‹ Cham, sa vie et son œuvreChapitre 8 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

us ASPIRANT CARICATURISTE.

Une escapade de Cham. — Retour de l'enfant prodigue. — Les goûts artistiques du comte de Noé. — La collection des portraits des pairs de France. — Le salon du comte de No£.

— Le père de Cham admirant un det-sin de son fiU. — Un atelier de vitraux dirigé par le comte de Noé, — Cham dans l'atelier de Charlet. — Influence des tefons de Charlet sur le talent de Cham. — Le profil de Cham dans le tableau de la bataille de Solférino. — Cham entre chez Paul Delaroche. — Ses camarades d'atelier.

— La légende du père Poisson. — Charges d'atelier. — Un cocher de lîacre mystitîé. — Cham sur le pont des Arts. — Un rapin conduit au poste. — La plaisanterie du tiroir. — La vérité sur ledueldeCharenlon. — Le ballon lancé sur la table d'un relieur. — Le buste monumental du père Poisson. — Mauvaise tête et bon cœur, — Paul Delaroche prend la résolution de fermer son atelier. — La manifestation à la maison de la Tour-des-Dames. — Fermeture définitive de l'atelier. — Les tableaux contenant les portraits de Cham et de ses camarades. — Les premières esquisses de Cham. — Le baron de Rotto. — Cham caricaturé par lui-même. — Un tambour-major qui a pris un taui pli. — Le portrait de Cham par Yvon. — Les soirées de Cham. — Le piano- secrétaire. — La lanterne magique.

La déclaration du vicomte de Noé annonçant à ses parents qu'il voulait suivre

la carrière artistique ne pouvait qu'être accueillie avec une pénible appréhension. Le chef de celte noble famille rêvait pour son filSj nous Pavons ditj un autre avenir. Il répondit par un refus à cette ouverture du futur caricaturiste. Celui-ci ne se découragea pas et revint de nouveau à Tassaut avec une douce instance pour enlever l'approbation paternelle. Voyant que sa famille s'obstinait à ne pas entrer dans ses vueSj il mit à exécution un petit coup d'État, et quitta un beau matin l'hôtel de la rue de l'Université.

On comprend l'affliction que cette escapade causa dans la famille, où Cham était adoré. La bourse du fugitif notait pas bien garnie. Néanmoins il dépensa sept francs pour son déjeuner, dix francs pour son dîner, et coucha chez un ami. Ses parents le firent rechercher pour lui donner de l'argent, mais il refusa. Il est vrai que son excellente sœur Madeleine, qui avait pour lui la plus tendre sollicitude, lui en en-

voyait en cachette. Pendant ce temps, son couvert était miSj matin et soir, à l'hôtel de Noé, comme d'habitude, mais les repas étaient bien tristes. Le troisième jour, le nouvel enfant prodigue revint tranquillement reprendre sa place à table, à l'heure du dîner. On de\ine la joie de toute la famille.

— Fais ce que tu voudreis, lui dit son père en l'embrassant, mais ne nous quitte plus.

Aléa jacta est! A partir de ce moment, Gham eut la permission de se livrer à ses goûts artistiques, et il en profita.

D'après une légende assez accréditée dans le monde littéraire, le père de Cham, en présence de l'entêtement de son fils à vouloir se consacrer à la caricature, l'aurait foudroyé de sa malédiction. Rien n'est moins exact que cette version, et il nous suf-

fira, pour en faire justice, de signaler le penchant très-vif du comte de Noé pour les arts et sa sympathie pour les artistes. Bien plus, détail fort peu connu, le père de Cham ne se contentait pas d'apprécier les arts, il pratiquait lui-même et maniait le crayon non sans talent.

L'ancien pair de France avait eu, en effet, pour précepteur un habile artiste, M. Macaire, qui avait communiqué à son élève son goût pour les arts. C'est au point que, plus tard, pendant les séances de la Chambre des pairs, le comte de Noé s'amusait à dessiner à la plume les portraits de ses collègues. Cette galerie des pairs de France était faite avec assez de soin pour qu'on ait eu l'idée de la publier. M. de Noé et son ancien précepteur, qui s'était chargé du travail de la gravure, avaient de fréquents rendez-vous dans le jardin des Tuileries, où ils se communiquaient les épreuves. Cham accompagnait souvent son père à ces entrevues, où il se rencontrait avec le fils de

M. Macaircj qui resta son ami et devint inspecteur des Postes. Qui peut dire si le iîls du comte de Noé n'a pas puisé dans les conversations auxquelles il assistait urie sorte d'entraînement vers la carrière artistique?

Le projet de publier la collection des portraits des pairs de France ne fut pas réalisé, mais les épreuves ont été réunies et forment un album précieusement conservé dans la bibliothèque du château de l'Isle de Noé. Du reste, le père de Cham ne se bornait pas à dessiner le portrait avec un certain, talent; nous avons eu entre les mains un paysage de sa composition qui révèle une réelle aptitude artistique.

Ajoutons que le comte de Noé a exécuté lui-même les dix-neuf lithographies coloriées qu'on trouve dans l'ouvrage qu'il pu- blia, en 1826, sous ce titre : l'Expédition anglaise de l'Jnde en Egypte.

Enfin, comme si aucune branche de l'art ne devait rester étrangère au père du célè-

bre caricaturiste, il s'occupa, non sans succès, de la peinture sur vitraux. Le château de risle de Noé n'est pas très-éloigné d'Auchj etj pendant sa jeunesse, le comte de Noé avait souvent admiré les merveilleux vitraux de la cathédrale, et, plus tard, il se familiarisa avec les procédés de ce genre de décoration, dans lequel il apporta un goût éclairé. Un atelier de peinture sur vitraux fut organisé à Paris par les soins de M. de Noé, sous l'inspiration du comte de Chabrol, préfet de la Seine. Il y attira des artistes de grand talent, et c'est dans cet atelier que furent exécutés les vitraux de l'église Sainte-Elisabeth, rue du Temple.

Ce furent les premiers essais faits de nos jours pour remettre en honneur la peinture sur verre. Au château de Tlsle de Noé, on trouve deux vitraux également remarquables, l'un représentant un Ecce homo du Guide, et l'autre une Descente de croix, qui sortent aussi de l'atelier créé par le comte de Noé. Pour le remercier de son initiative,

la ville de Paris offrit à M. de Noé une médaille d'argent.

Avec de pareilles dispositions, le comte de Noé n'avait pas tardé à se faire connaître par sa bienveillance pour les artistes, et souvent on l'a vu donner de l'argent à des peintres besoigneux pour acheter des couleurs et des toiles. 11 avait été l'un des promoteurs de la Société des Amis des Arts, dont il fut le président, et, à la Chambre des pairs, il faisait invariablement partie de toutes les commissions relatives aux beauxarts.

Il ne faut donc pas s'étonner si le salon du comte de Noé était largement ouvert aux artistes : Rosa Bonheur, Horace Vernet, Ingres, Duret, auquel on doit un trèsbeau buste du père de Cham; Dequesne, qui a fait son portrait; Bosio, madame Jacottot, peintre de porcelaines, y venaient fréquemment. Quant à Carie Vernet, il était particulièrement connu du maître de la maison. Le célèbre peintre de batailles

s'était pris d'une grande affection pour le fils du pair de France, et Tamusait par sa verve caustique et ses spirituelles plaisanteries.

Après ce que nous venons de dire sur les tendances artistiques du père de Cham et le milieu dans lequel a grandi le futur caricaturiste, il tombe sous le sens que si le comte de Noé a vivement regretté de ne pas voir son fils suivre la carrière militaire ou administrative, ce regret n'est pas allé jusqu'à l'indignation, et surtout que le père de Cham n'a pas eu un seul instant la pensée de maudire ce fils qui voulait se faire un nom dans les arts.

Nous irons plus loin, et nous pouvons affirmer, en nous appuyant sur les recherches que nous avons faites et sur les témoignages que nous avonsrecueillisdela bouche des personnes qui ont connu le père de Cham, qu'il était très-fier du talent humoristique de son fils Amédée, et de l'esprit si français, si parisien, qui accompagnait ses

dessins. En voici un exemple que nous dtons d'après un témoin oculaire^ M. Emest D..., actuellement membre delà Chambre des députés :

« — Je fus un jour chargé par M. le duc a Decazes d'une communication pour son e. ami le comte de Noé. Je me présentai à M son hôtel, et, immédiatement introduit, je « le trouvai en admiration devant un pupitre « élevé sur lequel était placée une pierre « lithographique. Aussitôt qu'il m'aperçut, « il m'amena devant le pupitre, et me mon- « trant sur la pierre un dessin de Cham et représentant un troupier :

« — Voyez, me dit-il avec un véritable « enthousiasme, comme ce soldat est fière- « ment campé et quelle légende spirituelle!

a Ah! il a joliment de l'esprit,. mon fils! »

« Je voulus m'acquitter de la communi- « cation, mais le comte de Noé m' écoutait a à peine et continuait à admirer l'amusant « dessin de son fils. »

mmsm

Ajoutons que le comte de Noé découpait avec le plus grand soin dans les journaux illustrés et collectionnait tous les dessins qui sortaient du crayon si fécond de son fils.

Nous avons eu notamment entre les mains un album renfermant les caricaturespubliées par Cham dans le Punch, de LondreSj en tête duquel le pair de France avait écrit de sa plus belle écriture: Caricatures par Amé~ dée de Noé.

La vocation de Cham une fois admise, le comte de Noé voulut faciliter à son fils les moyens d'étudier sérieusement, et comme Cham montrait une prédilection particulière pour les soldats et les types militaires, il eut la pensée de le faire admettre dans l'atelier de Charlet , le peintre attitré des vieux grognards et des scènes militaires.

On sait que le célèbre auteur du Grena-

dier de Waterloo, fils d'un dragon de la République qui lui laissa pour tout héritage a une culotte de peau et une paire de bottes un peu fatiguée par lescampagnes de Sambrc et Meuse d, avait eu des commencements difficiles; mais à l'époque dont nous parlons^ c'est-à-dire en i838j le succès éclatant de son Épisode de la retraite de Russie l'avait placé au premier rang et lui avait valu d'importantes commandes officielles.

Son tableau du Passage du Rhin par Moreau avait été placé au Musée historique de Versailles, inauguré l'année précédente, et il venait d'être nommé professeur de dessin à l'École polytechnique.

C'est le comte de Noé qui voulut présenter lui-même son fils à Charlet, dont l'atelier se trouvait au n' 74 de la rue de Vaugirard.

Il y avait là, au milieu d'un terrain vague, un chalet suisse occupé tout entier par des artistes, les sculpteurs au rez-de-chaussée, les peintres au premier étage. L'atelier de Charlet occupait deux pièces, l'une

SA VIE ET SON ŒUVRE. Si

réservée au maître, l'autre destinée aux élèves.

Du reste, Charlet n'avait pas précisément ce que l'on nomme un atelier ouvert à quiconque se présentait. Il n'admettait qu'un très-petit nombre d'élèves , tous recommandés par des amis. Ce nombre n'a jamais dépassé sept ou huit.

En pénétrant dans l'atelier, les yeux de Cham durent être ravis à la vue des costumes militaires, des dolmans, des sabretaches, des armes et de tout l'attirail martial qui l'encombrait. On y remarquait également à profusion des peintures de Géricault, l'auteur du célèbre Radeau de la Méduse, pour lequel Charlet avait la plus vive affection.

Comme nous l'avons dit, le nombre des élèves était fort restreint. A l'époque où Cham fut admis dans l'atelier, il eut pour camarade M. Lalaisse, qui s'était occupé de gravure et travaillait fréquemment avec le maître pour préparer les modèles de dessins

destinés aux élèves del'Écote polytechnique.

Le nouveau professeur, qui avait pris fort à cœur ses nouvelles fonctions, avait, en effet, entrepris de réformer l'enseignement du dessin, et, dans son cours, aux estompages et aux pointillés qu'on avait jusqu'alors enseignés aux élèves, il substitua le dessin à la plume, bien plus approprié aux travaux de l'ingénieur et de l'homme de guerre. Outre cette collaboration aux travaux de Charlet comme professeur, M. Lalaisse a fait beaucoup de peinture dans la manière du maître, scènes militaires et chevaux, et a exposé plusieurs fois. Charlet lui avait ouvert les portes de l'École polytechnique, où pendant quarante ans il a donné des leçons de dessin. Détail curieux : c'est le père de Cham qui a acheté à M. Lalalsse son premier tableau.

Citons encore, parmi les camarades de Cham à Tatelier de Charlet, Valerio, qui a fait, à l'exemple de son maître, beaucoup de lithographies, et est mort il y a un cer-

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