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CHAPITRE III

L'INFLUENCE DE BAUDELAIRE (de 1900 à 1921)

Dans son rapport au Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts sur le mouvement poétique français, de 1867 à 1900, rapport dont il fut officiellement chargé, à l'occasion de l'Exposition universelle, Catulle JMendès, après avoir reproché à Baudelaire de ne pas savourer le plaisir avec joie et l'avoir appelé « l'ivrogne d'un idéal sous-humain et surhumain », consent à écrire :

Si l'on ajoute à l'originalité de son organisme spirituel, qu'il fut, prodigieusement, un chercheur de compliqué dans le Tare ou le pire, un trouveur, entre les choses en apparence le plus opposées, de rapports jamais surpris, jamais guettés encore, un manieur du verbe et un artisan du vers, auquel, en notre âge romantique, aucun ne saurait être préféré ; on demeure, mystérieusement et douloureusement, charmé d'une œuvre tentatrice, cruelle et parfaite, qui n'avait pas eu d'exemple, n'aura point de similaire ; et quiconque a souci de la justice doit vouer au génie, à l'art de Baudelaire, une admiration sans réserve, admiration qui, d'âge en âge, se perpétuera en s'agrandissant.

En 1902 un critique ayant avancé que Victor Hugo était « toute la poésie et toute la pensée du xix^ siècle », M. Remy de Gourmont protesta dans le Mercure de France, en disant :

De telles synthèses sont vraiment trop hardies. Est-ce que sans Vigny, Lamartine, Musset, Baudelaire, Verlaine et quelques autres,

anciens ou récents, on a toute la poésie du siècle dernier ? Je voudrais que l'on demandât à deux cents poètes d'aujourd'hui : Quel est votre poète? On verrait...

M. Edouard Ducoté, directeur de l' Ermitage, saisit la balle au bond et prit l'initiative de cette enquête.

Cent trente et un écrivains exprimèrent leur sentiment.

Les résultats, proclamés dans le numéro de février 1902, établirent que les poètes les plus en faveur chez les jeunes étaient, à ce moment, dans l'ordre des préférences :

Victor Hugo.

A. de Vigny.

Paul Verlaine.

Lamartine. Musset.

Leconte de Lisle.

Mallarmé.

Albert Samain.

Baudelaire ne vient qu'en quatrième rang, mais les résultats lui eussent été, peut-être, plus favorables encore, si cette enquête eût disposé d'une publicité plus étendue et si un grand nombre de littérateurs eussent été pressentis. Elle demeura ignorée de certains, des meilleurs. Il n'en est pas moins instructif de voir qu'on donnait à Baudelaire, dans les mileux avancés et chez les militants de la plume, le pas, non seulement sur Lamartine et Musset qui, à vrai dire, y furent toujours très discutés, à cause de leur négligence de forme, mais encore sur Mallarmé, si goûté, qu'il avait été élu, le 1^' février 1896, prince des poètes français.

Ajoutons que Nadar disait tenir d'un directeur d'agence de découpures de journaux « que le nom de Baudelaire revenait aussi fréquemment sous les yeux de ses enquêteurs que ceux de Hugo, de Musset et de Napoléon ».

Ce propos qu'il a consigné dans ses Souvenirs et qui lui

aurait été tenu aux environs de 1911, montre qu'à cette date, assez récente, Baudelaire retenait toujours l'attention. En 1914, l'aristocratie lettrée veillait avec tant de sollicitude sur la mémoire de Baudelaire que M. Fernand Vanderem jugea le moment opportun de lancer contre Sainte- Beuve (coupable de n'avoir pas, bien qu'il y fût à bon droit sollicité de tous côtés, trouvé le temps de consacrer à Baudelaire, l'un de ses innombrables feuilletons) une double accusation d'incompétence et de mauvaise foi. Il est de fait que le silence obstiné de Sainte-Beuve à l'endroit de Baudelaire (à part une lettre équivoque et quelques lignes insipides), est pour étonner, quand on sait que les deux hommes entretenaient des rapports étroits et constants. Baudelaire avait lu, sur les bancs du lycée, les poésies de Sainte-Beuve. Avec son flair a\dsé, il avait su démêler, dans ce fatras, les éléments d'une esthétique neuve. Il ne faut pas se dissimuler qu'il y eut, à ses débuts, chez Sainte-Beuve, en virtualité, un génie poétique de premier ordre qui n'est jamais parvenu, avec l'âge, à se réaliser, faute, peut-ôtie, d'ingénuité. En dépit des incertitudes et des bégaiements, Baudelaire avait entendu l'appel de Joseph Delorme à la hardiesse et à l'originalité. Il avait prêté à ces productions, hâtives et médiocres pour la plupart, la flamme de son jeune enthousiasme. Il en était demeuré ébloui et troublé. Il savait gré à leur auteur de l'avoir révélé à lui-même. Il lui en voua toute sa vie une filiale alTection, une ferveur religieuse et attendrie. Ce n'est pas par vice d'intelligence (il en avait à revendre) que Sainte- Beuve a méconnu Baudelaire, c'est par vice de caractère. Il ne se consolait pas de n'avoir pu mener à maturité ses dons de lyrisme, d'être resté un « poète mort jeune ». De là son aigreur et sa jalousie contre tous les poètes du temps : Lamartine, Hugo, Gautier, Vigny, Musset. De là, son attitude retorse et cauteleuse vis-à-vis de Baudelaire dont il acceptait les prévenances et les attentions sans la moindre velléité de retour et auquel il ne cessait de prodiguer (notamment lors de son procès et de sa candidature académique) de perni-

deux conseils, sous couleur de le servir. Baudelaire affectait de n'en rien voir.

Ce n'était pas du Baudelaire minable et présent, du famélique repris de justice, dont l'absolu potentat de lettres, l'influent académicien, l'hôte choyé de Saint-Gratien, pouvait prendre ombrage ; c'était du Baudelaire posthume dont il pressentait peut-être le rayonnement. Il sentait peut-être d'instinct que la postérité donnerait à Baudelaire, dans le mouvement lyrique du xix^ siècle, la place importante (et pourquoi pas prépondérante?) qu'il avait ambitionné d'y occuper lui-même. M. Fernand Vanderem ne s'y est pas trompé. Sainte-Beuve ne peut sortir qu'à son préjudice de ce dilemme : ou il s'est mépris sur la valeur de Baudelaire et c'est, pour le critique, l'aveu de son incompétence, ou il a essayé d'étoufTer la réputation naissante de Tauteur des Fleurs du Mal, et c'est l'accusation plus grave, pour l'homme, d'une manoeuvre déloyale.

Que Baudelaire ait pu se maintenir actuel et présent jusqu'en 1914, cela dépasse déjà les bornes de l'ordinaire, tant le goût pubhc est versatile. Admirer longtemps est un héroïsme dont peu de gens sont capables. Le génie reste, mais la façon dont on l'honore a ses défaillances. Les dieux eux-mêmes connaissent l'inconstance des hommes. Leur culte a ses retours. Ronsard fut oublié le lendemain de sa mort pour Desportes que Malherbe détrôna. Saint-Amand fut décrié par Boilcau, que les générations suivantes envoyèrent rejoindre Cotin dans les oubliettes du mépris. Pendant cent ans, on organisa la conspiration du silence autour des comédies de Molière. Le mot d'ordre, sous la Restauration, était d'écraser 1' « infâme Voltaire», Les romantiques traitaient Racine de polisson. Lamartine forçait ses admirateurs à renier La Fontaine. Ce fut toujours une élégance, dans certains milieux raffinés, que d'aflccter de se déplaire aux sonorités de Victor Hugo. Quel règne plus court que celui des Parnassiens qui écrivaient encore lorsque Remy de Gourmont lança contre eux l'excommunication, au nom des symbolistes ?

Les idées changent. L'opinion évolue. Un nouvel idéal, une réaction classique, commençait à se faire jour. Déjà Moréas, reconquis par Lamartine, qu'il avait longtemps sacrifié à Baudelaire, laissait échapper cet aveu :

J'ai beaucoup aimé les Fleurs du Mal, pendant mon adolescence et ma toute première jeunesse. J'admire toujours Baudelaire et ne le relis jamais. Ses préoccupations comme ses épithètes me gênent à présent jusqu'à l'angoisse : une angoisse physique. Baudelaire est un vrai artiste comme nous l'entendons aujourd'hui, ou plutôt comme on l'entendait il y a quelques années. Allons, c'est un grand artiste, tout simplement, c'est même un grand poète..., ce n'est pas un pur poète.

Il y a, sous cette appréciation sévère, une part d'éloges assez belle encore pour que nous n'éprouvions aucune gêne à la reproduire. Et d'ailleurs, nous sommes de ceux qui appellent la discussion autour de Baudelaire, persuadé qu'elle ne peut tourner qu'à son profit. On l'a vu par la diatribe de Brunetière qui souleva un tel orage de protestations indignées que le renom de Baudelaire, qu'il voulait ébranler, s'en trouva singulièrement fortifié. Brunetière avait été le seul opposant de marque. On pouvait dire l'opposition désarmée. Elle n'osait plus se faire jour par peur du ridicule et ne s'employait plus qu'à des malices sournoises : éviction des Fleurs du Mal des bibliothèques municipales, suppression du nom de Baudelaire des manuels classiques et du catalogue de certaines librairies. Cela n'empêchait pas les éditions des Fleurs du Mal de se multipher ni le nom de Baudelaire de sonner, de jour en jour, plus haut et plus fort.

En 1917, nous étions en pleine crise mondiale. La guerre était venue bouleverser nos idées et nos sentiments et creuser le fossé entre hier et demain. L'adversité, en éveillant nos défiances, semblait devoir porter, dans l'opinion commune, à la poésie nouvelle en général et à Baudelaire, en particuUer, un coup fatal. C'est, pour élucider ce point que j'avais cru devoir interroger ceux de nos contemporains qui avaient qualité pour parler au nom d'un parti, d'un groupe, d'une école.

Il faut se souvenir qu'à ce moment M. Bergerat, prenant

prétexte de l'entrée dans le domaine public des œuvres de Baudelaire, venait de déclarer: « On ne le lisait plus guère, on ne le lira plus du tout. » A quoi M. de Montesquiou répondit fort justement : « Si cette parole singulière venait à se réaliser, elle ne ferait que ratifier cette autre parole, celle-là du Maître lui-même : « C'est la rareté des élus qui fait le Paradis «. Mais les résultats de mon enquête établirent au contraire que M. Bergerat s'abusait. Et M. André Gide pouvait s'écrier : « Le règne de Baudelaire n'est pas fini ; il recommence. »

Je crois bien que si quelque revue de jeunes reprenait aujourd'hui la consultation de l'Ermitage, Baudelaire aurait des chances de venir en tête de liste.

« Il n'est pas de poète, déclare M. Henry Bataille, qui ait fait contenir autant d'infini en aussi peu de mots. C'est la concentration même des énergies sublimes, un comprimé d'intelligence. » M. Marcel Proust trouve Hugo fade auprès de lui. « A côté de Baudelaire, dit M. Francis de Miomandre, tous les lyriques, de Chateaubriand à Hugo, paraissent des littérateurs. » Écoutez encore M. Maurice de WalelTe : « Ce qui fait de Baudelaire, depuis deux générations, le poète le plus lu, c'est qu'il est le plus passionné, le plus orageux, le plus bouleversant. Il est" aux autres ce que l'alcool est au vin. » Et M. J.-H. Rosny ne craint pas d'affirmer : « Le territoire intellectuel de Baudelaire est bien supérieur au territoire intellectuel d'un Balzac, d'un Goethe, d'un Edgar Poë, d'un Shakespeare, d'un Renan, d'un Anatole France. »

Et s'il est des critiques qui hésitent encore à proclamer Baudelaire le plus grand lyrique de son siècle, ils n'empêcheront pas la parole prophétique de Swinburne de se réaliser :

Ce livre des Fleurs du Mal fera son chemin à son heure. Quand et comment il le fera, cela nous regarde aussi peu que l'auteur lui-même, qui possède en lui grandement de quoi attendre, sans montrer beaucoup d'impatience.

Et Baudelaire, renié du monde et des siens, avait raison de s'écrier, au plus fort de la tourmente, ruisselant des crachats de l'écume : « Je crois que la postérité me concerne. »

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