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LE VIN DES CHIFFONNIERS

Souvent à la clarté rouge d'un réverbère Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre, Au cœur d un vieux faubourg, labjTinthc fangeux, Où l'humanité grouille en ferments orageux,

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête, Buttant, et se cognant aux murs comme un poète. Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets. Épanche tout son cœur en glorieux projets.

II prête des serments, dicte des fois sublimes. Terrasse les méchants, relève les victimes. Et sous le firmament comme un dais suspendu S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.

Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage, Moulus par le travail et tourmentes par l'âge Éreintés et pUant sous un tas de débris, Vomissement confus de l'énorme Paris,

Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles, Suivis de compagnons blanchis dans les batailles. Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux : Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux

(1) n faut rappeler aussi l'article de Georges Rodenbach, paru dans k Figaro (6 septembre 1892).

Se dressent devant eux, solennelle magie I Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie Des clairons, du soleil, des cris et du tambour Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour I

C'est ainsi qu'à travers l'humanité frivole Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole ; Par le gosier de l'homme il chante ses exploits Et régne par ses dons ainsi que les vrais rois.

Pour noyer la rancœur et bercer l'indolence De tous ces vieux maudits qui meurent en silence. Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ; L'homme ajouta le vin, fils sacré du soleil 1

il conclut :

Cela n'est-il pas grand et magnifique et peut-on mieux dégager la poésie de la réalité vulgaire? Et remarquez, en passant, comme le vers de Baudelaire est classique et traditionnel, comme il est plein. Je ne me résoudrai jamais pour ma part à voir, en ce poète, l'auteur de tous les maux qui désolent aujourd'hui la littérature. Les Fleurs du Mal sont et demeureront le charme de tous ceux que touche une lumineuse image portée sur les ailes du vers.

M. Jules Lemaître, aussi, s'était rangé, vaille que vaille, parmi les défenseurs de Baudelaire.

Avec cette aisance caustique, cette souplesse matoise, cet esprit d'à-propos qui le caractérisent et qui transforment certaines de ses chiquenaudes en coups de massue, il avait trouvé le moyen de ruiner toute la dialectique de Brunetière, par cette simple remarque :

Le Baudelairisme est bon, à son heure, pour nous consoler de Voltaire, de Déranger, et des esprits qui leur ressemblent.

On ne pouvait mieux convaincre Brunetière, confit en Bossuet, de sa bévue et lui démontrer qu'il avait fait fausse route.

Il ne restait rien de sa diatribe. Je me trompe. Il en restait

ceci (qu'il avait dit par mégarde) et qui se retournait contre lui:

Les Fleurs du Mal demeurent le chef-d'œuvre de la poésie symboliste.

Si de l'appel de la Plume il ne sortit pas de monument, il en sortit un livre : le Tombeau de Baudelaire, publié en 1896. Ce livre, luxueusement édité, contient, en même temps que des documents rares et des commentaires curieux sur l'œuvre et la personnalité de Baudelaire, l'hommage écrit de MM. Emile Blémont, Paul Bourget, François Coppée, Léon Dierx, Anatole France, Edmond de Concourt, de Hérédia, Huysmans, Stéphane Mallarmé, Louis Ménard, Catulle Mendès, Octave Mirbeau, Jean Richepin, Aurélien SchoU, SuUy-Prud'homme, Emile Zola et de toute la jeunesse symboliste.

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