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CHAPITRE I LES DÉTRACTEURS DE BAUDELAIRE

Le cinquantenaire de la mort de Baudelaire, date de l'entrée des Fleurs du Mal dans le domaine public, fut le signal d'une pluie d'éditions nouvelles dont le principal intérêt, pour l'observateur, était d'être accompagnées de préfaces où l'on saisissait toutes les nuances de l'opinion, depuis le panégyrique de M. André Gide (Helleu) jusqu'au réquisitoire de M. Camille Vergniol (Lemerre).

A ce mot de réquisitoire, M. Camille Vergniol m'arrête et me dit : « Mon étude n'est ni malveillante ni tendancieuse. Je me suis eflorcé d'établir impartialement le doit et l'avoir de Baudelaire, ce qui n'avait pas encore été fait. J'ai confronté adversaires et partisans. Ce n'est pas ma faute si les critiques, — parfois stupides — l'emportent sur l'éloge — souvent démesuré — ni si mes réserves ont fourni matière à malignes interprétations. Je voudrais m'en tenir à l'opinion d'Hugo. Le formidable succès de vente des Fleurs du Mal ^m'a évidemment prouvé que le poète disposait d'un plus vaste public que je ne me l'étais figuré ; mais comment me ferait-on grief d'avoir douté de son crédit, quand, autour de moi, des critiques et des poètes, réputés d'avant-garde, tenaient le même langage ? Est-ce que le jour même où paraissait mon étude, Charles Morice n'écrivait pas de Baudelaire : « Il n'y a pas de poète plus contraire par son art et sa pensée aux aspirations de la

poésie soi-disant nouvelle. » Et Guillaume Apollinaire ne proclamait-il pas, de son côté : « L'influence de Baudelaire cesse à présent ; ce n'est pas un mal. » En ce qui me concerne, j'ai fait à Baudelaire la part assez belle, en reconnaissant « le charme étrange, vivace et irrésistible » de son œuvre et toute ma dissertation tendait à le justifier par de fortes raisons. »

Soit 1 Mais M. Camille Vergniol, dont je n'ignore pas les pures intentions et dont j'apprécie le talent, m'excusera de lui signaler quelques propos assez belliqueux tenus en cours de route. Reprocher à Baudelaire son style très souvent « plat ou terne ou impropre », c'était appeler la controverse.

M. Camille Vergniol n'a peut-être pas pris garde qu'il exagérait en insistant sur la « fainéantise » de Baudelaire et qu'il était victime d'une confusion. Ce mot de fainéantise choque ici. Je sais bien qu'il est de Baudelaire, mais lui seul avait le droit de se traiter sans indulgence. Que signifie ce 'mot de 0 fainéantise «appliqué à un poète, l'être actif par excellence, celui dont la pensée, toujours en éveil, ne cesse d'accumuler les matériaux de son inspiration? Ses nonchalances sont parfois les heures de sa gestation la plus douloureuse et ses paresses apparentes ses plus fécondes périodes de travail. Sa fonction est d'être toujours en alerte. On ne peut la comparer à nulle autre. C'est Sisyphe condamné à rouler son éternel rocher :

Bien qu'on ait du cœur à l'ouvrage L'art est long et le temps est court.

Les amants des prostituées Sont heureux dispos et repus ; Quant à moi, mes bras sont rompus.

Pour avoir étreint des nuées.

La « fainéantise » de Baudelaire, quel paradoxe I quand on le voit se gourmander sans cesse de son impuissance et s'exci-

ter chaque matin au labeur (1). L'un de ses ennemis, Jules Vallès, reconnaît que c'était « le plus terrible des laborieux ». Ecoutons Maurice Barrés qui nous dit : « L'intense désir de toute sa vie fut de travailler selon le sens qu'il donnait à ce beau mot, qui, dans le domaine de la haute culture, est analogue à loisir. » Baudelaire lui-même nous le confirme :

C'est par le loisir que j'ai en partie grandi, à mon grand détriment, car le loisir sans fortune augmente les dettes, mais à mon grand profit relativement à la sensibilité, à la méditation et à la faculté du dandysme et du dilettantisme. Les autres hommes de lettres sont de vils piocheurs tr^s ignorants... L'homme supérieur ce n'est pas le spécialiste. C'est l'homme de loisir et d'éducation générale.

Le loisir entendu dans ce sens rend un tout autre son que celui de paresse. On serait donc aussi peu fondé d'en accuser Baudelaire que de lui reprocher, comme le fait encore M. Vergniol, son mince bagage littéraire. La valeur d'une œuvre d'art ne se mesure pas à la quantité. N'est-ce pas merveille qu'avec son misérable état de santé, au milieu de perpétuelles tracasseries d'argent, d'incessants changements de domicile, Baudelaire, mort à quarante-six ans, ait réussi à mettre sur pied sept volumes et qu'il ait laissé dans ses papiers de quoi en remplir un huitième? Ajoutez-y son intarissable correspondance que deux copieux recueils n'ont peut-être pas encore épuisée et vous serez obligé de convenir qu'il ne laissait pas moisir son encre. Combien d'écrivains, au cours des âges, se sont acquis, à moins de frais, une réputation immortelle ? Mais n'eiit-il écrit que les Fleurs du Mal, Baudelaire se rangerait encore parmi les génies féconds, tant ce livre implique un travail intérieur formidable, une prodigieuse dépense d'activité cérébrale.

Au surplus, je n'hésite pas à déclarer qu'à la réflexion, la

(1 ) Cf : « L'oisiveté absolue de ma vie apparente, contrastant avec l'activité perpétuelle de mes idées, me jette dans des colères inouïes. • (Lettre du 4 décembre 1847, Revue de Paris.)

préface de M. Camille Vergniol m'apparaît moins subversive qu'une première lecture ne me l'avait fait craindre et j'ajouterai même que, si de toutes les préfaces des Fleurs du Mal, il n'en devait subsister qu'une, c'est à la sienne que je donnerais la préférence, tant j'estime qu'il n'y en a pas de plus édifiante.

Je m'embarrasse d'autant moins des allégations sévères que cette préface contient, — au regard des fervents de Baudelaire s'entend, — que ces allégations ne courent guère le risque de prendre racine ni de se propager, puisque M. Camille Vergniol se réfute fort sagement, à maintes reprises, et nous fournit le remède à côté du poison. C'est ainsi qu'après avoir refusé aux vices de Baudelaire le bénéfice des circonstances atténuantes, en déclarant qu'il ne croit pas trop à l'atavisme ni à l'influence du milieu, M. Vergniol admet, tout à coup, que Baudelaire était un malade qui a vécu dans la contagion d'autres malades (Gérard de Neryal, Pétrus Borel, Lassailly, Aloysius Bertrand, sans compter la société intellectuelle d'Edgar Poë qui a ajouté lui-même à sa maladie). Et il reconnaît que ses excentricités lui viennent de son temps.

Le mérite de M. Camille Vergniol c'est d'avoir été le premier, sinon à démêler, du moins à dire publiquement, ce qu'il y a de factice dans cette préface des Fleurs du Mal de Théophile Gautier que certains s'obstinent à nous donner comme un hommage sincère, et je le félicite encore d'avoir noté la mauvaise grâce que mit toujours Sainte-Beuve à protéger Baudelaire « sans se découvrir ni se compromettre ». Si M. Camille Vergniol avait trouvé, ici, les voies ouvertes par l'opuscule de M.Vandérem, il n'en avait pas moins déserté, à sa louange, le préjugé de la critique universitaire qui continue à défendre Sainte-Beuve, par simple esprit de corps, unguibus et rostro. M. Camille Vergniol faisait donc preuve dans la circonstance d'indépendance et de jugement mais j'en viens à la partie substantielle, au « blanc manger » de son discours qui marque une évolution heureuse de la critique officielle. Un point est désormais acquis ; c'est que l'on n'ose

plus rééditer à tort et à travers, par peur du ridicule, cette accusation d'immoralité que l'on adressait jadis indistinctement, pour les discréditer, à tous les écrivains nouveaux. M. Camille Vergniol avait, pour le mettre sagement en garde là-dessus, l'exemple de Lamartine à qui l'on reprochait en 1823 d'être « plus obscène à lui tout seul qu'Horace, Catulle et l'Arioste réunis ».

M. Camille Vergniol a pris soin de rassembler tous les jugements émis sur Baudelaire. Il faut bien convenir que les détracteurs y font pauvre figure, et qu'ils se recrutent tous dans le monde de la critique patentée et dont Mallarmé disait « qu'en parlant de poésie, elle se mêle de ce qui ne la regarde pas ». Baudelaire n'a jamais eu d'adversaires parmi les vrais poètes et les écrivains créateurs. Dès l'origine il eut pour lui : Hugo, A. de Vigny, Banville, Gautier même, en dépit de certaines réticences, Flaubert, Barbey d'Aurevilly, Emile Deschamps.

Ses ennemis irréductibles sont tous des professionnels de la critique : J.-J. Weiss, Pontmartin, Bruncticre, Faguet, et, dans la mesure où il cesse d'être créateur, Jules Lemaître lui-même.

M. Camille Vergniol exhume leurs verdicts. Relisons-les pour notre enseignement. J.-J. Weiss écrit de Baudelaire :

S'il lui reste un sentiment quelconque, ce n'est pas la fatigue du vice, c'est un plaisir de dépravation, au milieu des choses qui soulèvent le cœur. Il ramasse {sic) les sentines et les égouts. Il souille la grâce, la beauté, l'amour, la jeunesse, la fraîcheur et, d'une voix rauque d'orgie et pourtant guillerette, il s'écrie : « Voilà l'homme! » — Pas de goût, beaucoup de fatras, des imaginations incroyables que l'ignoble n'exempte pas du ridicule... Le vers. . ressemble assez bien à une toupie qui ronflerait dans le ruisseau...

Voici comment s'exprime Pontmartin (Nouveaux samedis, mars 1868):

Les Fleurs du Mal sont une hidçuse gageure... Ce jeune homme a écrit avec inconscience le poème du charnier, de ia pourriture et du

lupanar... Des vers, où l'image, grotesque ou répulsive, aboutit presque constamment à un trait d'immoralité profonde ou d'une grossière licence.... — Cette gravure (le portrait de Baudelaire parNargeot) nous montre un visage hagard, sinistre, ravagé, méchant ; le visage d'un héros de cour d'assises ou d'un pensionnaire de Bicêtre... Les Fleurs du Mal se sont épanouies sur sa figure...

Passons à Ed. Scherer {Études critiques, t. IV, 1869) :

Baudelaire se complaît dans les images nauséabondes. Le lecteur se bouche le nez ; la page pue. Ce n'est pas un écrivain... Les images sont presque toujours impropres {regard perçant comme une vrille)... Partout, l'impuissance et le vide. Il ne sait même pas la grammaire... Ce n'est pas un artiste, ce n'est pas un poète. Rien, chez lui, de simple, de sincère, d'humain... Baudelaire est un signe, non seulement de décadence dans les lettres, mais d'abaissement dans les intelligences.

Treize ans plus tard, Scherer revient à la charge :

... Baudelaire n'a rien: ni le cœur, ni l'esprit, ni l'idée, ni le mot, ni la raison, ni la fantaisie, ni la verve, ni même la facture. Il est grotesque d'impuissance. Son titre unique est d'avoir contribué à créer l'esthétique de la débauche, le poème du mauvais lieu.

Pour Brunetière, Baudelaire n'est « qu'un Satan d'hôtel garni, un Belzébuth de table d'/id/e». On ne trouve chez lui que:

des images naturellement répugnantes ou malpropres, des images de sang et de lubricité. Ses vers suent l'effort. Ce qu'il voudrait dire, il est très rare qu'il le dise et, dans ses affectations de force et de violence, cet homme fut doué du génie même de la faiblesse et de l'impropriété de l'expression... Quelle langue 1... quel style!... C'est qu'aussi bien le pauvre diable n'avait rien ou presque rien du poète que la rage de le devenir... Pas de vers plus pénibles, plus essoufflés.

Et le critique concluait :

Je serai bien vieux ou je serai devenu un bien plat courtisan de la mode, quand je verrai dans Baudelaire un poète sincère.

Pour Jules Lemaître, Baudelaire est « indigent et banal ». Faguet estime qu'il n'a « aucune imagination ».

Ses vers sont vagues et creux, ses épithètes banales et molles, ses images fausses, ses chevilles énormes. C'est le poète aride de la banalité.

Sans doute, comme le dit M. Fernand.Vanderem, il n'est pas question d'ériger l'admiration de Baudelaire en religion d'État. La discussion reste permise autour des Fleurs du Mal, mais l'on voudrait, au moins, que les critiques qui en médisent fissent preuve de compétence et de bonne foi. Or, y a-t-il rien de plus contraire à la vérité que les jugements que je viens de rapporter ? Baudelaire se trouve suffisamment vengé de ses détracteurs par ces simples extraits pour qu'il soit besoin de les discuter. C'est le cas de dire de ces messieurs : « Ils se fâchent, donc ils ont tort ! » Contentons-nous de les opposer les uns aux autres et de leur demander comment ils entendent concilier cette double accusation de manque d'imagination et d'imaginations incroyables, d'extravagance et de banalité.

Je ne veux pas quitter M. Vergniol, qui nous a si loyalement aidés à les démasquer, sans lui emprunter une remarque:

Brunetière qui, en 1889, déblatérant contre Baudelaire, affirmait qu'il ne l'admettrait jamais comme poète, confessait en 1892 que les Fleurs du Mal étaient « un livre unique dans la littérature française»; et, l'année suivante, il allait jusqu'à reconnaître le talent et l'originalité de Baudelaire. Il disait de lui : a C'est un poète... Je conviens que pour traduire, pour transcrire même certains états de l'àme contemporaine, il a trouvé des vers inimitables. »

« Je crois, dit M. Vergniol, que Baudelaire eût prisé mille fois plus cette réparation tardive, ces éloges disputés, atténués et à demi repris, que les effusions balbutiantes de tels thuriféraires.» Et c'est précisément ce que je pense de la préface de M. Vergniol et pourquoi je la considère comme l'un des plus marquants lioinmages rendus à son génie.

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