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L'INFLUENCE DE BAUDELAIRE

(de 1857 à 1900)

Dans le volume que j'ai publié à la Maison du Livre : Le Cinquantenaire de Baudelaire, on trouvera exposé le jugement des poètes sur l'auteur des Fleurs du Mal, depuis leur apparition jusqu'en 1917.

Après avoir rappelé les témoignages d'admiration qu'il reçut de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, de Flaubert, de Banville, de Soulary, de Leconte de Lisle..., j'y étudiais le développement de son influence auprès des générations littéraires qui se sont succédé depuis lors.

J'y disais notamment à propos de la période qui va de 1880 à 1890 :

Aux environs de 1880, il n'y a pas, en France, d'école ou de groupement poétique qui ne revendique Baudelaire. Ses multiples qualités l'accréditent dans les milieux les plus divers. Partout, il est glorifié sous l'un ou l'autre de ses différents aspects. Il s'est imposé aux Parnassiens, par son « écriture artiste », comme on disait alors, et son souci de la perfection, Coppée, le chef des intimistes, affirme s'en délecter,

Lorsque, pour étouffer son mal et sa colère.

Il se plonge dans les parfums lourds de langueur,

et lui emprunte sa note élégiaque et plaintive. Ses l^ableaux parisiens donnent le ton aux modernistes. Les poètes de l'école naturaliste, alors triomphante, s'autorisent de ses audaces. Les poètes du Chat noir (RoUinat, Goudeau, etc.) exploitent sa verve macabre. Jean Richepin, Maurice Boucher, d'autres, à leur suite, accentuent sa touche brutale et ses orgies de couleur.

Trois poètes surtout s'en inspirent, à qui l'avenir réserve, dans l'histoire littéraire de cette fin de siècle, un rôle prépondérant :

1° Stéphane Mallarmé, qui a reçu le coup de foudre du sonnet des Correspondances et y conforme son esthétique ;

2° Paul Verlaine, qui avoue Baudelaire pour son « plus cher fanatisme » et lui prend, par affinité, ses titres de « Poèmes saturniens » et de « Poètes maudits » ;

3" Arthur Rimbaud, qui extrait des Fleurs du Mal sa strophe lyrique et les éléments de son Alchimie du verbe.

A cette époque, Baudelaire règne non seulement sur les lettres mais sur les arts. A travers Rops, Gustave Moreau et le maître Rodin, il dispose de la faveur des ateliers. Chaque année, aux Salons officiels, comme aux expositions indépendantes, on le retrouve dans des œuvres peintes ou sculptées dont les Fleurs du Mal ont fourni l'argument.

En 1883, M. Paul Bourget, dont la curiosité d'esprit, toujours en éveil, s'applique à noter tous les courants de sensibihté et les variations les plus subtiles de l'atmosphère morale ambiante, écrivait :

Il est des éducateurs d'âme d'une précision d'enseignement plus rigoureuse que Baudelaire, Taine, par exemple, et Henri Beyie. Il n'en est point de plus suggestifs et qui fascinent davantage... Malgré les subtilités qui rendent l'accès de son œuvre plus que difficile au grand nombre, Baudelaire demeure un des éducateurs féconds de la génération qui vient. Son influence n'est pas aussi aisément reconnaissable que celle d'un Balzac ou d'un Musset, parce qu'elle s'exerce sur un petit groupe ; mais ce groupe est celui des intelligences distinguées ; poètes de demain, romanciers déjà en train de rêver la gloire, essayistes à venir. Indirectement et à travers eux, un peu de ses singularités

psjxhologiques pénètrent jusqu'à un plus vaste public et n'est-ce pas de pénétrations pareilles qu'est composé ce je ne sais quoi dont nous disons l'atmosphère morale d'une époque ?

Entre temps, des écoles littéraires se fondaient en réaction les unes des autres, sans qu'aucune oubliât de faire appel à Baudelaire.

Si Baudelaire servait d'enseigne aux réalistes qu'il avait conquis par son relief et ses hardiesses, il apparaissait, au même moment, à leurs adversaires, par ses tendances mystiques, comme le refuge et le salut. On était las du naturalisme triomphant. C'est vers Baudelaire que vont se tourner les esprits en mal d'idéalisme. Il semble que ce fût à son adresse que venait d'être proclamée «la failhte de la science ». Le signal de la révolte partit du camp ennemi. Un transfuge des Concourt et de Zola, l'un des famihers du grenier d'Auteuil, l'un des auteurs des Soirées de Médan, Huysmans, précipita, avec A rebours, la réaction symboliste. Baudelaire, après avoir été le chef des Parnassiens, des Brutalistes et des Réalistes, préside à cette insurrection nouvelle des Muses et se voit sacré dieu du culte nouveau. Moréas, dans le manifeste de l'école (Figaro du 18 sept. 1886), dit expressément : « Baudelaire doit être considéré comme le véritable précurseur du mouvement poétique actuel. » Ce manifeste suscita une polémique entre son auteur et le docte Anatole France. Après un échange de vues courtoises, Moréas écrivait à son adversaire, avec lequel il n'avait pu se mettre d'accord :

La plus prolixe controverse ne saurait aboutir- Vous admirez Lamartine, tout en estimant, j'aime à le croire, Baudelaire ; et moi j'admire Baudelaire tout en estimant Lamartine. L'ultime explication de nos dissidences est peut-être là.

Cette lettre est du 7 octobre 1886.

En 1889, M. Maurice Barrés, préoccupé lui aussi du jeu des idées et porté, par tempérament, à l'analyse psychologique, écrivait en marge du Journal de Baudelaire :

Tandis que Benjamin Constant, pour s'émouvoir, avait besoin de désirer le Pouvoir et T Amour, tandis que Sainte-Beuve ne fut, lui, que par ses disgrâces auprès des jeunes femmes, Baudelaire atteint à toucher Dieu par le seul effet de sa sensibilité, pour des motifs abstraits et sans intervention du monde extérieur.

... Ceux qui liront Mon cœur mis à nu, avec quelque pratique des habitudes solennelles de Baudelaire et avec la connaissance de l'intensité que prennent certaines préoccupations chez les malheureux troublés de vie nerveuse, discerneront aisément, sous les répétitions, sous les formules mystiques, la parfaite beauté de sou cœur.

On sait que vingt ans plus tard, dans sa réponse au discours de réception de Richepin (séance de rAcadcmie française du 18 février 1909), Maurice Barres dira : « Aujourd'liui encore je suis loin d'avoir échappé à l'emprise de Baudelaire. »

De 1890 à 1900 le renom de Baudelaire poursuit sa course victorieuse.

En août 1892, à l'instigation de Léon Deschamps, directeur de la Plume, un comité se forma en vue de l'érection d'un monument dont l'exécution devait être confiée au maître Rodin. La présidence fut offerte à Leconte de Lisle qui remercia en ces termes :

J'accepte avec reconnaissance le titre que veut bien m'olîrir le comité qui s'est constitué pour élever un buste sur la tombe de Baudelaire.

J'ai beaucoup aimé l'homme et j'admire infiniment le poète.

Le comité se composait de :

MM. Paul Bourget, Jules Claretie, François Coppée, Léon Deschamps, Léon Dierx, Anatole France, Stéphan George, Edmond de Concourt, de Hérédia, J.-K. Huysmans, Camille Lemonnier, Maeterlinck, Stéphane Mallarmé, Léon Maillard, Henri Mazel, Louis Ménard, Catulle Mendès, Octave Mirbeau, Jean Moréas, Charles Morice, Nadar, prince Ourousof, Vittorio Pica, Edmond Picard, Henri de Régnier, Adolphe Retté, Jean Richepin, Edouard Rod, Rodenbach, Aurélien Scholl, Emmanuel Signoret, Armand Silvestre, Stuart Merril, Sully Prud'homme, Swinburne, Laurent Taillhade,

Auguste Vacqucrie, Alfred Valiette, Paul Verlaine, Verhaeren, Vielé-Grlf fin, Emile Zola.

Nous avons là tout l'armoriai des Lettres françaises. On voit en outre que l'Angleterre, la Belgique, la Russie, l'Italie, la Grèce, l'Allemagne et même la République américaine s'associaient à cet hommage dans la personne de représentants dûment qualifiés.

La correspondance échangée à cette occasion marque l'enthousiasme avec lequel chacun, du plus illustre au plus humble, acceptait sa part de collaboration.

Mirbeau même, qui s'était juré de ne faire partie d'aucun comité, avait fait plier sa résolution en faveur de Baudelaire. Sa lettre se terminait par cet aveu intéressant :

Rodin m'a souvent parlé d'un projet qui le hantait depuis le jour où il connut les Fleurs du Mal. C'était, en un grand monument, de symboliser l'œuvre du plus profond des poètes. Ce sera fait et ce sera beau (1).

Ainsi le nom de Baudelaire accomplissait ce miracle de réconcilier, dans une admiration commune, idéalistes et réalistes, toutes les fractions ennemies de la République des lettres. Il faisait communier, dans la même ferveur, des talents aussi opposés que le truculent Jean Richepin, à la Muse outrancière, et le noble Auguste Dorchain, dont la Muse est décorée de pudeur. On sait avec quelle siîreté de goût, quel vif sentiment des nuances, ce dernier commentant, dans l'Art des vers, l'un des plus beaux sonnets de Baudelaire, en avait souligné la puissance d'incantation.

Tout semblait marcher à souhait. Hélas ! ici encore la malchance de Baudelaire opéra. La mort inopinée de Léon Deschamps anéantit brusquement ce geste ébauché de justice. Jamais projet n'échoua si près du port.

Mais si le cortège du triomphe dut se disloquer sans avoir

(1) Ce ne fut jamais fait. Rodin est mort sans avoir mis son projet à exécution.

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achevé la route, il s'était ébranlé du moins avec niagniiicence. Rien n'avait manqué à ce lever de rideau d'apothéose. Pas même l'insulte derrière le char ; pas même la consécration de l'outrage.

C'est à M. Anatole France qu'échut ce jour-là l'honneur de venger les Muses blasphémées (1). Il le fit avec éloquence. On aime à relire la péroraison de son vibrant plaidoyer :

Baudelaire a senti l'âme du Paris laborieux. Il a senti la poésie du faubourg, compris la grandeur des petits et montré ce qu'il y a de noble encore dans un chiffonnier ivre.

Et après avoir cité la pièce fameuse :

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