PORTRAIT DU NÈGRE TOMBKY
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SA VIE ET SON ŒUVRE. u
placer au fond de sa coiffure une glace, dans laquelle U se mirait fréquemment.
On comprend que Cham avait là, sous les yeux, un modèle tout trouvé pour exercer sa verve enfantine, et dès qu'il put tenir un crayon, il s'amusa à esquisser le portrait de Tombey.
Cham, il faut bien le dire, n'était pas né robuste. Il était, au sortir des bras de sa nourrice, maigre et fluet, avec une tendance à grandir rapidement. Sa santé exigeait donc beaucoup de soins, et sa famille, qui l'adoraitj ne se hâta pas de lui faire commencer ses études. On l'envoya passer une partie de l'année au château de l'isle de Noé, dont l'immense parc lui offrait un terrain excellent pour ses courses enfantines.
Mais la grande distraction de Cham était de crayonner des bonshommes et de se livrer à son goût pour le dessin. Unsimple morceau de charbon lui suffisait pour couvrir les murs et les portes d'esquisses assurément fort incorrectes, mais dans lesquelles se ré-
vêlaient déjà ses dispositions pour la caricature.
Une voisine du château de l'isle de Noé, chez laquelle le fils du comte de Noé venait souvent, nous racontait qu'il passait des heures entières accroupi par terre, crayonnant et charbonnant avec une véritable passion. Et il- avait à peine six ans ! Dès qu'une personne entrait dans la maison, il la r^ardait et lui disait :
— Mettez-vous là, je vais vous faire votre portrait.
Ses parents, craignant qu'il ne se fatiguât, lui retiraient le crayon des mains. Il s'emparait d'un charbon . On le lui enlevait aussi. Alors, il allait dans le parc, dans un endroit où il avait découvert de la terre glaise, et s'amusait à pétrir des bonshommes. On voit que la vocation artistique s'affirmait de bonne heure chez le futur caricaturiste.
Enfin, le moment de lui faire commencer ses études arriva, et sa famille te plaça dans une pension tenue par M. Antoine Gros»
SA VIE ET SON ŒUVRE. aï
docteur es lettres, et située rue Saïnt-Dominique-Saint-Germain, tout près de l'esplanade des Invalides, dans un vieil hôtel que le tracé du boulevard Latour-Maubourg a fait disparaître.
C'est là que le jeune Amédée de Noé reçut les premiers enseignements classiques.
11 avait pour professeur le fils même du directeur de la pension, M. Henri Gros, docteur en droit, et qui se fit connaître plus tard par un ouvrage philosophique intitulé ; Théorie de l'homme intellectuel et moral.
Soit que la méthode d'éducation de la pension Gros ou que la sollicitude dont on l'entourait répondissent à sa nature impressionnable, Cham montrait, à cette époque, beaucoup plus de zèle pour l'étude qu'il n'en déploya par la suite. 11 passait pour un des bons élèves de la pension.
11 s'y trouvait lorsque survinrent les journées de juillet i83o. Au premier signal des émeutes, sa gouvernante anglaise, la vénérable Maria Scutton, ne fit qu'un saut de
l'hôtel du comte de Noé à la pension Gros, et s'empressa de ramener Cham, que la vue des barricades, des gardes nationaux courant au combat, des ouvriers en manches de chemise, armés de sabres et de fusils, amusait beaucoup. Pour un rien, il aurait prié sa gouvernante de lui laisser faire un croquis de ces scènes pittoresques.
L'émeute passée, Cham reprit ses études sous la direction de MM. Antoine et Henri Cros, dont il garda par la suite un affectueux souvenir. M. Henri Gros, dont nous parlons ici, était le père de M. le docteur Antoine Gros, de M. Henri Gros, le statuaire, élève d'Étex, qui a exposé au Salon plusieurs œuvres démérite, et de M. Charles Gros, l'auteur des monologues si amusants le Bilboquet et le Hareng saur, et qui, non content d'être poète, s'occupe de découvertes scientifiques.
Cependant la santé de Cham restait toujours très-délicate, et l'on pensa avec raison que le voisinage de la mer pourrait le fortifier. Il fot donc envoyé à Boulogne-sur-Mer, et placé chez un pasteur, le docteur Bury, qui recevait chez lui quelques jeunes gens appartenant à de riches familles anglaises.
Il trouvait dans ce milieu l'avantage d'apprendre à fond la langue anglaise.
Il y trouva une autre chose d'un prix inestimable pour lui, nous voulons parler d'un professeur de dessin. Ce fait peu connu nous a été révélé avec la plus grande obligeance par le très-compétent archiviste de Boulogne-sur-Mer, M. Ernest Deseilles, qui prépare un livre intéressant sur V Histoire littéraire du Boulonnais. Voici les renseignements que M. Ernest Deseilles a bien voulu nous communiquer :
Lors de la paix avec l'Angleterre, il y eut dans le Boulonnais une nouvelle invasion, qui, cette fois, ftit du goût des propriétaires et des commerçants. Une nombreuse colonie anglaise s'y établit, comme en pays conquis, ayant son temple et ses écoles spéciales.
Le premier pasteur (ou l'un des premiers) fut M. Bury : « bon, bienveillant, gentilhomme anglais, l'honnêteté incamée », ainsi que le caractérisent tous ceux qui l'ont connu.
Par un singulier contraste, ce pasteur protestant, en même temps chef d'un pensionnat où il recevait de jeunes Anglais, établit sa maison d'éducation rue de Lille, dans une dépendance de l'ancien petit séminaire.
Le fils du comte de Noé, Amédée de Noé, devenu le pensionnaire du révérend M. Biuy, se montrait assez turbulent; en revanche, il suivait avec un zèle remarquable le cours de dessin de la pension pro-
fessé par M. Etienne Le Petit, qui secondait de son mieux les heureuses dispositions du jeune élève.
M. Etienne Le Petit, fort habile dessinateur, avait été placé par M. Saint-Ouenj commandant la place de Boulogne, dans les bureaux de la marine, et c'est lui qui a rédigé et dessiné une partie des documents sur la flottille qui devait opérer en Angleterre.
Plus tard, il fournit à M. Thiers les plans qui lui ont servi à écrire dans VHistoire du Consulat et de l'Empire le chapitre relatif au camp de Boulogne.
M. Etienne Le Petit avait un véritable talent de dessinateur, et on lui doit deux magnifiques vues du port de Boulogne. Il pouvait donc mieux que tout autre former de bons élèves. Cham avait pour lui, ainsi que pour M. Bury, beaucoup d'affection.
Aussi, plus tard, il est venu, pendant plusieurs années consécutives, passer quelques . jours à Boulogne, et il ne manquait jamais
d'aller voir son ancien directeur de pension et son ancien professeur de dessin, qui vécut jusqu'en 1849 '.
Cham resta chez M. Bury jusqu'en 1834.
11 avait seize ans, et il nous a laissé une caricature fort amusante de l'allure de peuplier qu'il avait alors. On eût dit qu'il marchait sur des échasses; la tête est penchée en avant, et son pantalon, remonté au-dessus du mollet, emprisonne de véritables fuseaux. Sa tête est coiffée d'une casquette, et son cou d'oiseau est serré dans une longue cravate dénouée.
C'est à cette période que se rattache une anecdote que Cham racontait de la façon la plus amusante. Sa croissance rapide l'avait
' M. Etienne Le Petit, dont le fils habite Paris, était trèsprobablement allié à la famille de l'un des caricaturistes actuels du Charivari, M. Alfred Le Petit, car les deui femiUes sont originaires de la Normandie.