véritables que j'ai toujours éprouvées pour toi. Tu le sais.
Encore que cette attitude de Baudelaire, à l'endroit d'un poète si dissemblable, ait pu paraître étrange aux esprits réfléchis, force leur était bien de s'incliner devant les faits. Jules Levallois, secrétaire de Sainte-Beuve, qui a connu Baudelaire et qui était informé de ses vrais sentiments, est le premier qui nous ait mis en garde contre la sincérité de son hommage. Le premier, il nous a dit : « Cela fait partie des « salamalecs » de Baudelaire à Gautier. N'en croyez rien. Baudelaire n'a jamais vu, chez Gautier, qu'un «banal enfileur de mots, sans idées », et, du reste, il l'a écrit (3). Néanmoins, les fervents de Gautier ne jugent pas la caution suf-
(1) Voir à l'Appendice.
(2) Cet exemplaire, sur hollande, fut acquis en 1920, au cours d'une vente, par un libraire parisien, pour prés de 16.000 francs.
(3) Jules Levallois, Mémoires d'un critique (Librairie illustrée).
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fisante. L'un d'eux, M. Henry Dérieux(l), persiste dans l'opinion que Baudelaire s'estimait l'obligé de Gautier. Il s'appuie sur ce fait que l'on rencontre, chez Baudelaire, des idées, des termes et des images de Tliéophile Gautier, «preuve, dit-il, qu'il l'avait lu, relu et qu'il s'en était imprégné jusqu'aux moelles ».
Dans la mort, Gautier célèbre, par exemple, l'espoir et le refuse de la vie :
C'est la seule qui donne aux grands inconsolables
Leur consolation
Elle prête des lits à ceux qui, sur le monde, Comme le Juif errant font, jour et nuit, leur ronde
Et n'ont jamais dormi
A tous les parias, elle ouvre son auberge
Ce n'est pas autrement que Baudelaire la célèbre à son tour ;
C'est la mort qui console, hélas ! et qui fait vivre. C'est le but de la vie et c'est le seul espoir
Qui nous donne le cœur de marcher jusqu'au soir
C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre.. .. C'est un ange qui tient, dans ses doigts magnétiques, Le sommeil et le don des rêves extatiques Et qui refait le lit des gens pauvres et nus.
Comme on le voit, les images de Baudelaire sont les images mêmes de Gautier : Consolation, repos, auberge. Ut
Mais reprenons la Comédie de la Mort, nous allons voir éclorc, pour ainsi dire, quelques-uns des thèmes dont Baudelaire devait tirer ses plus pathétiques accents. C'est, par exemple, l'idée que peut-être la mort ne donne ni l'inconscience ni l'oubli, que le rêve ni le désir ne s'arrêtent avec le dernier battement de notre coeur, mais que. lucides et impuissants, les morts, secrets témoins du drame de la vie. poussent encore vers lui l'appel de leur désespoir :
Peut-être aux passions qui nous brûlaient, émue, La cendre de nos cœurs vibre encore et remue Par delà le tombeau,
(1) Henry Dérieux, Baudelaire. Trois essais précédés d'un poème-dédicace. (Nouvelle librairie lillérairc. Bille, 2, Stcrnengasse 1917.)
Et qu'un ressouvenir de ce monde dans l'autre D'une vie autrefois enlacée à la nôtre, Traîne quelque lambeau
Peut-être n'a-t-on pas sommeil et quand la pluie
Filtre jusques à vous, l'on a froid, l'on s'ennuie
Dans sa fosse, tout seul
Et nous avons déjà l'esquisse du Remords posthume, de la Servante au grand cœur, du Revenant.
La Servante au grand cœur offre un exemple particulier de l'influence d'un poète sur un autre poète: à la persistance presque inconsciente de certains mots ; Gautier avait dit le tourment du cadavre, impuissant témoin des infidélités de sa maîtresse, et qui souffre
De ne pouvoir venir quelque nuit de décembre se tapir dans sa chambre.
Baudelaire se demandera, lui, ce qu'il trouverait à répondre à la tendre femme qui couva son enfance.
Si par une nuit bleue et froide de décembre Il la trouvait tapie en un coin de sa chambre.
Poursuivant son parallèle M. Henry Dérieux entend démontrer que l'idée primitive de la malédiction du poète exploitée par Baudelaire dans Bénédiction se trouve dans Ténèbres de Gautier :
Quand on rapproche les vers des deux poètes on s'aperçoit que ceux de Baudelaire débordent à chaque instant ceux de Gautier...; un peu sèches chez Gautier, les images poussent chez Baudelaire une abondante floraison. Gautier disait de la mort :
A tous les parias elle ouvre son auberge. Baudelaire élargit l'image en la baignant de mystère :
C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre.
De même la vision :
Elle prête des lits à ceux qui, sur le monde, Comme le Juif errant font, jour et nuit, leur ronde.
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donne chez Baudelaire :
C'est un ange qui tient, dans ses doigts magnétiques, Le sommeil et le don des rêves extatiques Et qui refait le lit des gens pauvres et nus
Quelle dillcrence encore entre cette note réaliste confiée à un rythme assez sec :
Peut-être n'a-t-on pas sommeil et quand la pluie Filtre jusques à vous, l'on a froid, l'on s'ennuie Dans sa fosse tout seul ;
et cette strophe si pleine, si pondérable, où les mots semblent se détacher comme des gouttes suintant d'une voûte funéraire :
Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse, Au fond d'un monument construit en marbre noir. Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse
Les rapprochements de M. Henry Dérieux font honneur à sa clairvoyance et j'aurais mauvaise grâce à le chicaner à ce sujet. Je ne veux pas rechercher si les idées, les images, les termes communs aux deux poètes ne se trouvent point chez d'autres lyriques antérieurs ou contemporains. Je ne veux point rechercher si une assimilation aussi naturelle que l'idée de la mort à l'idée d'une halte, d'un repos sur un lit d'auberge, n'ait pas pu leur venir spontanément. Je ne veux point rechercher si l'image de la mort parée et peinte, qui remonte aux jours premiers où l'on s'avisa d'embaumer et de farder les cadavres ; si l'hypothèse de la survie de la sensibilité chez les morts que l'on trouve déjà chez les poètes latins et notamment chez Tibulle ; si le sentiment de la malédictionjdu poète que l'on trouve chez Vigny, sont choses propres à Gautier. Je veux faire à M. Henry Dérieux la part aussi belle que possible.
Et, d'ailleurs, je reconnais que le mot o tapi », dans l'emploi qu'en fait Baudelaire après Gautier, est déjà plussigniflcalif et, bien loin d'ergoter sur la justesse de ces rapprochements, je
veux proclamer avec lui que Baudelaire abonde en traits puisés chez Gautier. Je ne m'en laisse point impressionner, parce que ces emprunts, fussent-ils voulus, démontreraient l'écrasante supériorité de Baudelaire qui imite en maître. Ils justifieraient, s'il en était besoin, le vieil adage : « Le génie assassine ceux qu'il pille. » Évidemment, l'on n'imite que ce que l'on approuve et l'on n'approuve que ce que l'on aime. Pourtant l'admiration paralyse ; l'émotion fait trembler la main. L'expérience établit qu'un écrivain reste toujours inférieur au maître dont il est effectivement « le plus respectueux et le plus jaloux des disciples ». Ici, au contraire, Baudelaire améliore.
Imiter ainsi, c'est créer. Pourquoi Baudelaire se serait-il fait scrupule de prendre un terme à Gautier, lui qui « découvrait une profondeur immense de pensée dans les locutions vulgaires » ? Molière a pris à Saint-Evremond toute une scène des Femmes savantes. Il ne s'estimait pas son inférieur. Le fait par Baudelaire d'emprunter des matériaux à Gautier ne sous-entend pas plus l'idée d'une soumission intellectuelle que le fait d'introduire un débris païen dans l'édification d'une cathédrale ne suffirait à justifier, contre un maçon, l'accusation d'hérésie ; mais il n'y a pas même cela. Je suis persuadé, et M. Dérieux est bien près de le reconnaître avec une bonne foi dont je lui sais gré, qu'il ne s'agit pas ici d'emprunts directs, mais de réminiscences (1). Ces réminiscences s'expliquent quand on songe que Baudelaire avait lu Gautier, tout jeune, sur les bancs du collège. Il y avait, dans les premiers vers de Gautier, pleins d'outrance romantique, assez de cadavres, de squelettes, de têtes coupées, d'apparitions spectrales au clair de lune et de décomposition verdâtre, pour impressionner une imagination maladive, l'approvisionner de visions troubles et de cauchemars. On imagine que Baude-
(1) Dans une note où il énumère ses plagiats, Baudelaire cite Thomas Gray, Edgard Poë, Longfellow, Stace, Virgile Eschyle. Il n'est pas question de Grautier.
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laire enfant aimait à se faire peur avec ce livre et à s'y promener comme dans une chambre noire. Il y perfectionnait « l'art cruel qu'un démon lui avait donné en naissant » :
D'ensanglanter son mal et de gratter sa plaie.
Relisez ces vers de Gautier :
Et j'aperçois bientôt, non loin d'un vieux manoir, A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir Soutenant un pendu : d'effroyables sorcières Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières Agité, je ressens un immense désir De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir. Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte
et dites s'il n'y avait pas là de quoi donner à un enfant une « con\ailsion nerveuse ». C'est précisément ce que Baudelaire reconnaît y avoir éprouvé ; mais quand il ajoute que cette convulsion nerveuse provenait aussi du sentiment de la touche posée juste, du coup porté droit, je reste sceptique, parce qu'à ce moment son goiit n'était pas formé et qu'il lisait ces choses à un âge où le sens critique n'intervient pas encore. A l'âge où il intervient, Baudelaire ne pouvait manquer de reconnaître la défectuosité d'un livre artificiel que Théophile Gautier avait improvisé en quelques jours, qu'il n'était pas loin de renier en prétendant qu'il l'avait jeté au feu (après en avoir tiré une seconde édition) et dont il s'excusait en disant qu'il l'avait conçu à un moment où « le siècle était à la charogne». (Préface de Mlle de .l/aup/n.)Baudelaire, en avançant en âge, ne pouvait que se rendre compte que tout cela était factice, médiocre et puéril.
Rien n'était plus contraire au génie de Gautier que ces fantasmagories macabres. Baudelaire n'en dut retenir que l'intention et le sous-titre. Ame et Péché, impliquant déjà tout son génie futur. Oui, il y a, comme le dit M. Dérieux, dans ces similitudes, moins l'indice dune imitation directe
que « la puissance mnémotechnique de vers lus et relus. Des lambeaux sont restés demeurés adhérents dans la mémoire. Un seul mot émergeant du subconscient en entraîne plusieurs autres, auxquels il fut lié par le rythme et la rime, comme des échos ».
En 1846 (c'est-à-dire à vingt-cinq ans), Baudelaire, revenu de son engouement passager, était en possession d'écrire que Gautier, sans idées, était un « banal enfileur de mots ». Cette opinion n'est pas si révolutionnaire. Otez le mot « banal » qui est injuste. Remplacez-le par « habile » ou par telle autre épithète louangeuse et vous aurez l'opinion moyenne que l'on professe, aujourd'hui, à l'endroit de Gautier ; c'est l'opinion tout au moins de ceux qui Usent un poète autrement que pour s'y initier à des secrets de métier. Gautier lui-même ne se donne-t-il pas comme un fin joaillier, un sertisseur de perles, un simple émailleur ?
«Mais, objecte M. Dérieux, il y a le Gautier d'Émaux et Camées, le Gautier supérieur, à la maîtrise de qui Baudelaire devait rendre hommage. » Baudelaire pouvait-il aimer ce Gautier-là ? Non 1
Entendons-nous. Il ne s'agit pas de mésestimer Gautier. Nul plus que moi ne rend justice à son talent. Nul plus que moi n'apprécie le probe artiste qui a su
Réaliser en marbre un rêve de beauté,
et qui a proclamé, avant Renan, qu'à côté du Parthénon, tout lui semblait barbare et grossier. Gautier a son lustre, sa nécessité, sa doctrine. Mais pour juger sainement des poètes, il faut les considérer à leur place, isolément. Ainsi en est-il des sons et des couleurs. Deux notes justes rassemblées peuvent créer une dissonance. Une couleur franche s'altère au voisinage d'une autre. Il y a des états d'âme inconciliables. On ne se sent point d'humeur à goûter Anacréon quand les nerfs vibrent encore du fracas d'Eschyle. L'Arioste a son agrément. Il s'évanouit à la lueur de Dante.
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Or je n'hésite pas à prétendre que Baudelaire et Gautier n'ont jamais pu, dans de si étroites limites que ce soit, sympathiser. Toutes leurs qualités sont réfractaires. Ces deux génies s'excluent comme l'eau et le feu.
Baudelaire vient de la Bible en passant par Dante. Gautier vient d'Hésiode, en passant par André Chénier.
Physiquement et moralement ils sont aux antipodes. Ils ne sont pas de la même race.
Considérez par exemple le portrait de Baudelaire et le portrait de Gautier et dites si tout, dans ces deux physionomies, ne hurle pas d'opposition. Le front de l'un est dévasté par l'ouragan de la pensée ; le front de l'autre s'orne d'une abondante chevelure bouclée dont on sent que la racine plonge dans un monde d'idées sereines. Le regard de l'un obsède et opprime jusqu'à l'angoisse ; celui de l'autre se voile d'une féline et voluptueuse langueur. Gautier respire une sorte de tranquillité rayonnante et olympienne. On sent que la fatalité féroce et saturnienne s'est acharnée sur Baudelaire.
Gautier se montre satisfait de lui-même. Il se plaît à dire : « Je suis très fort. J'amène 500 au dynamomètre. » Il est si fier de sa beauté qu'un jour il s'offre à remplacer le modèle et pose nu dans l'ateUer Charlet. Baudelaire se plaint de malaises perpétuels, de vertiges, du délabrement de son estomac. Il tient debout à peine. Il a des crises. Il lui arrive de tomber en entraînant la table sur laquelle il s'appuie. Il est dans un état de santé qui <f lui casse la volonté ». Il ne peut contempler son corps sons dégoût.
Gautier compose en se jouant. Il nous le dit :
Je fais des métaphores qui se suivent. Je ne cherche pas le mieux. Les mots me viennent d'eux-mêmes. Je lance mes phrases au hasard sans m'en préoccuper outre mesure, sur qu'elles retomberont toujours sur leurs pattes.
Baudelaire se ronge et se travaille pour accoucher du moindre mot. Comme Pascal, il lui faut arracher à la souf-
france les fragments de sa pensée. « Il creuse désespérément le terrain avare et froid de sa cervelle. » Il ne s'assied à sa table qu'avec terreur. Pour lui « l'art est un duel où l'artiste crie de frayeur avant d'être vaincu >-,.
Baudelaire regarde en lui-même. La \ie intérieure, l'âme, la créature seule l'intéresse. Gautier regarde au dehors. Il ne s'occupe que du décor, à tel point qu'après avoir lu son Voyage en Espagne, une femme d'esprit lui demandait si l'Espagne était habitée.
Gautier est un déblayeur, un finisseur. Toutes proportions gardées, c'est un Malherbe, c'est le gendarme de la syntaxe.
Baudelaire est un ancêtre, un créateur. C'est l'aventurier de la sensation, le chercheur d'or, le déterreur d'images. Si je ne me méfiais de ce qu'il y a toujours d'arbitraire et d'excessif dans les comparaisons, je dirais encore que Gautier est, dans un bassin de marbre, une beUe nappe d'eau, riche en reflets, tandis que Baudelaire est une source vigoureuse jaillissant du sable troublé.
A l'un, la \'ie est facile. A dix-huit ans il a publié son premier Uvre. Il n'a pas terminé les suivants, les Jeune France et Mlle de Maupin, qu'il reçoit des offres de l'éditeur Renduel, rencontré chez Hugo. Ses ressources ne sont pas inépuisables, mais un crédit ilUmité supplée aux défaillances de sa bourse. Partout, il trouve son couvert mis. Les cafés et les restaurants à la mode sont fiers de sa présence qui les achalandé. Alexandre Dumas lui a cédé son feuilleton théâtral à la Presse, ce qui lui vaut les sourires d'actrices et les saluts de directeurs de théâtre. Il dispose de billets de spectacle dont il fait des heureux et des obhgés. Les contrôleurs se lèvent quand il passe. Ah ! ce n'est pas lui qui entrera jamais dans un café comme Jean- Jacques, avec une certaine émotion ; qui aura jamais l'idée d'écrire comme ce pauvre Baudelaire : « Pour une nature timide, un contrôle de théâtre ressemble quelque peu au tribunal des Enfers, » décelant ainsi ses déboires de quémandeur évincé, de Parisien pauvre et malchanceux. Gautier voyage à sa fantaisie. Il parcourt l'Espagne, l'Italie, la
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Turquie, la Russie. Baudelaire, bloqué par la misère, se traîne de bouge en bouge, loge dans des garnis introuvables ; il attend quinze ans avant de trouver un éditeur et il n'aurait jamais, certes, publié ses Fleurs du Mal s'il ne s'était trouvé par hasard, sur sa route, un ami qui fût en même temps un éditeur, Poulet-Malassis. Il erre de porte en porte, ses manuscrits à la main, et il n'arrive à les placer qu'après des courses épuisantes, des démarches humiliantes, des marchandages dont il reste meurtri.
Baudelaire subit les exigences des écumeurs de lettres, des directeurs- flibustiers qui exploitent la vanité des gens du monde, des amateurs et des débutants et chez qui l'on n'est imprimé que si l'on souscrit des abonnements.
Si la Fanfarlo a vu le grand jour, c'est parce que la librairie des Romans illustrés à 20 centimes, qui publiait un roman de Jules Sandeau : Mlle de Kérouare, se trouva, ce jour-là, au dernier moment, à court de copie, et qu'il fallut rempUr une page blanche. L'imprimeur prit ce qu'il avait sous la main (1).
Gautier et Baudelaire subissent au contact des choses des réactions inverses. Il n'est pas une fibre en eux qui ne vibre à l'opposé. Gautier demeure longtemps obsédé d'Alfred de Musset que Baudelaire ne pouvait souffrir. Cette M™e Sabatier qui jette Baudelaire dans une sorte d'extase et qu'il n'approche qu'en tremblant, Gautier l'aborde avec des crudités de corps de garde. Celle à qui Baudelaire adresse des vers et des épîtres mystiques reçoit de Gautier des lettres si ordurières qu'il est impossible de les publier dans leur intégrité.
Mais, dira-t-on, ils avaient tout de même des points de contact : le culte de la forme, la haine des sots.
Le culte de la forme ?... Ils s'y appliquent dans un sens essentiellement différent. Ils vont à la perfection par des
(1) Cette nouvelle parut concurrcnimcnt danb le bulletin de la Société des Gens de lettres, Baudelaire ayant déposé partout des copies du manuscrit que lui avait refusé la Revue de Paris.
routes divergentes. Gautier prend l'œil pour arbitre, Baudelaire l'oreille. L'un va à la peinture, l'autre à la musique.
Tous deux brûlent de démasquer l'hypocrisie, mais Baudelaire s'y emploie hardiement. Gautier biaise et louvoie. Pour la combattre, l'un emploie le fer et la flamme, l'autre les émoUients, l'ironie.
Ils se sentent attirés vers certaines singularités passionnelles, certains côtés inexplorés et inédits du cœur humain, mais tandis que Baudelaire aborde la question de face, Gautier ruse. Pauvre audace vraiment que cette Mademoiselle de Maupin! Que vient faire cette prudente histoire de travesti après la Fille aux yeux d'or, le Vautrin, le Lucien de Rubempré de Balzac? Que pèse-t-elle auprès des Femmes damnées de Baudelaire ?
Pour montrer combien toutes les manifestations de Gautier vont à rencontre du sentiment de Baudelaire et lui donnent sur les nerfs, il n'y a qu'à lire ce qu'il en écrit, en mille endroits.
Si on la dépouille de son vêtement diapré, ce qui apparaît de la philosophie de Gautier, c'est « la réflexion désespérée et fixe d'un néant universel ». Cela ne pouvait s'adapter à l'idée spiritualiste de Baudelaire. Il traite les théories de Gautier (Art pour l'Art, Impassibilité) de « théories prétentieuses qui, reproduites à satiété, énervent et amollissent la jeunesse d'aujourd'hui ». Il affecte un mépris croissant pour ce qu'il appelle son « dilettantisme », son « voluptuosisme », Au point de vue littéraire, écrit-il, ce n'est pas autre chose qu'un pastiche inutile et dégoûtant.
S'est-on assez moqué des rapins naïfs qui s'évertuaient à copier le Cimabué,des écrivains à dague, à pourpoint et à lame de Tolède I Et vous, malheureux néo-païens, que faites-vous, si ce n'est la même besogne ?
M. Paul Souday me demande s'il ne s'agit pas plutôt de Banville. Il y a, en effet, une note de Baudelaire où Banville est donné comme le chef de l'école païenne (Gautier serait le
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chef de l'école plastique) ; mais, dans cette note, qui n'est qu'un brouillon, Baudelaire s'est laissé entraîner par le besoin de la symétrie et les nécessités d'une classification hâtive. Il ne peut s'agir, ici, de Banville au cœur d'or, que Baudelaire affectionnait trop pour pouvoir jamais le contrister. Il a écrit de Banville : « Banville n'est pas matérialiste. Il est lumineux. C'est le poète des moments heureux. » Banville et Baudelaire étaient liés d'une amitié vraie qui les prit au sortir de l'enfance et qui ne s'est jamais relâchée ; et d'ailleurs Baudelaire savait Banville un chrétien fervent et pratiquant. Banville a de l'enthousiasme, donc c'est un idéaliste, et il ne pose pas au chef d'école. Il semble se jouer dans ses vers et n'y pas attacher d'autre importance que celle qu'un faiseur de tours, dans un cirque, qu'un bon clown donne à ses exercices. Gautier, au contraire, entend faire des prosélytes. C'est bien contre lui que l'attaque est dirigée, et ce qui le prouve, c'est le seul nom cité dans le réquisitoire de Baudelaire : celui de Henri Heine. On sait que Gautier qui doit, comme je l'ai dit ailleurs (1), son évolution au comte de Platen, dont il s'était fait traduire les œuvres par le littérateur Martin, et qui s'était par la suite entiché des lyriques allemands, s'était improvisé, dans la société parisienne, l'introducteur de Henri Heine.
Il y a pourtant, direz-vous, en faveur de la thèse de M. Dérieux, les articles de Baudelaire sur Gautier. Je vous y attendais. Parlons-en, de ces articles. Il y en a deux. L'un, dans les Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains. Il a cinq pages. Il y est dit que l'on citera un jour Gautier comme on cite La Bruyère, BufTon, Chateaubriand. En vérité Baudelaire se moque d'apparenter à ces prosateurs qui furent, dans des genres différents et à des degrés divers, l'un un essayiste à tous crins, les autres des initiateurs aventureux et prodigues, le poète Gautier qui fut, en poésie, le génie
(1) Les deux Allemagne. (Ed« du Mercure de France.)
même de la tempérance (1). Et quand Baudelaire félicite Gautier de savoir « exprimer le sens intime des choses », ce qui est précisément le contraire de son art, épris des seuls contours, on se demande si Baudelaire n'entendait pas'illustrer une fois de plus cette pensée de La Rochefoucauld : « Louer les princes des vertus qu'ils n'ont pas, c'est leur dire une injure. » D'ailleurs, cet article fait partie d'un ensemble où Victor Hugo est célébré avec emphase, et nous savons ce que Baudelaire pensait de Victor Hugo dans son for intérieur. Il se consolait de tous ses déboires et de son obstinée malchance, en disant : « Je ne serai jamais aussi bête que lui. »
Le second article est plus important. Là, Baudelaire s'est appliqué. La date : 1859 (les Paradis artificiels sont à l'impression) est une indication. Le mauvais sort voulut que Gautier fût absent (il voyageait en Russie) lorsque l'article parut, et Baudelaire s'en désole. Il ne tient plus en place. Il écrit à tout le monde pour s'assurer que l'article lui a été envoyé. Il brûle de savoir s'il lui est parvenu et cela achève de nous éclairer sur son véritable but. Il n'a pas écrit cette étude pour revivre et prolonger une ivresse, pour se débarrasser d'une obsession, pour rendre une sorte d'action de grâces à un génie dont il était plein. Cela ressemble terriblement à un pensum, à une corvée, à un exercice de commande. Baudelaire a beau se battre les flancs, l'inspiration ne vient pas. Il emprunte aux poètes courtisans d'un autre âge leur procédé de rhétorique désuète. Quand Ronsard s'adresse aux rois, pour solliciter d'eux quelque faveur, il leur dit :
J'ai les yeux éblouis, tout le cerveau me tremble.
Il se feint, avant d'énumérer leurs vertus, découragé par l'immensité de la tâche. Il se compare à un bûcheron chargé
(1) Je parle du vrai Gautier, du Gautier dépouillé du bric-à-brac romantique, du Gautier original, irréductible, tel qu'il s'avère dans les sonnets à la princesse Mathilde, chef-d'œuvre de virtuosité.
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d'abattre une forêt et qui hésite, ne sachant par quel arbre commencer. Ainsi Baudelaire se marque embarrassé, ébloui qu'il est, par « l'immensité spirituelle » de Gautier. On avouera que ce n'était pas l'expression que l'on attendait. Baudelaire explique comme il peut, son embarras, trop réel pour ne pas se faire sentir. Comparez cet article avec ceux que Baudelaire a consacrés à Constantin Guys, à Edgar Poë, à Quincey, aux gens qu'il aime, vous sentirez la différence. Tandis que, pour eux, la phrase coule de source, le mot s'offre, le tour brille et s'anime, pour Gautier l'idée s'embourbe, l'expression se refuse. Baudelaire tourne autour du sujet, se perd dans des considérations oiseuses, des bavardages inutiles. Il s'avoue en peine de définir le génie de Gautier. « De tels génies, on ne les définit pas, on les aime. » Il s'enferre dans je ne sais quelle théorie du beau assimilé à une « idée fixe ». Il tombe au pathos. Il compare Gautier à « une reine de Saba en goguette se pavanant sur l'éléphant de porcelaine qui décore les cheminées du siècle galant ». Il va jusqu'à proférer cette phrase énigmatique : « Les qualités de Gautier, dans le roman, ce sont les défauts de Balzac. » Il trouve à Gautier la beauté du diable. Ce qu'il y a de plus typique en lui, c'est « le rire et le sentiment du grotesque », et comme si un démon malin et pince-sans-rire poussait Baudelaire au persiflage, à son insu, il expose sa propre théorie, sa théorie des « correspondances » qu'il prête à Gautier. Enfin, après avoir peiné et sué pendant 40 pages, Baudelaire arrive pour couronnement de son étude à cette conclusion que Gautier est un p.\hfait HOMME DE LETTRES (la disposition tj'pographique est de lui).
Tout cela est lamentable. Ah 1 (jautler, si perspicace et si fin, n'a pu s'y tromper, et ce qui nous en assure, c'est qu'en écrivant la préface des Fleurs du Mal, il a, spirituellement, rendu à Baudelaire la monnaie de sa pièce.
Reste la dédicace des Fleurs du Mal qui offre tous les caractères d'une opinion décivise. Ici c'est clair, net, sans ambiguïté possible. Théophile Gautier y est proclamé le
maître très vénéré, l'ami très cher, le poète impeccable, le parfait magicien des lettres françaises.]
Les termes de cette dédicace semblent se démentir par leur excès même. Appeler Gautier le poète impeccable, soit. Il s'était appliqué le mot. On pouvait, par politesse, lui appliquer la chose, mais « parfait magicien », cela paraît si imprévu, si déconcertant que chacun s'ingénie à en fournir une explication plausible (1).
M. André Gide (2)^doute^si cette' dédicace ne fut pas^a l'un des plus ingénieux paradoxes de Baudelaire ». Il s'étonne de lui voir^^tendre les Fleurs du Mal, « cette coupe toute ruisselante^ d'émotion, de musique et de pensée, à l'artisan le plus sec, le moins musicien, le moins méditatif que notre littérature ait produit ».
A son avis, c'était une façon, pour Baudelaire, de dire aux lecteurs : « Ne vous y trompez pas. Ce que je vénère, c'est l'art et ce n'est pas la pensée ; mes poèmes ne vaudront ni par le mouvement ni par la passion, mais par l'esprit et la forme. »
M. Henri de Régnier estime que cette dédicace constitue une protestation contre le romantisme expansif représenté par Victor Hugo.
La sincérité de cette dédicace?... Mais Gautier lui-même ne s'y est pas laissé prendre. Gautier ne se sentait guère attiré par Baudelaire. Avant la publication des Fleurs du Mal, nous savons par le récit de témoins qu'il jugeait ses vers sans importance et qu'il lui prédisait la faiUite de Petrus Borel.
Nous trouvons sous sa plume cette phrase antérieure (1835) qui semble appeler les ripostes incessantes et déguisées de Baudelaire :
(1) Ce qui sufflt à entacher cette deaicace de suspicion, c'est qu'elle fut « discutée et convenue • avec Gautier lui-même qui assuma le ridicule d'y consentir. (Lettre de Baudelaire à Poulet-Malassis, 9 mars 1857.)
(2) A. Gide, Introduction aux Fleurs du Mal (HeÛeu).
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Le christianisme est tellement en vogue par la tartuferie qui court que le néo-christianisme lui-même jouit d'une certaine faveur.
Il ne semble pas que Gautier ait mis beaucoup d'empressement à se lier avec Baudelaire, puisqu'il nous apprend que leurs relations ne datent que de 1849 alors que depuis 1842 Baudelaire faisait partie du même groupement poétique et qu'il est impossible qu'avec tant d'amis communs, les deux poètes ne se soient pas coudoyés fréquemment, çà et là, dans les cénacles et les cafés, où se réunissait la bohème.
Il y a encore ceci, qu'à l'enterrement de Baudelaire, Gautier ne parut pas. C'était le moins, vraiment, qu'il se dérangeât pour un écrivain de ce mérite, qui lui avait donné un tel coup d'encensoir. Gautier n'avait nul empêchement valable. Lui qui se vantait, — et c'était vrai, — de bâcler un article en un tour de main, ne craignit pas d'alléguer cette misérable excuse que c'était son jour de feuilleton, et son abstention, dans de pareilles circonstances, prend des proportions d'un manifeste. A ce propos, Paul Verlaine, qui avait tenu à suivre le convoi, bien que rien ne l'y forçât que la seule déférence due au génie, ne peut s'empêcher d'écrire dans son compte rendu de la cérémonie :
Il est regrettable que l'absence d'un personnage célèbre ait été remarquée et qualifiée d'inconvenante. Il est plus regrettable encore que cette appréciation soit juste.
Dans une lettre à Léon Deschamps (1), Verlaine, revenant sur ce souvenir, écrivait :
J'avais accompagné, moi tout jeune et tout rêveur, le cercueil de Baudelaire depuis la maison de santé jusqu'à la nécropole, en passant par la toute petite église où fut dit un tout petit service d'après-midi. L'éditeur Lemcrre et moi marchions les premiers, derrière le corbillard, que suivaient, parmi bien peu de gens, Louis Veuillot, Arsène Houssaye, Charles Asselineau et Théodore de Banville. Os deux der-
(1) La Plume. n° du 1" novembre 1800.
niers prononcèrent quelques paroles d'adieu. Au moment où on descendait le cercueil dans le caveau, le ciel, qui avait menacé toute la journée (2 sept. 1867), tonna ; une pluie diluvienne s'ensuivit. On remarqua beaucoup l'absence à ces tristes obsèques de Théophile Gautier que le Maître avait tant aimé.
Il y a, dans cette abstention, une présomption, sinon d'hostilité du moins d'indifférence. La préface que Gautier a écrite pour les Fleurs du Mal ne prouve pas que la mort de Baudelaire ait modifié ses sentiments.
M. Camille Vergniol, qui ne se donne point pour un admirateur aveugle de Baudelaire, ne peut se défendre, pourtant, de trouver la préface de Gautier insuffisante. Il écrit (1) :
Que de réticences dans cette célèbre préface! Que de réserves I Que de circonlocutions atténuantes 1
Parbleu ! c'est absolument ce qu'on pourrait dire des articles de Baudelaire sur Gautier.
Tout démontre que, pour ce dernier, la dédicace des Fleurs du Mal n'était qu'un appel déguisé à son influence et qu'elle se ramenait à la phrase habituelle des lettres qu'il recevait de Baudelaire : " Protège-moi ferme I »
Que si vous n'êtes point convaincu, il est un homme encore à qui nous pouvons demander le mot de l'énigme. C'est Sainte-Beuve. On sait que Baudelaire, intoxiqué dès l'enfance du poison de Joseph Delorme, affecta, toute sa vie, une pieuse déférence à l'égard de son auteur. A tous ceux qui s'en étonnaient, il répondait : « Sainte-Beuve, c'est mon vice ! » Il ne craignait rien tant que de lui déplaire (2). Il le savait irascible et il n'osait rien avancer ni entreprendre qui ne reçût son approbation. Puisque Baudelaire n'agissait, la plupart du temps, qu'en reflet de Sainte-Beuve, il n'est pas
(1) Le Bévue de Paris, 15 aoOt 1917.
(2) Pour voir combien peu il en fut payé de retour, il faut lire l'opuscule de M. Fernand Vandcrcm, Baudelaire et Sainte-Beuve, paru ;en 1914 au Temps présent, et réédité en 1917 par la librairie Leclerc.
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inutile, pour arriver à la lumière, d'interroger les rapports du critique avec le poète d'Émaux et Camées.
Ces choses sont d'hier. Leur cendre est à peine refroidie. Leur écho vibre encore et il est souvent plus malaisé d'en débrouiller l'écheveau que de disserter de la dynastie des Rhamsès ou d'écrire l'histoire d'événements perdus dans la nuit des temps. Comment sortir la vérité du chaos des polémiques ? Les documents abondent, mais ils se contredisent. Mille témoins en ont écrit, mais presque tous altèrent la vérité, les uns par passion, par intérêt, par calcul, par vanité, les autres par étourderie ou par simple ignorance. Ici, défaillance de mémoire, là, de caractère. En outre, il faut se méfier du travers de l'époque : le goût de la mystification (1). Nous savons que Sainte-Beuve et Victor Hugo furent un moment très liés, mais la façon dont cette liaison prit naissance demeure un mystère. Le point de savoir qui, le premier, a rendu visite à l'autre n'a jamais pu être élucidé. Hugo veut que Sainte-Beuve se soit présenté chez lui d'abord. Sainte- Beuve veut que ce soit Hugo. Ni l'un ni l'autre, par orgueil, n'entend avoir fait le premier pas. Allez donc, après cela, vous inquiéter de savoir comment se sont nouées les relations de Sainte-Beuve et de Gautier, problème dont la solution a beaucoup moins d'importance et préoccupe moins l'opinion.
(1) Ce goût de la mystification que l'on se platt tant à reprocher à Baudelaire, comme s'il en était l'éditeur responsable, ne lui est pas particulier. Baudelaire, ici, pèche de compagnie. C'est un vice si répandu que le sérieux et réfléchi Stendhal en a subi la contagion. Ne s'amuse-t-il pas à mystifier la célèbre lady Morgan, venue à Paris pour s'informer de nos mœurs et qui a la malheureuse idée, au lieu de se rendre compte par elle-même, de s'approvisionner chez lui d'aperçus et d'anecdotes ? Il abuse de sa candeur au point de lui débiter mille extravagances ([ue la voyageuse de marcjue emmagasine pieusement, sans se douter de la supercherie, et qu'elle publie à son retour, à Londres, pour l'édification de ses compatriotes et des générations de lecteurs à venir, soucieux de se faire ime opinion sur le Paris de 1830.
Une légende veut que Gautier se soit présenté, dès 1828, chez Sainte-Beuve pour lui soumettre ses vers et lui ait récité la Tête de Mort. Gautier entrait dans sa dix-septième année. Il venait de quitter l'atelier du peintre Rioult, dont il était l'élève, pour se lancer dans la littérature et avait improvisé en quelques jours un volume de vers. Sainte-Beuve avait donné son Tableau de la poésie française au xvi^ siècle et Gautier aurait pris texte de cette publication, qui l'avait électrisé, pour œuvrer dans le sens de la Pléiade et soumettre ses échantillons au jugement du maître. Bien entendu, suivant toujours cette même légende, Sainte-Beuve, conquis d'emblée par le génie de Gautier, se serait récrié d'admiration, lui aurait prédit les plus hautes destinées et se serait empressé de le présenter à Victor Hugo comme un miracle. Toujours la légende de l'Enfant sublime ; mais ce qui nous rend suspecte cette légende, accréditée par Gautier lui-même, c'est qu'elle date de la fin de l'Empire, c'est-à-dire du temps où la servilité au régime impérial avait fait deux complices des deux hommes et lorsqu'il y avait entre eux un cadavre : le reniement tacite d'Hugo.
Les premiers vers de Gautier, la Tête de Mort y comprise, n'avaient rien vraiment qui pût enthousiasmer Sainte-Beuve. On ne voit point que cet homme du Nord, froid d'aspect et ténébreux, qui avait gardé l'empreinte janséniste de sa patrie (Boulogne) et de son éducation, ait pu prendre feu devant le gamin méridional, exubérant qu'était alors Gautier. Gautier était né à Tarbes et y avait vécu le temps d'y prendre une vertu de terroir. Sa plume a le trot régulier et infatigable des petits chevaux de la région ; mais sa famille était originaire du Comtat-Venaissin, ancienne terre papale, d'où il tenait sa nature sensuelle. Peut-être même est-ce de là que lui est venue, à travers d'obscures influences sarrasines, cette sorte d'indifférence, de fatalisme oriental qui ira chez lui se développant avec l'âge et qui s'épanouira dans ses dernières années. Pour le moment, Gautier, insouciant bohème, ivre tlu coup de soleil natal, rêve de continuer Musset dont il
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affecte les allures cavalières. Quelle raison eût-il eu de s'adresser à Sainte-Beuve, poète encore inédit, critique ignoré des ateliers et des cénacles où Gautier jetait sa gourme et dont il était l'indispensable boute-en-train ? Et quelle raison eût eu Sainte-Beuve d'introduire chez Hugo ce jeune homme séduisant et hardi, dont sa qualité de soupirant auprès de la belle M™e Hugo, à défaut de sa qualité d'homme de lettres, assuré de sa supériorité, eût pu prendre ombrage ? Il était plutôt disposé à défendre la porte de ce ménage ami. Il estimait déjà trop rares les occasions d'en savourer, à l'abri des importuns, la délicieuse intimité.
La vérité c'est que Gautier fut présenté à Victor Hugo par Gérard de Nerval dont il était, à cette époque, l'inséparable et qui, lui-même, était depuis longtemps le commensal et le familier d'Hugo, à ce point qu'il avait obtenu l'autorisation de tirer un drame de son roman Han d'Islande.
Hugo habitait, alors, à l'entrée de la rue Notre-Dame-des- Champs, une maison paisible et bucolique, entourée de verdures. Il y était venu (1827) en pleine jeunesse (25 ans), riche de toutes ses forces, de toutes ses illusions, de tous ses rêves intacts. Il y était entré, comblé de prévenances et de sourires officiels, doré de joie intime et de contentement domestique. Il y connut une riche période d'activité poétique. C'est là qu'il achèvera les Rayons et les Ombres, qu'il écrira les Feuilles d'Aulomne, les Orientales, Cromwell, Marion de Lorme, Hernuni. Il y est entré l'enfant gâté de la fortune, il en sortira déchiré, le cœur broyé de jalousie, renié de ses premiers amis, désemparé dans toutes ses convictions, battu, secoué comme un drapeau dans le vent. C'est ici que Hugo a joué sa destinée. C'est d'ici qu'il va s'engouffrer dans la tempête et le bruit. Il y recevra la gloire, mais en retour d'une telle dévastation intérieure, dont Sainte-Beuve (1)
(1) Sainte-Beuve exerça longtemps sur l'esprit d'Hugo une emprise absolue. Il rêvait d'i^tre le clief de file du mouvement romantique, le choryphée de poètes nouveaux qui s'épuisaient en ti^tonncnients stériles. Son Tableau de la poésie au XVI* siècle Nint leur montrer la voie. Il leur enseigna que toute
aura été le principal artisan, qu'elle lui sera, entre les mains, comme un présent sans valeur, tant il est vrai que les dieux n'abandonnent le monde aux conquérants du glaive ou de la pensée, de^leur vivant, que dépouillé de toutes les joies qui en font le prix. Et comme s'il était écrit que son bonheur domestique dût entraîner dans^sa ruine les lieux mêmes qui en avaient gardé rimage,^cette demeure tranquille, avec sa large avenue plantée d'ormes, ses faux^ébéniers, son parc, sa pelouse, sa pièce d'eau, son pont rustique, sera détruite. Il n'en restera pas pierre sur pierre. Elle sera balayée et dispersée. Mais n'anticipons pas.
En 1829, au moment où Théophile Gautier fait son apparition dans le salon d'Hugo, le maître semble nager en plein
la réforme lyrique à accomplir consistait, pour le fond, à introduire la rêverie dans l'art et, pour la forme, à n'user que ;du mot propre et de l'épithète rare à l'inverse des petits poètes du xviii» siècle, dont la veine s'était stérilisée par l'abus du mot noble et de l'épithète-cliché. Il prit im malin plaisir à démolir la foi du Maître, à le faire chavirer dans toutes ses convictions, tandis qu'il assumait un masque dévot pour séduire la religieuse M"»» Hugo. D'ailleurs Sainte-Beuve ne s'insinuait auprès des femmes que pour mieux découvrir le secret de leur mari ou de leurs amants. Ainsi en usa-t-il avec Hortense Allart de Méritens (Chateaubriand), Louise Colet (Victor Cousin), M™' d'Agoult (Lamartine), la marquise de Castries (Balzac), Marceline Desbordes- Valmore (Latouche), George Sand (Musset).
Pour ce qui est de M"» Hugo, on sait qu'il la menaça de révélations scandaleuses (/e Livre d'amour)^ ce qui lui attira de Victor Hugo cette sanglante apostrophe :