A SAINTE-BEUVE
Que dit-on ? On m'annonce un libelle posthimie De toi ? C'est bien. Ta langue est faite d'amertume. Rien de toi ne m'étonne, ô fourbe tortueux ; Je n'ai pas oublié ton regard monstrueux. Le jour où je te mis hors de chez moi, vil drôle.
Et que sur l'escalier, te poussant par l'épaule.
Je te dis : » N'entrez plus, monsieur, dans ma maison ! »
Je vis luire en tes yeux toute ta trahison.
J'aperçus ta fureur dans ta peur, ô coupable.
Et je compris de quoi pouvait être capable
Ta lâcheté changée en haine, le dégoût
Qu'a d'elle-même une âme où s'amasse un égout.
Et ce que méditait ta laideur dédaignée!
Car on pressent la toile en voyant l'araignée.
l'œuvre 331
bonheur. Il peut regarder derrière lui sans amertume ni mélancolie. Le passé semble lui répondre de l'avenir. La présence, à Paris, de Chateaubriand, démissionnaire de son poste d'ambassadeur à Rome, donne, cette année-lù, à ses réunions un éclat particulier.
On se presse rue Notre-Dame-des-Ghamps. La belle Mme Récamier fait fléchir, en faveur d'Hugo, la résolution qu'elle a prise de ne plus aller dans le monde pour se punir d'avoir des cheveux blancs. Benjamin Constant l'y retrouve. "Vigny y paraît et aussi Lamartine et aussi Charles Nodier. On y rencontre l'élite de la société légitimiste, des hauts dignitaires, des ministres, des pairs de France.
Bien que ces réunions fussent agréables, on se doute de leur caractère de haute tenue et de distinction académique. Hugo, né pontife, savait imprimer à tout ce qui l'entourait un cachet de grave solennité. Tous
Ces messieurs bien mis, Sans nul doute amis Des Royer-Collard.
le cou sanglé d'une cravate à triple tour, semblaient moins une réunion d'hommes de lettres et d'artistes qu'un sénat constitué en réputation et en dignité. Ce salon est encore si empreint de ferveur légitimiste et vendéenne, si inféodé à l'esprit et aux préjugés de caste, que Sainte-Beuve y devient naturellement, dans la bouche de Victor Hugo, par la seule vertu de l'ambiance. Monsieur de Sainte-Beuve. Ceux qui ont vingt ans à l'époque (l'âge de Montalembert) semblent, ici, précocement mûris de hautes pensées et de graves méditations. Les hommes de cette trempe n'ont pas le temps d'être jeunes. Ils peuvent avoir, dans le cœur, la flamme de la jeunesse ; ils n'en peuvent avoir ni le masque ni les apparences. Ce n'est pas la présence du noir Sainte-Beuve, oracle et arbitre de ce salon, qui pouvait incliner les esprits à la jovialité. On comprend que Théophile Gautier, gavroche espiègle
et pétulant, qui ne pouvait « ressentir le moindre mouvement de joie sans l'exprimer par des cris et par des cabrioles de jeune chevreau », détonnait singulièrement dans ce milieu austère.
Quelque retenue qu'il s'imposât, par déférence pour ses hôtes, il ne pouvait empêcher son exubérante nature de se faire jour par éclairs. Et que devait-on penser de ses vers ? Vous figurez-vous l'effet produit par des truculences de ce genre :
Je hais, plus que la mort, cette débauche prude
Qui n'ose sortir que de nuit, Et retourne la tête avec inquiétude
Tout empourprée au moindre bruit, Et joue à la vertu comme une honnête femme.
N'ayant pas la force qu'il faut Pour être hardiment et largement infâme,
Pour porter sa honte front haut.
Ce n'était ni le ton pris à Musset, ni la facture prise à Chénier que l'on pouvait saluer ici comme une marque d'originalité. Et pouvait-on applaudir vraiment, dans ce salon, où la porte, entrebâillée sur la chambre voisine, laissait voir le crucifix et le prie-dieu de la si touchante et si sensible ]\Ime Hugo, 4es professions de foi de ce genre :
A présent, jeune encor, mais certain que notre âme, Inexplicable essence, insaisissable flamme. Une fois exhalée en nous, tout est néant?
Cela était proféré chez Hugo, chez celui qui venait de proclamer :
L'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses.
Sans doute, ces vers de Gautier sonnent faux. On y sentait la hâblerie, la forfanterie puérile ; mais cela devait scandaliser les familiers de la maison, faire sursauter dans son cadre doré
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l'image de Sa Majesté très chrétienne Charles X, que l'on voyait pendue au mur, en costume du sacre, et
la tête blanchie.
Penchée au poids des ans et de la monarchie.
Pour que Gautier fût toléré chez Hugo, il fallait qu'il y fût maintenu par la complicité de l'heure. Sa bonne étoile lui avait fait ouvrir la porte au bon moment. Malgré ses apparences de confiance et de sérénité, Hugo traversait une crise. 1829, c'est l'année des Orientales. Hugo est à un tournant de sa vie, comme le romantisme est à un tournant de son histoire. Hugo est toujours royaliste et croyant, mais il a senti, au contact du libéral et de l'athée Sainte-Beuve, un craquement se faire dans ses convictions. Il hésite à rompre nettement avec le passé. Il ne sait pas encore qu'il ira à la démocratie et à la libre pensée. Il ne sait pas que Charles X est à ses derniers jours de règne, mais il s'inquiète d'étranges pressentiments. Les événements se précipitent. L'interdiction de Mcirion de Lorme l'aigrit contre le régime, et son aigreur va s'accentuer au fur et à mesure des tribulations d'Hernani. La pièce a été reçue à la Comédie française par acclamations, mais au moment où il croit voir commencer les répétitions il apprend que l'on monte VOlhello de Vigny. Une rivalité s'élève entre les deux poètes. Des notes perfides, dans la presse, accusent Victor Hugo d'avoir voulu supplanter Vigny et de faire des démarches auprès des pouvoirs publics pour obtenir la priorité. Les amis maladroits de Hugo interviennent et lui lancent le pavé de l'ours en affirmant que cette priorité lui est due par droit de génie. Hugo a beau désavouer ses partisans, écrire pubUquement qu'il cède le pas à son aîné par l'âge et le talent, la presse ne désarme pas. Hugo, malgré son geste de désintéressement, demeure ulcéré, tandis que Vigny reste méfiant. C'est pour Hugo une grande et précieuse affection sinon irrémédiablement perdue, du moins
compromise. Lamartine, qui prépare son élection' à l'Académie française, s'écarte pour donner des gages au parti ancien. La querelle s'envenime. Tout ce bruit fait autour d'Hugo lui aliène les jaloux, les prudents et les timorés, tous ceux qui ne se soucient point d'être éclaboussés par contrecoup et d'étrenner dans la mêlée. Hugo sent le vide se faire autour de lui. Les amis de la première heure s'éloignent. Il n'est pas au bout de ses peines. Dès que commencent les répétitons d'Hernani, il se heurte à la mauvaise volonté de ses interprètes qui, habitués au langage noble, à l'emphase ronflante des tragédies classiques du répertoire, considèrent les vers d'Hernani comme une prose déchiquetée et triviale. M"® Mars, dépitée d'un rôle où elle n'a qu'une scène à effet, jure ses grands dieux qu'elle ne s'exposera jamais au ridicule d'appeler Hernani « son lion fidèle et généreux », ni de dire « face » là où il faudrait « visage ». Le comédien Michelot (Don Carlos) crie partout que son rôle n'a pas le sens commun et qu'il le jouera « à la blague ». Ajoutez à cela que cet hiver 1829-30 est si dur que les acteurs répètent emmitouflés de cache-nez, assis, les pieds sur une chaufferette. Hugo rentre de chaque séance plus amer, plus irrité. Il ne doute pas de la valeur de l'ouvrage, mais il en sent le succès compromis par tant d'hostilités. Ce n'est pas tout : la presse s'en mêle. Des indiscrétions sont commises. On publie çà et là des passages tronqués du drame et les lecteurs s'égayent fort. Le « de ta suite j'en suis » obtient un succès de fou rire. On annonce une parodie, Hainali ou la contrainte par cor. Cela va si loin que Hugo est obUgé de se plaindre, par lettre, au ministre de l'Intérieur. Le parti des classiques relève la tête et triomphe déjà. Hugo sent le besoin d'être protégé, soutenu.
Il faut opposer coterie à coterie, cabale à cabale. Théophile Gautier dispose de la jeunesse turbulente des écoles et des ateliers. H offre son secours à Hugo qui ne peut qu'accepter malgré ce qu'il y a d'humiliant à pactiser avec des éléments si incertains. Gautier se met en campagne, va battre le rappel
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des bonnes volontés, partout où fréquentent les étudiants. Il charge des émissaires de recruter des adhérents jusque chez Fhcoteaux, chez Viot, rue de La Harpe, chez Rousseau, le restaurateur surnommé « l'aquatique » parce qu'il n'a qu'une clientèle pauvre pour qui le vin est un luxe inconnu. Clara Fontaine, la plus fêtée des habituées de la Grande Chaumière, et qui y donne le ton, déclare qu'elle n'acceptera plus de soupirants que parmi les admirateurs de Hugo.
La jeunesse est en proie à ce moment à une grande effervescence. Les esprits bouillonnent, agités par l'imminence de l'orage prochain. Aux emballés de la Uttérature se mêlent les exaltés de la politique. Leroux est venu. Comte a parlé. M™e Ackermann a 26 ans. Le milieu voltairien qui l'a formée s'exaspère des provocations des ultras. Hugo n'a pas encore pris l'attitude révoltée que lui a insufflée Sainte-Beuve, mais les esprits le devancent. Hugo n'évolue qu'avec prudence. Il n'ose pas rompre nettement avec Boileau. Il entend moins réformer le langage poétique que le rajeunir, mais la préface de Cromivell a été accueillie comme un avant-goût d'une constitution poUtique nouvelle. Le mot : « Il n'y a ni modèles ni règles, » a été salué comme s'il annonçait le « ni Dieu, ni maître, » que Proudhon va faire entendre tout à l'heure. Proudhon est là. Il écrit dans son taudis, sous leb toits, ce fameux traité d'économie politique où il déclare : « La propriété c'est le vol, » et cet ancien gardeur de vaches, fraîchement débarqué à Paris, manipule, en silence, sa redoutable dynamite sociale. On dirait que sa présence ignorée se fait déjà sentir. La rage de destruction dont Baudelaire s'avouera saisi en 48 fomente déjà dans les cerveaux. L'anarchie pousse ses racines. Les Ubertaires, même ceux à qui l'art indiffère, se donnent le mot pour combattre en faveur d'Hugo, parce qu'ils y trouvent prétexte d'attaquer le régime. Des bandes se dispersent dans les rues criant : <t Vive Hugo ! » comme ils crieraient : « Vive la Charte 1 » et pour se donner du cœur à crier : « A bas les perruques I » ils sous-entendent : « A bas Polignac 1 »
Au café, les discussions commencent. Les manifestants crient sous le nez des gens qu'ils supposent amis du Pouvoir et partisans des anciennes formules :
Nous sommes les brigands de la pensée, les sauvages de l'art I
Gautier amène chaque jour des chefs de groupe à Hugo. Il vient prendre le mot d'ordre. Sainte-Beuve s'effraye de ce tumulte. Quelques jours avant la représentation à! Hernani, voyant, dans le cabinet d'Hugo, Gautier entrer d'un côté, il sort de l'autre, en claquant les portes et en jurant de n'y plus revenir. Il y avait, au fond de lui, le dépit de se voir relégué au second rang, de voir ses conseils dédaignés et aussi le dépit de tout ce bruit fait autour d'Hugo et qui ressemblait déjà à la gloire. Et il est possible, après tout, qu'il ait été vraiment scandalisé par cette invasion des moeurs politiques en littérature, de voir un succès fomenté comme une émeute, d'assister à ces préambules d'une manifestation artistique prenant l'air d'une conjuration.
Hugo veut le rappeler. Il refuse en lui écrivant une lettre très dure. Le sachant désemparé, il l'assomme. Il lui fait honte de « son foyer dévasté, de sa chasteté lyrique compromise » (1). Il déborde d'indignation.
En vérité, à voir ce qui arrive depuis quelque temps, votre vie à jamais en proie à tous, votre loisir perdu, les redoublements de la haine, les vieilles et nobles amitiés qui s'en vont, les sots ou les fous qui les remplacent, je ne puis que m'affliger, regretter le passé, vous saluer du geste et m'aller cacher je ne sais où.
Il le plaignait encore en songeant « aux sales gens qu'il devait voir et auxquels il lui faudra serrer la main ». Il ajoutait en post-scriptum :
Et madame exposée aux yeux profanes, tout le jour, distribuant des billets à plus de 80 jeunes gens, à peine connus d'hier, cette f ami-
Ci) Léon Séché, le Cénacle de Joseph Delorme (Mercure de France),
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liarité chaste et charmante, prix de l'amitié, à jamais déflorée par la cohue, le mot de dévouement prostitué, l'utile apprécié avant tout, les combinaisons ministérielles l'emportant.
Hugo était trop avancé pour reculer. Il aima mieux sacrifier Sainte-Beuve. Gautier eut connaissance de sa lettre. Il pouvait se classer parmi les « sots et les fous », il pouvait prendre sa part des « sales gens auxquels il fallait serrer la main ». Il pouvait se fâcher. Il affecta une indifférence méprisante. Il se contenta de répondre en vers :
Je suis jeune ; la pourpre en mes veines abonde. Mes cheveux sont de jais et mes regards de feu, Et, sans gravier ni toux, ma poitrine profonde Aspire, à pleins poumons, l'air du ciel, l'air de Dieu.
Aux vents capricieux qui soufflent de Bohême, Sans les compter, je jette et mes nuits et mes jours. Et, parmi les flacons, souvent, l'aube au teint blême M'a surpris dénouant un masque de velours
On sait mon nom ; ma vie est heureuse et facile ; J'ai plusieurs ennemis et quelques envieux ; Mais l'amitié chez moi toujours trouve un asile Et le bonheur d'autrui n'offense pas mes yeux.
Pour comprendre à quel point la piqûre dut être sensible à l'épiderme de Sainte-Beuve, il faut rappeler au lecteur d'aujourd'hui ce que tout le monde savait alors : que Sainte- Beuve avait comparé sa Muse, à lui, à une pauvre et honnête fille qui va laver son linge à la rivière, à une pauvre fille qui, malade, avec une^toux déchirante,
pousse, en sifflant, un cri.
Et lance les graviers de son poumon meurtri,
ce qui, de nos jours, a fait dire à Brunetière : « Mais c'est la muse de la tuberculose, » sans prendre garde que Gautier l'avait devancé.
Et pour comprendre le « bonheur d'autrui n'offense pas
ce. BAUDELAIRE. 22
mes yeux », il faut se rappeler que Sainte-Beuve avait écrit de Joseph Delorme, qui n'était autre que lui-même :
Quel tressaillement douloureux il ressentait à chaque triomphe nouveau de ses jeunes contemporains, c'est ce que lui seul a pu savoir I
Et encore :
La vue de jeunes et brillants talents qui s'épanouissent lui inspire non pas de l'envie, il n'en eut jamais (parbleu !), mais une tristesse resserrante (1).
Vous sentez maintenant ce qu'il y avait de froissant pour le vénérable Sainte-Beuve à recevoir cette leçon du jeune Gautier qu'il traitait « d'écervelé ».
Afin d'être mieux désagréable à Sainte-Beuve, Gautier, qui vient de lui rappeler qu'il avait su se faire un nom au Parnasse, ne se privera plus, désormais, de revenir sur « l'antipathie naturelle du critique contre le poète ». Dans la préface de Mlle de Maupin il écrira :
Vous ne vous faites critique qu'après qu'il est bien constaté, à vos propres yeux, que vous ne pouvez être poète.
Quel coup pour Sainte-Beuve qui ne se console pas d'être resté un poète mort jeune ! Il s'en vengera en écrivant de Gautier qu'il « n'offre que de la verroterie pour diamants». Il l'éreintera à propos de Fortunio et il dira de lui, à propos des Grotesques, que c'est un « pédant retourné ».
On voit que les rapports de Gautier et de Sainte-Beuve commençaient à être singulièrement tendus, et quand on connaît le caractère vindicatif de Sainte-Beuve, de qui Baudelaire écrira en 1859 : « Décidément voilà un vieillard passionné avec qui il ne fait pas bon se brouiller, » on peut être
(1) Sainte-Beuve, Vie de Joseph Delorme (Charpentier),
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convaincu que la blessure ira en s'envenimant et que sa rancune contre Gautier n'est pas près de s'éteindre.
Ils s'étaient dit adieu pour toujours. Ils devaient pourtant se rejoindre, mais c'est Sainte-Beuve, — et ce qu'il dut lui en coûter ! — qui fera le premier pas.
Sainte-Beuve s'est taillé une réputation de critique. II n'en a cure. Ce qu'il a toujours ambitionné, c'est la gloire du poète et du romancier. Il ne se résigne pas à avoir échoué dans la littérature d'imagination. De là sa haine contre tous les génies créateurs de l'époque : Hugo, Vigny, Musset, Balzac, George Sand, Flaubert. A défaut de génie, il en veut l'apparence. Il est affamé d'honneurs. Il se tourne vers ceux qui en disposent et c'est pourquoi il se ralUe si facilement à tous les régimes, quitte à comploter en dessous et à les combattre dans l'ombre. Il salue l'avènement de Louis-Philippe mais il arme le bras du régicide Bergeron (1). Il hurle avec les révolutionnaires de 1848. Il feint de prendre part au mouvement qui se dessine, mais dès qu'il éclate « sa lâcheté l'envoie, à toute volée de locomotive, professer la littérature en Belgique et en Hollande. Sa Muse un peu valétudinaire n'aimait point l'air des lampions. En ces tristes jours où rien ne semblait drôle, tout Paris s'amusa de cette hégire. Il revint quand l'inondation démocratique laissa voir un peu de terre ferme ». (Veuillot.) Il se rallie par habitude à l'Empire et accepte le coup d'Etat. Ah I n'allez pas croire que ce soit par convictioni Il l'accepte, dit-il, comme on accepte une médecine amère ou l'ablation d'une dent cariée, parce que c'est une chose fatale et nécessaire. Il lui faut ménager les intelligences qu'il entretient dans les deux partis. Un revirement est toujours possible. Il veut que l'on croie à son indépendance. Il pose à
(1) CI. Léon SÉCHÉ, op. cit.
l'homme de caractère. Il refuse de parler de Jules César, l'œuvre de Napoléon III, mais il félicite le souverain « d'avoir rétabli la société sur ses larges bases ». H accepte, du potentat qui a violé la constitution, la croix de la Légion d'honneur qu'il avait refusée, trois fois, des mains du roi citoyen, du paterne et débonnaire Louis-Pliilippe. En 1852, il refuse, avec une lettre pleine de dignité, pour la galerie, la chaire du Collège de France que lui offre M. Fortoul, mais il ne la refuse avec tant de solennité que pour l'accepter deux ans plus tard. Il est vrai qu'il devra interrompre son cours sous les huées et les sifflets de la jeunesse libérale.
Nommé maître de conférences à l'Ecole normale supérieure (1858), il éprouve le besoin de colorer son acceptation d'une excuse. Il met en avant son dévouement à la cause des lettres :
Il n'est pas de meilleure fortune ni de plus grand honneur pour la littérature, — surtout la littérature critique, — que lorsqu'elle trouve l'occasion de se coordonner avec un grand mouvement social, avec un courant politique important et, sans s'y enchaîner, de le servir.
La gloire d'Hugo, même exilé, l'ofîusque. Hugo avait été pair de France. La pairie n'existe plus. Hugo avait fait partie de l'Assemblée nationale. Sainte-Beuve veut être sénateur, mais cela dépend de l'emperur lui-même et c'est une dure pilule à lui faire avaler. Sainte-Beuve ne connaît pas le despote et il a des raisons de le croire mal disposé, d'abord parce qu'à l'image de son grand oncle. Napoléon III se défie des hommes de lettres ; ensuite parce qu'il existe, dans les archives de police, contre Sainte-Beuve, un dossier accusateur (1). D'un autre côté, l'impératrice Eugénie est nettement hostile. Elle ne consentira jamais à cette nomination. Sainte-Beuve essaye du chantage. Ce fureteur infatigable
(1) Ce dossier établissait, entre autres, les anciennes relations de Sainte- Beuve avec Armand Carrel, son affiliation à la Société secrète : Les droits de l'Homme, et sa^coraplicité dans l'affaire Bergeron.
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a des documents sur la famille d'Eugénie de Montijo. Il la menace d'écrire une histoire de Marie-Antoinette, bourrée d'allusions (1). La souveraine méprise. Sainte-Beuve sent la partie perdue. Pourtant il ne dort plus. L'habit de sénateur hante ses nuits. Quand on lui parle de lapossibilité d'entrer au Sénat, il joue une indignation violente. Il s'écrie : « Croyez-vous donc que je veuille me déshonorer? » Mais il ne vit plus que pour ce déshonneur. C'est une torture. Que faire ? Quel appui trouver ? Quelle complicité assez puissante pour forcer la main au couple impérial ? Il n'y a qu'une personne qui ait assez de crédit sur l'emperur pour tenter et réussir ce tour de force. C'est la princesse Mathilde. L'empereur est rempli d'attentions pour elle. On dit même qu'il l'a aimée et qu'il a failli l'épouser. Au moment du coup d'État, il l'a créée altesse impériale. Avant qu'il ait pris femme, il lui a donné^logement à l'Elysée et lui a conféré toutes les prérogatives d'une impératrice. Il y a mieux. On dit qu'elle est en froid avec la souveraine et Sainte-Beuve entrevoit tout de suite le ressort à manœuvrer. Il ne connaît pas la princesse Mathilde, mais^Gautier est de ses intimes. Il fait à Saint- Gratien la pluie et le beau temps. La princesse en est folle. Elle l'appelle son bouffon. Gautier accepte le titre et s'en fait gloire.
; Gautier pourrait intervenir. Ce n'est que déplacer la difficulté. Gautier ne doit guère être bien disposé en faveur de Sainte-Beuve. Il est possible même qu'il l'ait déjà desservi dans l'esprit de l'altesse impériale. Il faut sonder ses véritables sentiments. Un rapprochement n'est pas impossible. L'orgueil de Sainte-Beuve ne lui permet pas une démarche inconsidérée, mais il a un homme de confiance sous la main, Baudelaire. Baudelaire et Gautier, cela rime mal ensemble. Pourtant, ils se rencontrent. La Bohème leur a imposé un masque de camaraderie et de tutoiement. La manoeuvre commence. Les hostiUtés cessent. Le lendemain du jour où
(1) On sait le culte de l'impératrice Eugénie pour Marlc-AntolDette.
l'Empire a été proclamé, Sainte-Beuve, qui depuis dix ans n'a soufTlé mot de Gautier, cite son nom dans un article sur Villon et confesse qu'il a su en tracer jadis dans les Grotesques un portrait de verve. C'est peu, mais cela vient de si haut I Et Baudelaire est chargé de montrer l'article à Gautier et d'insister sur ce maigre compliment.
Un peu plus tard, Sainte-Beuve reconnaît que Gautier « se plaît à déployer plus que jamais, dans ses rimes de sculpteur et de peintre, les opulences de la nature corporelle et de la matière vivante ». Pour que cet applaudissement ne puisse le compromettre et ne prenne pas les allures d'une ouverture imprudente, Sainte-Beuve a soin de l'entourer de discrétion. Il s'agit ici d'un dénombrement des poètes du temps. Gautier reste confondu dans la foule des lauréats. Il n'est cité qu'après Viennet, Lachambaudie, après même un certain M. Théophile Duchapt, magistrat, conseiller à la cour d'appel de Bourges, qui a publié un recueil de fables, et, ce qui est. plus grave, la palme du sonnet (à laquelle on conviendra que Gautier avait de meilleures raisons de prétendre) revient à M. Evariste Boulay-Paty. ^
Cette même année, Baudelaire écrit à Gautier en lui envoyant des vers : « Protège-moi ferme (1). »
En 1855, nouvelle citation de la part de Sainte-Beuve, sans qu'aucune œuvre nouvelle de Gautier lui en ait fourni l'occasion. Cette fois le compliment se précise : « C'est une plume habile, savante en couleur, curieuse de nuances. » On reconnaît qu'il a fait dans son genre « des miracles de hardiesse et d'adresse ». Sa manière est bien à lui, il s'y joue. Gautier n'est plus confondu dans la foule des Viennet, des Duchapt, des Paul Destref, des Barthes, des Ernest Serret et de tant d'illustres inconnus. Il monte en grade. Il est promu par Sainte-Beuve chef de section (chef d'un démembrement et d'une subdivision importante de l'école d'Hugo).
Baudelaire fait son office de fidèle facteur. Il voit Gautier
(1) Baudelaire, Lettres (Mercure de France), p. 32.
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et il parle en même temps pour lui-même, puisqu'à cette date il écrit à un ami qu'il « attend les résultats d'une affaire où M. Piétri et de Morny sont mêlés en sa faveur ».
Au fur et à mesure que Gautier croît en crédit à la cour, l'estime de Sainte-Beuve grandit en conséquence. C'est ce qui explique que, le 12 octobre 1857, Sainte-Beuve, revenant à la charge, profite d'un article sur Banville pour « s'étonner qu'on puisse oublier Gautier parvenu à la perfection de son faire ». Cette fois le grand mot est lâché : « C'est un Maître. »
Au même moment, Baudelaire écrit à l'un de ses amis :
Je viens de voir Théophile Gautier qui me mettra un fragment dans « l'Artiste ».
N'oublions pas que 1857, c'est l'année des Fleurs du Mal. Malgré tout, l'affaire traîne et Sainte-Beuve, au dire de son secrétaire d'alors, Jules Troubat, s'irrite autant de ces lenteurs qu'il s'irritait jadis des allusions au titre possible de sénateur. Cela prouve que Théophile Gautier se faisait tirer l'oreille. Peut-être avait-il à vaincre lui aussi les résistances de la princesse qui, la première fois qu'on lui parla de Sainte- Beuve, se récria : « Non 1 C'est un vilain moineau qui nous jouera de méchants tours. » Enfin la ténacité du critique l'emporte. En 1859 sa réconciliation est scellée avec Gautier. Baudelaire fête cet heureux événement par son étude. En 1861, triomphe I La princesse Mathilde consent à recevoir Sainte-Beuve qui lui est présenté par Gautier.
Peu de temps après, Sainte-Beuve est nommé sénateur, en dépit de l'impératrice qui ne connut la nouvelle que lorsque la nomination avait paru à l'Officiel, et qui, dès ce jour, se brouillant définitivement avec la princesse Mathilde, refusera de la recevoir. Le lendemain, ce fut la brouille avec l'empereur lui-même, car ce qu'elle avait prévu arriva. Sainte-Beuve en prenant d'emblée, au Sénat, position avec les ennemis du régime, commençait à « lui jouer de méchants tours ».
La princesse en prit son parti, car Sainte-Beuve déplovait
vis-à-vis d'elle toutes ses grâces et ses séductions. Il l'encouragera dans ses-idées d'indépendance, elle qui se plaignait de n'avoir pas eu de parents assez nobles tpour avoir été guillotinés pendant la Révolution. Par l'influence de Sainte- Beuve, le salon de l'Altesse impériale devient un foyer de sourde opposition, jusqu'au jour où, ayant obtenu d'elle tout ce qu'il en pouvait attendre, Sainte-Beuve la jettera ellemême, avec les appuis du régime, par-dessus bord. Elle n'aura pour consolation que de se tordre les mains dans une crise de larmes, en criant : « Je l'avais bien prévu I (1). »
Pour le moment, Sainte-Beuve doit sa récompense à Gautier. Il lui a promis, en échange de sa complaisance, un fauteuil à l'Académie, mais cela ne peut se faire immédiatement. Sa situation de courtisan dessert Gautier auprès des immortels. Néanmoins, Sainte-Beuve se flatte de remonter le courant hostile. Il posera des jalons à l'occasion, et roccasion se présente plus tôt qu'il n'avait pensé.
En 1862, Baudelaire a l'impertinente idée de se présenter à l'Académie. C'est Sainte-Beuve qui est chargé d'examiner les titres des candidats. Et voici tout ce qu'il trouve à dire de l'auteur des Fleurs du Mal :
On s'est demandé d'abord si M. Baudelaire, en se présentant, voulait faire une niche à l'Académie et une éplgramme, s'il ne prétendait point l'avertir, là, qu'il était bien temps qu'elle songeât à s'adjoindre ce poète et cet écrivain si habile et si distingué dans tous les genres de diction : Théophile Gautier, son Maître I
Sainte-Beuve n'hésitait pas à sacrifier Baudelaire'^à ses desseins. Il n'hésitait pas, pour rejoindre Gautier et lui payer le prix de son « déshonneur », à marcher sur le corps d'un être candide et sans défense, qui s'était voué à lui de toutes ses forces et qu'il avait l'hypocrisie d'appeler « son cher enfant » ; et parce que, dans son discours, il avait joint, à l'adresse de Baudelaire, un banal certificat de « bonnes lettres et de
(l)Voir à l'Appendice.
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bonnes façons », Baudelaire se crut obligé de le remercier, non sans se remémorer, sans doute avec tristesse, ces vers qu'il lui avait écrits jadis :
Tous les êtres aimés Sont des vases de fiel qu'on boit les yeux fermés.
Sacrifice inutile du reste. Une affaire engagée sous de tels auspices ne pouvait réussir. Gautier ne fut jamais de l'Académie, ce qui n'ôte rien à son talent.
Mais ne vous semble-t-il pas, pour en revenir à la dédicace des Fleurs du Mal, que tout ceci corrobore l'explication que nous en avait déjà fournie l'examen des relations de Baudelaire avec Gautier?
Sa dédicace revient à dire à Gautier : « Protège-moi ferme. » Ajoutons comme indice du bon cœur de Baudelaire qu'il y sous-entendait : « Et surtout n'oublie pas Sainte-Beuve. »