CHAPITRE V
La passion de Cham pour le théâtre. — Pierrot quaker aux Folies-Nouvelles. — Cham et Henri Rochefort. — Une martingale. — Le Serpent à plumes. — Préliminaires du duel entre Cham et son collaborateur Philippe Gille. — Un dénoûment pacifique et cordial. — Une boutade de Cham. — Le début de ses relations avec Charles Lecocq.— Le Myosotis. — Des répétitions amusantes. — Poterie. — L'Œil dit Commodore. — Cham et Albert de Lasalle. — U]t }>ia~ ladc au mois.
Tous les amis de Cham ont connu son goût prononcé pour le théâtre^ son désir de faire des pièces et d'appliquer à la scène la verve comique dont il était si largement doué. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait profité de la première occasion favorable pour pénétrer dans ce paradis dramatique où il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus.
Cette occasion se présenta au commencement de l'année i855. Ses deux amis Altaroche et Louis Huart, ce dernier rédac-
teur en chef du Charivari, venaient de prendre la direction d'une scène installée sur le boulevard du Temple, qui s'était appelée successivement les « Folies-Meyer», lorsqu'elle avait pour imprésario M. Meycr^ beau-frère de Joseph Kelm^ et les « Folies- Concertantes », sous Tadministration du maestro Hervé.
La nouvelle direction commença par débaptiser le théâtre, qui fut nommé les Folies-Xoupelles; puis on transforma la disposition intérieure de la salle, afin de la rendre digne du public élégant qu'on désirait y attirer. Des pantomimes^ des opérettes^ des chansons comiques formèrent le spectacle dans lequel on venait applaudir Hervé, Joseph Kelm et surtout le mime Paul Lcgrand, qui avait quitté les Funambules pour entrer aux Folies-Nouvelles, et qu'on a appelé le Frederick Lemaître de la pantomime. Cette scène de genre, élégante et coquette, devint promptemcnt à la mode.
Toute la jeunesse boulevardière, tout le
Paris qui s'amuse se donnait rendez-vous dans la salle du boulevard du Temple, où^ affranchi de l'étiquette des grands théâtres^ on passait des heures agréables en savourant des bâtons de sucre d'orge^ dont on faisait une énorme consommation.
Cham et ses collaborateurs du Charivari étaient^ cela va sans dire^ au nombre des habitués des Folies-Nouvelles^ et ses piquantes reparties faisaient la joie du foyer où se rencontraient les sommités artistiques et littéraires de Paris, et entre autres Théophile Gautier, qui, comme on le sait, adorait la pantomime. L'auteur des Émaux et Camées était même un des auteurs applaudis de la maison^ car le secrétaire général de la scène du boulevard du Temple, Charles Bridault, Taimable secrétaire général actuel de l'Ambigu, et Paul Legrand, avaient tiré d'une nouvelle de Théophile Gautier une pantomime en cinq actes sous ce titre original : Alort et Remords , qui obtint un grand succès.
Encouragé par ce précédent, le caricaturiste du Charivari esquissa le scénario d'une pantomime dont la musique fut écrite par Bovery, et qui avait pour titre : Pierrot quaker. Nous étions alors en pleine guerre de Russie, et notre armée se comportait vaillamment sous les murs de Sébastopol. La pantomime de Cham raillait spirituellement les agissements des amis de la paix. Le principal rôle, celui de Pierrot quaker^ fut joué avec beaucoup de finesse par Paul Legrand. On remarquait aussi parmi les interprètes : Cossart, qui jouait Arlequin; Vauthier (Polichinelle), et mademoiselle Lebreton. Cham avait suivi très-assidûment les répétitions, et son esprit inventif suggérait sans cesse à Paul Legrand de nouvelles excentricités. Plusieurscostumesde la pièce, entre autres ceux de Pierrot quaker et ceux des Russes et des Circassiens, avaient été dessinés par Tauteur.
Cette pantomime, montée d'une façon très-satisfaisante, réussit parfaitement.
Par malheur^ Cham ne put jouir de son succès. La comtesse de Noé, sa mère, mourut quelques jours avant la première représentation^ et tandis qu'on applaudissait son œuvre de débuts il était plongé dans la plus profonde douleur.
Malgré le succès de sa première pièce^ Cham resta plusieurs années sans aborder de nouveau la scène. Ce n'est pas que son penchant très- vif pour le théâtre se fût calmé; non, car fréquemment il suggérait à ses amis des sujets de pièce. Malheureusement son idée reposait d'habitude sur une pointe d'aiguille et n'avait pas l'ampleur voulue pour édifier même un petit acte.
Un de ses collaborateurs avec lequel il s^entretenait le plus souvent de projets de pièces était Henri Rochefort^ entré au Charivari en i856, mais qu'il avait connu bien
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longtemps auparavant. En effet, dans la maison habitée par Henri Rochefort dans son enfance, rue Jean-Jacques-Rousseau, était installé le chevalier de la Roserie, qui s'occupait de la restauration des tableaux. Les grandes familles du faubourg Saint- GermaiUj désireuses d'être utiles à M. de la RoseriCj lui confiaient toutes les toiles qui avaient besoin d'être réparées, et le comte de Noé en particulier, qui possédait une fort remarquable galerie de tableaux dont nous aurons occasion de parler plus longuement, venait souvent, avec son fils Amédée, dans la maison de la rue Jean-Jacques- Rousseau.
Or, le jeune Henri Rochefort ne quittait guère l'atelier de M. de la Roserie, et c'est peut-être là qu'il a pris le goût des tableaux et des objets d'art qui a fait de lui un des habitués de la Salle des Ventes et un collectionneur compétent. C'est là aussi qu'il fit la connaissance du iils du comte de Noé, sans se douter qu'appartenant tous
deux à des familles aristocratiques^ ils deviendraient collaborateurs du même journal et écriraient ensemble des vaudevilles pour le théâtre des Variétés.
C'est en effet aux Variétés que Cham et Rochefort portèrent^ en mai 1862, le petit acte dû à leur collaboration^ sous ce titre : Une martingale. Henri Rochefort avait déjà à son actif trois ou quatre pièces favorablement accueillies^ et entre autres les Roueries d'une ingénue, comédie en trois actes^ remarquée. Tannée précédente^ au théâtre du Vaudeville. De son côté^ Cham était très-connu pour sa verve humoristique et son esprit toujours alerte. Le directeur des Variétés fit donc un excellent accueil aux auteurs d' Une martingale ; mais trouvant que ce petit acte n'était pas tout à fait au points il les engagea à s'adjoindre Clairville, qui^ en effets retoucha la pièce, dont la première représentation eut lieu le 6 avril 1862. Ce fut un succès. L'acteur Grenier, si connu par sa création du rôle de Calchas
dans la Belle Hélène, était fort amusant dans la pièce de Clairville^ Cham et Henri Rochefort.
Nous avons dit qu'au nombre des jeunes artistes et compositeurs liés avec Cham à Tépoque de ses débuts, se trouvait Victor Massé, sorti du Conservatoire après avoir remporté le premier grand prix de composition au premier concours de 1844. Le futur auteur des Xoccs de Jeannette, de Galatée et de la Reine Topaze, assistait régulièrement aux petites soirées données par Cham à cette joyeuse époque de sa vie^ et comme tous ceux qui connurent le fils du comte de Noé dans sa jeunesse^ il resta son ami et ne cessa d"ètre en relations alTectueuscs avec lui.
Ce fut \''ictor Massé qui mit en rapport Cham avec Philippe Gille^ qui devait de^"e-
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nir, lui aussi, son ami, et, de plus, son collaborateur.
Un matin, en effet, Gille vit arriver C h am qui venait lui demander s'il voulait faire une pièce avec lui et Léo Delibes.
« De grand cœur, répondit Gille, mais avez-vous une idée de pièce?
— J'ai un acte tout écrit, répliqua Cham. heYOïcl.Celas'appeWele Serpentàplumes. y)
Le futur auteur des Trente Millions de Gladiator prit le manuscrit et le parcourut rapidement. Il y avait de quoi se tordre de rire à chaque ligne, mais pas Tombre d'une scène. « Mon cher ami, dit-il à Cham, vous avez cent fois plus d'esprit qu'il n'en faut pour faire une pièce; mais vous n'avez pas fait une pièce. Laissez-moi votre manuscrit, je vais essayer de mettre la chose sur ses pieds. )> Ce fut l'affaire de quelques jours; on donna les couplets à Léo Delibes, qui composa une musique fraîche et légère. Enfin le Serpent à plumes, soigneusement lustré et attifé par ses trois pères, fut ac-
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cueilli par la directioa des Bouffes-Parisiens^et les répétitions commencèrent. Ceci se passait en octobre 1864.
Cham était assidu aux répétitions^ mais il venait là en amateur,, examinant avec curiosité ce singulier amalgame de choses disparates qu'on nomme les coulisses d'un théàtrCj et indifférent en apparence à ce qui se passait sur la scène. Les acteurs s'approchaient de lui pour caresser Bijou^ qui, avec sa mauvaise humeur habituelle^ répondait à leurs avances par des grognements. Gille disait parfois à Cham : « Suivez bien le jeu des artistes et faites-leur des observations s'ils ne traduisent pas bien votre pensée. — A quoi bon ? répondait Cham^ ça ennuierait ces braves gens ! »
Enfin on approchait de la première représentatioUj fixée au 12 décembre. Quelques jours auparavant^ Gille et Cham se trouvaient ensemble à la représentation des Bouffes et se promenaient dans les couloirs. Cham déclara alors à Gille que la première